‹ Œuvres choisies (volume 4)Chapitre 26 sur 183 · XXVI. — ALEXANDRE ET CLITUS · texte numérisé non relu

XXVI. — ALEXANDRE ET CLITUS

Funeste délicatesse des grands, qui ne peuvent souffrir d'être avertis de leurs défauts, même par leurs plus fidèles serviteurs.

clitus. — Bonjour, grand roi. Depuis quand es-tu descendu sur ces rives sombres?

Alexandre. — Ah! Clitus, retire-toi; je ne puis supporter ta vue; elle me reproche ma faute.

clitus — Pluton veut <iue je demeure devant tes yeux, pour te pu-

nir île rn'avoir tué injustement. J'en suis fâché, car je t'aime encore, malgré le mal que tu m'as fait; mais je ne puis plus te quitter.

Alexandre. — 0 la cruelle compagnie! Voir toujours un homme qui rappelle le souvenir de ce qu'on a eu tant de honte d'avoir fait!

cutis. — Je regarde bien mon meurtrier; pourquoi ne saurois-lu pas regarder un homme que tu as fait mourir? Je vois bien que les grands sont plus délicats que les autres hommes; ils ne veulent voir (pie îles gens contents d'eux, qui les flattent, et qui fassent semblant de les admirer. Mais il n'est plus temps d'être délicat sur les bords du Styx. Il falloit quitter cette délicatesse en quittant la grandeur royale. Tu n'as plus rien à donner ici, et tu ne trouveras plus de flatteurs.

alexandri:. — Ah! quel malheur! sur la terre j'étois un dieu, ici j" ne suis qu'une ombre, et on m'y reproche sans pitié mes fautes. clitus. — Pourquoi les faisois-tu?

Alexandre. — Quand je te tuai, j'avois trop bu. clitus. — Voilà une belle excuse pour un héros et pour un dieu! Celui qui devoit être assez raisonnable pour gouverner la terre entière perdoit, par l'ivresse, toute sa raison, et se rendoit semblable à une bête féroce. Mais, avoue de bonne foi la vérité, tu étois encore plus enivré par la mauvaise gloire et par la colère que par le vin; tu ni' pouvois souffrir que je condamnasse ta vanité qui te faisoit recevoir les honneurs divins, et oublier les services qu'on t'avoit rendus. Réponds-moi; je ne crains plus que tu me lues.

Alexandre. — 0 dieux cruels, que ne puis-je me venger de vous ! Mais, hélas! je ne puis pas même me venger de cette ombre de Clitus. qui vient m'insulter brutalement.

clitus. — Te voilà aussi colère et aussi fougueux que tu l'étois parmi les vivants. Mais personne ne te craint ici ; pour moi , tu me fais pitié. Alexandre. — Quoi ! le grand Alexandre fait pitié à un homme vil tel que Clitus! Que ne puis-je ou le tuer eu me tuer moi-même!

clitus. — Tu ne peux plus ni l'un ni l'autre; les ombres ne meuren» point; te voilà immortel, mais autrement que tu nel'avois prétendu. Il faut te résoudre à n'être qu'une ombre comme moi, et comme le dernier des hommes. Tu ne trouveras plus ici de provinces à ravager, ni de rois à fouler aux pieds, ni de palais à brûler dans ton ivresse, ni de fables ridicules à conter, pour te vanter d'être le fils de Jupiter.

Alexandre. — Tu me traites comme un misérable. clitus. —Non, je te reconnois pour un grand conquérant, d'un naturel sublime, mais gâté par de trop grands succès. Te dire la vérité par affection, est-ce l'offenser? Si la vérité t'offense, retourne sur la terre chercher tes flatteurs.

Alexandre. — A quoi donc me servira toute ma gloire, si Clitus même ne m'épargne pas?

clitus. — C'est ton emportement qui a terni ta gloire parmi les vivants. Veux-tu la conserver pure dans les enfers, il faut être modeste avec des ombres qui n'ont rien à perdre ni à gagner avec toi, Alexandre. — Mais tu disois que tu m'aimois.

clitus. — Oui, j'aime ta personne sans aimer tes défauts.

Alexandre. — Si tu m'aimes, épargne-moi.

clitus. — Parce que je t'aime, je ne t'épargnerai point. Quand tu parus si chaste à la vue de la femme et de la fille de Darius, quand tu montras tant de générosité pour ce prince vaincu, tu méritas de grandes louanges; je te les donne. Ensuite la gloire te fit tourner la tête. Je te quitte, adieu.

XXVII. — ALEXANDRE ET DIOGÈNE Combien la flatterie est pernicieuse aux princes.

diogêne. — Ne vois-je pas Alexandre parmi les morts?

Alexandre. — Tu ne te trompes pas, Diogène.

diogène. — Eh, comment! les dieux meurent-ils?

Alexandre. — Non pas les dieux, mais les hommes mortels par leur nature.

diogène. — Mais crois-tu n'être qu'un simple homme?

Alexandre. — Hé! pourrois-je avoir un autre sentiment de moimême?

diogène. — Tu es bien modeste après ta mort. Rien n'auroit manqué à ta gloire, Alexandre, si tu l'avois été autant pendant ta vie.

Alexandre. — En quoi donc me suis-je si fort oublié?

diogène. — Tu le demandes, toi qui , non content d'être le fils d'un grand roi qui s'étoit rendu maître de la Grèce entière, prétendois venir de Jupiter? On te faisoit la cour, en te disant qu'un serpent s'étoit approché d'Olympias. Tu aimois mieux avoir ce monstre pour père, parce que cela tlattoit davantage ta vanité, que d'être descendu de plusieurs rois de Macédoine, parce que tu ne trouvois rien dans cette naissance au-dessus de l'humanité. Ne souffrois-tu pas les basses et honteuses flatteries de la prêtresse de Jupiter-Ammon ? Elle répondit que tu blasphémois en supposant que ton père pouvoit avoir des meurtriers; tu sus profiter de ces salutaires avis, et tu évitas avec un grand soin de tomber dans la suite dans de pareilles impiétés. 0 homme trop foible pour supporter les talents que tu avois reçus du ciel !

Alexandre. <*- Crois-tu, Diogène, que j'aie été assez insensé pour, ajouter foi à toutes ces fables?

diogène. — Pourquoi donc les autorisois-tu ?

Alexandre. — C'est qu'elles m'autorisoient moi-même. Je les méprisois et je m'en servois parce qu'elles me donnoient un pouvoir absolu sur les hommes. Ceux qui auroient peu considéré le fils de Philippe trembloient devant le fils de Jupiter. Les peuples ont besoin d'être trompés; la vérité est foible auprès d'eux; le mensonge est tout-puissant sur leur esprit. La seule réponse de la prêtresse, dont tu parles avec dérision, a plus avancé mes conquêtes que mon courage et toutes les ressources de mon esprit. 11 faut connoître les hommes, se proportionner à eux, et les mener par les voies par lesquelles ils sont capables de marcher.

diogêne. — L''s hommes du caractère que tu dépeins sont dignes de mépris, comme l'erreur a laquelle ils sont livrée et, pour être estimé de ces hommes vils, tu as eu recours au mensonge, qui t'n rendu plus indigne qu'eux.

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