Bell. Catilin., n
La galanterie commença à s'introduire dans l'armée ; on s'y accoutuma à boire, à prendre du goût pour des statues, des tableaux et des vases ciselés.... Les richesses commencèrent à procurer de la considération.... La vertu languit, la pauvreté devint un opprobre.... On bâtit des palais et des maisons de campagne, que vous prendriez pour autant de villes.... Nombre de particuliers ont aplani des montagnes, ont bâti dans les mers, et semblent se jouer de leurs richesses.... On mit les terres et les mers à contribution pour fournir aux plaisirs de la table. Dotteviixe.
Hiieux la pauvre Ithaque d'Ulysse, qu'une ville brillante par une si odieuse magnificence. Heureux les hommes, s'ils se contentoient des plaisirs qui ne coûtent ni crime ni ruine! C'est notre folle et cruelle vanité, et non pas la noble simplicité des anciens, qu'il faut corriger. Je ne crois point (et c'est peut-être ma faute) ce que divers savants ont cru : ils disent qu'Homère a mis dans ses poëmes la plus profonde politique, la plus pure morale et la plus sublime théologie. Je n'y aperçois point ces merveilles; mais j'y remarque un but d'instruction utile pour les Grecs qu'il vouloit voir toujours unis, et supérieurs rîux Asiatiques. Il montre que la colère d'Achille contre Agamemnon a causé plus de malheurs à la Grèce que les armes des Troyens :
Quidquid délirant reg es, plectuntur Achivi. Seditione, dolis . scelere atque libidine et ira, Iliacos intra muros peccatur, et extra1.
En vain les platoniciens du Bas-Empire, qui imposoient à Julien, ont imaginé des allégories et de profonds mystères dans les divinités qu'Homère dépeint. Ces mystères sont chimériques; l'Écriture, les Pères qui ont réfuté l'idolâtrie, l'évidence même du fait , montrent une religion extravagante et monstrueuse. Mais Homère ne l'a pas faite, il l'a trouvée; il n'a pas pu la changer, il l'a ornée; il a caché dans son ouvrage un grand art, il a mis un ordre qui excite sans cesse la curiosité du lecteur; il a peint avec naïveté, grâce, force, majesté, passion : que veut-on de plus?
11 est naturel que les modernes, qui ont beaucoup d'élégance et de tours ingénieux, se flattent de surpasser les anciens, qui n'ont que la simple nature. Mais je demande la permission de faire ici une espèce d'apologue. Les inventeurs de l'architecture qu'on aomme gothique , et qui est, dit-on, celle des Arabes, crurent sans doute avoir surpassé les architectes grecs. Un édifice grec n'a aucun ornement qui ne serve qu'à orner l'ouvrage; les pièces nécessaires pour le soutenir ou pour le mettre à couvert, comme les colonnes et la corniche , se tournent seulement en grâce par leurs proportions; tout est simple, tout est mesuré, tout est borné à l'usage; on n'y voit ni hardiesse ni caprice qui impose aux yeux; les proportions sont si justes, que rien ne paroît fort grand, quoique tout le soit; tout est borné à contenter Ja vraie raison. Au contraire, l'architecte gothique élève sur des piliers trèsminces une voûte immense qui monte jusqu'aux nues; on croit que tout va tomber; mais tout dure pendant bien des siècles; tout est plein de fenêtres, de roses et de pointes; la pierre semble découpée comme du carton; tout est à jour, tout est en l'air. N'est-il pas naturel que les premiers architectes gothiques se soient flattés d'avoir surpassé, par leur vain raffinement, la simplicité grecque? Changez seulement
1 Horat. lib. I, ep. n, v. £4-15.
. . . Des fautes des rois les Grecs portent la peine.
Sous les tentes des Grecs, dans les murs d'Ilion,
Régnent le fol amour et la sédition. Daru.
les noms, mettez les poètes et les orateurs en la place des architectes : Lucain devoit naturellement croire qu'il étoit plus grand que Virgile; Sénèque le tragique pouvoit s'imaginer qu'il hrilloit bien plus que Sophocle; le Tasse a pu espérer de laisser derrière lui Virgile et Homère. Ces auteurs se seraient trompés en pensant ainsi : les plus excellents auteurs de nos jours doivent craindre de se tromper de même, .le n'ai garde de vouloir juger en parlant ainsi ; je propose seulement aux hommes qui ornent notre siècle de ne mépriser point ceux que tant de siècles ont admirés. Je ne vante point les anciens comme îles modèles sans imperfections : je ne veux point ôter à personne l'espérance de les vaincre; je souhaite au contraire de voir les modernes victorieux par l'étude des anciens mêmes qu'ils auront vaincus. Mais je croirois m'égarer au delà de mes bornes, si je me mêlois de juger jamais pour le prix entre les combattants :
Vpn nostrum inter vos lantas componere lites: Et ritrila tu dignus , et hic1
Vous m'avez pressé, monsieur, de dire ma pensée. J'ai moins consulté mes forces que mon zèle pour la compagnie. J'ai peut-être trop dit, quoique je n'aie prétendu dire aucun mot qui me rende partial. 11 est temps de me taire :
Phœbus volenlem prxlia me loqui, Vicias eturbes, increpuit lyra,
Ne parva Tyrrhenum per apquor Vêla darem 2.
Je suis pour toujours, avec une estime sincère et parfaite, monsieur, etc.