‹ Œuvres choisies (volume 4)Chapitre 24 sur 183 · XXIV. — PLATON ET ARISTOTE · texte numérisé non relu

XXIV. — PLATON ET ARISTOTE

Critique de la philosophie d'Aristole; solidité des idées éternelles de Platon.

aristote. — Avez-vous oublié votre ancien disciple? Ne me connoissez-vous plus? J'aurois besoin de votre réminiscence'.

platon. — Je n'ai garde de reconnoître en vous mon disciple. Vous n'avez jamais songé qu'à paroître le maître de tous les philosophes, et qu'à faire tomber dans l'oubli tous ceux qui vous ont précédé.

aristote. — C'est que j'ai dit des choses originales, et que je les ai expliquées fort clairement. Je n'ai point pris le style poétique; en cherchant le sublime, je ne suis point tombé dans le galimatias : je n'ai point donné dans les idées éternelles.

platon. — Tout ce que vous avez dit étoit tiré de livres que vous avez tâché de supprimer. Vous avez parlé, j'en conviens, d'une manière nette, précise, pure, mais sèche, et incapable de faire sentir la sublimité des vérités divines. Pour les idées éternelles, vous vous en moquerez tant qu'il vous plaira; mais vous ne sauriez vous en passer, si vous voulez établir quelques vérités certaines. Quel moyen d'assurer ou de nier une chose d'une autre, à moins qu'il n'y ait des idées de ces deux choses qui ne changent point? Qu'est-ce que la raison, sinon nos idées? Si nos idées changeoient, la raison seroit aussi changeante. Aujourd'hui le tout seroit plus grand que la partie : dema;n la mode en seroit passée, et la partie seroit plus grande que le tout. Ces idées éternelles, que vous voulez tourner en ridicule, ne sont donc que les premiers principes de la raison, qui demeurent toujours les mêmes.

Bien loin que nous puissions juger de ces premières vérités, ce sont elles qui nous jugent, et qui nous corrigent quand nous nous trompons. Si je dis une chose extravagante, les autres hommes en rient d'abord, et j'en suis honteux. C'est que ma raison et celle de mes voisins est une règle au-dessus de moi, qui vient me redresser malgré moi, comme une règle véritable redresseroit une ligne tortue que j'aurois tracée. Faute de remonter aux idées qui sont les premières et les simples notions de chaque chose, vous n'avez point eu de principes assez fermes, et vous n'alliez qu'à tâtons.

aristote. — Y a-t-il rien de plus clair que ma morale? platon. — Elle est claire, elle est belle, je l'avoue; votre logique est subtile, méthodique, exacte, ingénieuse: mais votre physique n'est qu'un amas de termes abstraits qui n'expliquent point la nature des corps; c'est une physique mêtaphysiquée , ou, pour mieux dire, des noms vagues, pour accoutumer les esprits à se payer de mots, et à croire entendre ce qu'ils n'entendent pas. C'est en cette occasion que vous auriez eu grand besoin d'idées claires pour éviter le galimatias que vous reprochez aux autres. Un ignorant sensé avoue de bonne foi qu'il ne sait ce que c'est que la matière première. Un de vos disciples croit dire des merveilles, en disant qu'elle n'est ni quoi, ni quel, ni combien, ni aucune des choses par lesquelles l'être est déterminé. Avec ce jargon un homme se croit grand philosophe et méprise le vulgaire. Les épicuriens, venus après vous, ont raisonné plus sensément que vous sur les figures et sur le mouvement des petits corps qui forment par leur assemblage tous les composés que nous voyons. Au moins c'est une physique vraisemblable. Il est vrai qu'ils n'ont jamais remonté jusqu'à l'idée et à la nature de ces petits corps; ils supposent toujours sans preuve des règles toutes faites, et sans savoir par qui; puis ils en tirent, comme ils peuvent, la composition de toute la nature sensible. Cette philosophie est imparfaite, il est vrai; mais enfin elle sert à entendre beaucoup de choses dans la nature. Votre philosophie n'enseigne que des mots-, ce n'est pas une philosophie, ce n'est qu'une langue bizarre. Tirésias vous menace qu'un jour il viendra d'autres philosophes qui vous déposséderont des écoles où vous aurez régné longtemps, et qui feront tomber de bien haut votre réputation.

aristote. — Je voulois cacher mes principes; c'est ce qui m'a fait envelopper ma physique.

platon. — Vous y avez si bien réussi, que personne ne vous entend; ou du moins, si on vous entend, on trouve que vous ne dites rien.

aristote. — Je ne pouvois rechercher toutes les vérités, ni faire toutes les expériences.

platon. — Personne ne le pouvoit aussi commodément que vous; vous aviez l'autorité et l'argent d'Alexandre. Si j'avois eu les mêmes avantages, j'aurois fait de belles découvertes.

aristote. — Que ne ménagiez-vous Denys le tyran, pour en tirer le même parti?

platon. — C'est que je n'étois ni courtisan ni flatteur. Mais vous, aui trouvez qu'on doit menacer les princes, n'nvez-vous pas perdu

'es bonnes grâces 'le voire 1 1 1 sciple par vos entreprise trop ambitieuse

aristote. — Hélas! il n'est que trop vrai. Ici-i>a-. môme, il no daigne plus me reconnoUre; il me regarde de travers.

platon. — C'est qu'il n'a point trouvé dans voire conduite la pure morale de vos écrits. Dites la vérité : vous ne ressembliez point à votre nimo.

aristote. — Et vous, n'avez-vous point parlé du mépris de tout. • ■- choses terrestres et passagères, pendant que vous viviez magnifiquement?

platon. — Je l'avoue; mais j'etois considérable dans ma patrie. J'y .ti vécu avec modération et bonneur. Sans autorité ni ambition, je me >uis fait révérer des Grecs. Le philosophe venu de Stagyre, qui veut tout brouiller dans le royaume de son disciple, est un personnage qui, en bonne philosophie, doit être fort odieux.

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