XV. — HÉRODOTE ET LUCIEN
L'incrédulité est un excès plus funeste que la grande crédulité.
Hérodote. — Ah! bonjour mon ami. Tu n'as plus envie de rire, toi qui as fait discourir tant d'hommes célèbres en leur faisant passer la barque de Charon. Te voilà donc descendu à ton tour sur les bords du Styx? Tu avois raison de te jouer des tyrans, des flatteurs, des scélérats; mais de moi!...
lucien. — Quand est-ce que je m'ensuismoqué?Tu cherches querelle.
Hérodote. — Dans ton histoire véritable, et ailleurs, où tu prends mes relations pour des fables.
lucien. — Avois-je tort? Combien as-tu avancé de choses sur la parole des prêtres et des autres gens qui veulent toujours du mystère et du merveilleux !
Hérodote. — Impie! tu ne croyois pas la religion.
lucien. -- Il falloit une religion plus pure et plus précieuse que celle de Jupiter et de Vénus, de Mars, d'Apollon et des autres dieux, pour persuader les gens de bon sens. Tant pis pour toi de l'avoir crue.
Hérodote. — Mais tu ne méprisois pas moins la philosophie. Rien n'étoit sacré pour toi.
lucien. — Je méprisois les dieux, parce que les poètes nous les dépeignoient comme les plus malhonnêtes gens du monde. Pour les philosophes, ils faisoient semblant de n'estimer que la vertu, etilsétoient pleins de vices. S'ils eussent été philosophes de bonne foi, je les aurois respectés.
Hérodote. — Et Socrate, comment l'as-tu traité? Est-ce sa faute ou la tienne ? Parle.
lucien. — Il est vrai que j'ai badiné sur les choses dont on l'accusoit; mais je ne l'ai pas condamné sérieusement.
Hérodote. — Faut-il se jouer aux dépens d'un si grand homme sur Jes calomnies grossières? Mais, dis la vérité, tune songeois qu'à rire, pxà te moquer de tout, qu'à montrer du ridicule en chaque chose, «ans te mettre en peine d'en établir aucune solidement.
lucien. — Hé! n'ai-je pas gourmande les vices? n'ai -je pas foudroyé les grands qui abusent de leur grandeur? N'ai-je pas élevé jusqu'au ciel le mépris des richesses et des délices?
Hérodote — Il est vrai que tu as bien parlé de la vertu, mais pour blâmer les vices de tout le genre humain : c'étoit plutôt un goût de satire qu'un sentiment de solide philosophie. Tu louois même la vertu sans vouloir remonter jusqu'aux principes de religion et de philosophie qui en sont les vrais fondements.
luciew. — Tu raisonnes mieux ici-bas que tu ne faisois dans tes grands voyages. Mais accordons-nous. Eh bien! je n'étois pas assez •rédule et tu l'étois trop
hkrodote. — Ah! to voilà encore toi-même, tournant tout en plaisanterie. Ne seroit-il pa3 temps que ton ombre eût un peu de gravité t
LUCIEN. — Gravité! J'en suis las à force d'en avoir vu. J'étois environné de philosophes qui s'en plqui lionne foi, sans justice,
-uns amitié, sans modération, sans pudeur.
Hérodote. — Tu parles des philosophes de ton temps qui avoient dégénéré; mais....
licien. — Que voulois-tu donc que je fis-e? que j'eusse vu ceux qui étoient morts plusieurs siècles avant ma naissance? Je ne me souvenois point d'avoir été au siège de Troie comme Pythagore. Tout le monde ne peut pas avoir été Euphorbe.
hiîrodote. — Autre moquerie. Et voilà tes réponses aux plus solides raisonnements! Je souhaite, pour ta punition , que les dieux que tu n'as pas voulu croire t'envoient dans le corps de quelque voyageur qui aille dans tous les pays dont j'ai raconté des choses que tu traites de fabuleuses.
Lucien. — Après cela, il ne me manqueroit plus que de passer de corps en corps dans toutes les sectes de philosophes que j'ai décriées: par là je serois tour à tour de toutes les opinions contraires dont je me suis moqué. Cela seroit bien joli. Mais tu as dit des choses à pau près aussi croyables.
Hérodote. — Va, je t'abandonne, et je me console quand je songe que je suis avec Homère, Socrate, Pythagore, que tu n'as pas épargnés plus que moi ; enfin avec Platon , de qui tu as appris l'art des dialogues , quoique tu te sois moqué de sa philosophie.