‹ Œuvres choisies (volume 4)Chapitre 36 sur 183 · XXXVII. — RHADAMANTHE, CATON LE CENSEUR, ET SCIPION L'AFRICAIN · texte numérisé non relu

XXXVII. — RHADAMANTHE, CATON LE CENSEUR, ET SCIPION L'AFRICAIN

Les plus grandes vertus sont gâtées par une humeur chagrine et caustique.

rhadamanthe. — Qui es-tu donc, vieuxRomain? Dis-moi ton nom. Tuas la physionomie assez mauvaise, un visage dur et rébarbatif. Tu. as l'air d'un vilain rousseau; du moins, je crois que tu l'as été pendant ta jeunesse. Tu avois, si je ne me trompe, plus de cent ans quand tu es mort.

caton. — Point: je n'en avois que quatre-vingt-dix, et j'ai trouvé ma vie bien courte; car j'aimois fort à vivre, et je me portois à merveille. Je m'appelle Caton. N'as-tu point ouï parler de moi, de ma sagesse, de mon courage contre les méchants?

rhadamanthe. — Ho! je te reconnois sans peine, sur le portrait qu'on m'avoit fait de toi. Le voilà tout juste, cet homme toujours prêt à se vanter et à mordre les autres. Mais j'ai un procès à régler entre toi et le grand Scipion, qui vainquit Annibal. Holà, Scipion! hâtez-vou3 de venir : voici Caton qui arrive enfin; je prétends juger tout à l'heure votre vieille querelle. Çà, que chacun défende sa cause.

scipion. — Pour moi, j'ai à me plaindre de la jalousie maligne de Caton; elle étoit indigne de sa haute réputation. Il se joignit à Fabius Maximus, et ne fut son ami que pour m'attaquer. Il vouloit m'empècher

ser en Afrique. Ils êtoient tous deux timides dans leur politique; d'ailleurs Fabius ne savoit que su vieille méthode de temporiser à la guerre, d'éviter les batailles, de camper dans les nues, d'attendre que ies ennemis se consumassent d'eux-mêmes, CatOO, qui aimoit par pédanterie les vieilles pens, s'attacha a Fabius, et fut jaloux de moi, parce que j'étais jeune et hardi. Mais la principale cause de son entêtement fut son avarice : il vouloit qu'on fît la guerre a\ comme il plantoit ses choux et ses oignons. Pour moi, je voulois qu'on Ht vivement la guerre, pour la finir bientôt avec avantage; qu'on regardât, non ce qu'il en coùteroit, mais les actions que je ferois. Le pauvre Caton étoit désolé; car il vouloit toujours gouverner la république comme sa petite chaumière, et remporter des victoires à juste prix. 11 ne voyoit pas que le dessein de Fabius ne pouvoit réussir. Jamais il n'auroit chassé Annibal d'Italie. Annibal étoit assez habile pour y subsister toujours aux dépens du pays, et pour conserver des alliés; il auroit même toujours fait venir de nouvelles troupes d'Afrique par mer. Si Néron n'eût défait Asdrubal avant qu'il pût se joindre à son frère, tout étoit perdu; Fabius le temporiseur eût été mal dans ses affaires. Cependant Rome, pressée de si près par un tel ennemi, auroit succombé à la longue. Mais Caton ne voyoit point cette nécessité de faire une puissante diversion pour transporter à Carthage la guerre qu'Annibal avoit su porter jusqu'à Rome. Je demande donc réparation de tous les torts que Caton a eus contre moi, et des persécutions qu'il a faites à ma famille.

caton. — Et moi je demande recompense d'avoir soutenu la justice et le bien public contre ton frère Lucius, qui étoit un brigand. Laissons là cette guerre d'Afrique, où tu fus plus heureux que sage. Venons au fait. N'est-ce pas une chose indigne que tu aies arraché à la république un commandement d'armée pour ton frère, qui en étoit incapable? Tu promis de le suivre, et de servir sous lui ; tu étois son pédagogue. Dans cette guerre contre Antiochus, ton frère fit toutes sortes d'injustices et de concussions. Tu fermois les yeux pour ne les pas voir; la passion fraternelle t'avoit aveuglé.

scipion. — Mais quoi ! cette guerre ne finit-elle pas glorieusement? Le grand Antiochus fut défait, chassé et repoussé des côtes d'Asie. C'est le dernier ennemi qui ait pu nous disputer la suprême puissance. Après lui tous les royaumes venoient tomber les uns sur les autres aux pieds des Romains.

caton. — Il est vrai qu'Antiochus pouvoit bien les embarrasser, s'il eût cru les conseils d'Annibal; mais il ne fit que s'amuser, que se déshonorer par d'infâmes plaisirs. Il épousa dans sa vieillesse une jeune Grecque. Philopœmen disoit alors que s'il eût été préteur des Achéens, il eût voulu sans peine défaire toute l'armée d'Antiochus en la surprenant dans les cabarets. Ton frère et toi, Scipion, vous n'eûtes pas grand'peine à vaincre des ennemis qui s'étoient déjà ainsi vaincus euxmêmes par leur mollesse.

scipion. — La puissance d'Antiochus étoit pourtant formidable.

caton. — Mais revenons à notre affaire. Lucius. ton frère, n'a-t-il

pas enlevé, pillé, ravagé? Oserois-tu dire qu'il a gouverné en homme de bien?

scipion. — Après ma mort, tu as eu la dureté de le condamner à une amende, et de vouloir le faire pendre par des licteurs.

caton. — Il le méritoit bien; et toi, qui avois....

scipion. — Pour moi, je pris mon parti avec courage. Quand je vis que le peuple se tournoit contre moi , au lieu de répondre à l'accusation, je dis : « Allons au Capitule remercier les dieux de ce qu'en un jour semblable à celui-ci je vainquis Annibal et les Carthaginois. » Après quoi je ne m'exposai plus à la fortune; je me retirai à Linternum, loin d'une patrie ingrate, dans une solitude tranquille, et respecté de tous les honnêtes gens, où j'attendis la mort en philosophe. Voilà ce que Caton, censeur implacable, me contraignit de faire. Voilà de quoi je demande justice.

caton. — Tu me reproches ce qui fait ma gloire. Je n'ai épargné personne pour la justice. J'ai fait trembler tous les plus illustres Romains. Je voyois combien les mœurs se corrompoient de jour en jour par le faste et par les délices. Par exemple, peut-on me refuser d'immortelles louanges pour avoir chassé du sénat Lucius Quintius, qui avoit été consul, et qui étoit frère de T. Q. Flaminius, vainqueur de Philippe, roi de Macédoine, qui eut la cruauté de faire tuer un homme devant un jeune garçon qu'il aimoit, pour contenter la curiosité de cet enfant par un si horrible spectacle!

scipion. — - J'avoue que cette action est juste, et que tu as souvent puni ie crime. Mais tu étois trop ardent contre tout le monde ; et quand tu avois fait une bonne action, tu t'en vantois trop grossièrement. Te souviens-tu d'avoir dit une fois que Rome te devoit plus que tu ne devoisàRome? Cesparoles sont ridicules dans la bouche d'un hommegrave.

rhadamanïhe. — Que réponds-tu, Caton, à ce qu'il te reproche?

caton. — Que j'ai en effet soutenu la république romaine contre la mollesse et le faste des femmes qui en corrompoient les mœurs; que j'ai tenu les grands dans la crainte des lois; que j'ai pratiqué moi-même ce que j'ai enseigné aux autres; et que la république ne m'a pas soutenu de même contre les gens qui n'étoient mes ennemis qu'à cause que je les avois attaqués pour l'intérêt de la patrie. Comme mon bien de campagne étoit dans le voisinage de celui de Manius Curius, je me proposai dès ma jeunesse d'imiter ce grand homme pour la simplicité des mœurs; pendant que d'un autre côté je me proposois Démosthène pour mon modèle d'éloquence. On m'appeloit même le Démosthène latin. On me voyoit tous les jours marchant nu avec mes esclaves, pour aller labourer la terre. Mais ne croyez pas que cette application à l'agriculture et à l'éloquence me détournât de l'art militaire. Dès l'âge de dix-sept ans je me montraiintrépide dans les guerres contre Annibal. Bientôt tout mon corps fut tout couvert de cicatrices. Quand je fus envoyé préteur en Sardaigne, je rejetai le luxe que tous les autres préteurs avoient introduit avant moi ; je ne songeai qu'à soulager le peuple, qu'à maintenir le bon ordre, qu'à rejeter tous les présents. Ayant été fait consul, je gagnai, en Espagne, au deçà du Bœtis, une bataille contre les

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barliares. Après cette victoire, je pris plus de villes en Espagne que je n'y demeurai de jours.

scipion. — Autre vanterie insupportable. Mais nous la connoissions déjà; car tu l'as souvent faite, et plusieurs morts venus ici depuis vingt ans me l'avoiont racontée pour me réjouir. Mais, mon pauvre Calon, ce n'est pas devant moi qu'il faut parler ainsi; je connois l'Espagn et tes belles conquêtes.

caton. — Il est certain que quatre cents villes se rendirent presque en même temps; et tu n'en as jamais tant fait.

sciPiox. — Carthage seul vaut mieux que tes quatre cents villages.

caton. — Mais que diras-tu de ce que je fis sous Manius Acilius, pour aller, au travers dos précipices, surprendre Antiocbus dans les montagnes entre la Macédoine et la Thessalie?

scipion. — J'approuve cette action, et il serait inj'.iste de lui refuser des louanges. On t'en doit aussi pour avoir réprimé les mauvaises mœurs. Mais on ne te peut excuser sur ton avarice sordide.

caton. — Tu parles ainsi parce, que c'est toi qui as accoutumé les soldats à vivre délicieusement. Mais il faut se représenter que je me suis vu dans une république qui se corrompoit tous les jours. Les dépenses y augmentoient sans mesure. On y achetoit un poisson plus cher qu'un bœuf n'avoit été vendu quand j'entrai dans les affaires publiques. Il est vrai que les choses qui étoient au plus bas prix me paroissoient encore trop chères quand elles étoient inutiles. Je disois aux Romains : « A quoi vous sert de gouverner les nations, si vos femmes vaines et corrompues vous gouvernent? » Avois-je tort de parler ainsi? On vivoit sans pudeur; chacun se ruinoit, et vivoit avec toute sorte de bassesse et de mauvaise foi, pour avoir de quoi soutenir ses folles dépenses. J'étois censeur; j'avois acquis de l'autorité par ma vieillesse et par ma vertu : pouvois-je me taire?

scipion. — Mais pourquoi être encore le délateur universel à quatrevingt-dix ans? C'est un beau métier à cet âge!

caton. — C'est le métier d'un homme qui n'a rien perdu de sa vigueur, ni de son zèle pour la république, et qui se sacrifie pour l'amour d'elle à la haine des grands, qui veulent être impunément dans le désordre.

sciriON. — Mais tu as été accusé aussi souvent que tu as accusé les autres. Il me semble que tu l'as été jusqu'à cinquante fois, et jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans.

caton. — Il est vrai, et je m'en glorifie. Il n'étoit pas possible que les méchants ne fissent par des calomnies une guerre continuelle à un homme qui ne leur a jamais rien pardonné.

scipion. — Ce ne fut pas sans peine que tu te défendis contre les dernières accusations.

caton. — Je l'avoue ; faut-il s'en étonner? Il est bien malaisé de rendre compte de toute sa vie devant des hommes d'un autre siècle que celui où l'on a vécu. J'étois un pauvre vieillard exposé aux insultes de la jeunesse, qui croyoit que je radotois, et qui comptoit pour de:- fables tout ce que j'avois fait autrefois. Quand je le racontois, ils ne fai-

soient que bâiller et se moquer de moi, comme d'un homme qui se louoit sans cesse.

scipion. — Ils n'avoient pas grand tort. Mais enfin pourquoi aimoistu tant à reprendre les autres? Tu étois comme uu chien qui aboie contre tous les passants.

caton. — J'ai trouvé toute ma vie que j'apprenois beaucoup plus des fous que des sages. Les sages ne le sont qu'à demi, et ne donnent que de foibles leçons; mais les fous sont bien fous, et il n'y a qu'à les voir pour savoir comment il ne faut pas faire.

scipion. — J'en conviens; mais toi qui étois si sage, pourquoi étoistu d'abord si ennemi des Grecs et, dans la suite, pourquoi pris-tu tant de peine, dans ta vieillesse, pour apprendre leur langue?

caton. — C'est que je craignois que les Grecs nous communiqueroient bien plus leurs arts que leur sagesse, et leurs mœurs dissolues que leurs sciences. Je n'aimois point tous ces joueurs d'instrumenis, ces musiciens, ces poètes, ces peintres, ces sculpteurs; tout cela ne sert qu'à la curiosité, et à une vie voluptueuse. Je trouvois qu'il valoit mieux garder notre Simplicité rustique, notre vie pauvre et laborieuse dans l'agriculture, être plus grossier et mieux vivre; moins discourir sur la vertu , et la pratiquer davantage.

scipion. — Pourquoi donc appris-tu le grec?

caton — A la fin, je me laissai enchanter par les Sirènes, comme les autres. Je prêtai l'oreille aux muses grecques. Mais je crains bien que tous ces petits sophistes grecs, qui viennent affamés à Rome pour faire fortune, achèveront de corrompre les mœurs romaines.

scipion. — Ce n'est pas sans sujet que tu le crains; mais tu aurois dû craindre aussi de corrompre les mœurs romaines par ton avarice.

caton. — Moi avare! j'étois bon ménager; je ne voulois laisser rien perdre ; mais je ne dépensois que trop !

rhadamanthe. — Ho! voilà le langage de l'avarice qui croit toujours être prodigue.

scipion. — N'est-il pas honteux que tu aies abandonné l'agriculture pour te jeter dans l'usure la plus infâme? Tu ne trouvois pas sur tes vieux jours, à ce que j'ai ouï dire, que les terres et les troupeaux rapportassent assez de revenu; tu devins usurier. Est-ce là le métier d'un censeur qui veut réformer la ville? Qu'as-tu à répondre?

rhadamanthe. — Tu n'oses parler, et je vois bien que tu es coupable. Voici une cause assez difficile à juger. Il faut, mon pauvre Caton, te punir et te récompenser tout ensemble : tu m'embarrasses fort. Voici ma décision. Je suis touché de tes vertus et de tes grandes actions pour la république : mais aussi quelle apparence de mettre un usurier dans les champs Élysées! ce seroit un trop grand scandale. Tu demeureras donc, s'il te plaît, à la porte; mais ta consolation sera d'empêcher les autres d'y entrer. Tu contrôleras tous ceux qui se présenteront; tu seras censeur ici-bas comme tu l'étois à Rome. Tu auras pour menus plaisirs toutes les vertus du genre humain à critiquer. Je te livre Lucius Scipion, et L. Quintius, et tous les autres, pour répandre sur eux ta bile ; tu pourras même l'exercer sur tous les autres morts

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qui viendront en foule de tout l'univers : citoyens romairjs, grands capitaines, rois barbares, tyrans des nations, tous seront soumis à ton ;hagrin et à ta satire. Mais prends garde à Lucius Scipion; car je l'établis pour te censurer à ton tour impitoyablement. Tiens, voilà de l'argent pour en prêter à tous les morts qui n'en auront point dans la bouche pour passer la barque de Charon. Si tu prêtes à quelqu'un a usure, Lucius ne manquera pas de m'enavertir, et je te punirai comme les plus infâmes voleurs.

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