‹ Œuvres choisies (volume 4)Chapitre 44 sur 183 · XLIV. — CÉSAR ET ALEXANDRE · texte numérisé non relu

XLIV. — CÉSAR ET ALEXANDRE

Comparaison d'un tyran avec un prince qui, étant doué des qualités propres à faire un grand roi, s'abandonne à son orgueil et à ses passions.

Alexandre. — Qui est donc ce Romain nouvellement venu? Il est percé de bien des coups. Ah ! j'entends qu'on dit que c'est César. Je te salue, grand Romain : on disoit que tu devois aller vaincre lesParthes, et conquérir tout l'Orient; d'où vient que nous te voyons ici?

césar. — Mes amis m'ont assassiné dans le sénat.

Alexandre. — Pourquoi étois-tu devenu leur tyran, toi qui n'étois qu'un simple citoyen de Rome?

césar. — C'est bien à toi à parler ainsi ! N'as-tu pas fait l'injuste conquête de l'Asie ? N'as-tu pas mis la Grèce dans la servitude?

Alexandre. — Oui; mais les Grecs étoient des peuples étrangers et ennemis de la Macédoine. Je n'ai point mis comme toi dans les fers ma propre patrie; au contraire, j'ai donné aux Macédoniens une gloire immortelle avec l'empire de tout l'Orient.

césar. — Tu as vaincu des hommes efféminés, et tu es devenu aussi efféminé qu'eux. Tu as pris les richesses des Perses, et les richesses des Perses t'ont vaincu en te corrompant. As-tu porté jusqu'aux enfers cet orgueil insensé qui te fit croire que tu étois un dieu?

Alexandre. — J'avoue mes fautes et mes erreurs. Mais est-ce à toi à me reprocher ma mollesse? ne sait-on pas ta vie infâme en Bithynie, ta corruption à Rome, où tu n'obtins les honneurs que par des intrigues honteuses? Sans tes infamies, tu n'aurois jamais été qu'un particulier dans ta république. Il est vrai aussi que tu vivrois encore.

césar. — Le poison fit contre toi à Babylone ce que le fer a fait contre moi dans Rome.

Alexandre. — J'ai été emporté par mon orgueil, je l'avoue. Ta conduite a été plus mesurée que la mienne; mais tu n'as point imité ma candeur et ma franchise. Il falloit être honnête homme avant que d'aspirer à la gloire de grand homme. J'ai été souvent foible et vain, mais au moins j'étois meilleur pour ma patrie et moins injuste que toi.

césar. — Tu fais grand cas de la justice sans l'avoir suivie. Pour moi, je crois que le plus habile homme doit se rendre le maître, et puis gouverner sagement.

Alexandre. — Je ne l'ai que trop cru comme toi. Éaque, Rhadamanthe et Minos m'en ont sévèrement repris, et ont condamné mes conquêtes. Je n'ai pourtant jamais cru, dans mes égarements, qu'il fallût mépriser la justice. Tu te trouves mal de l'avoir violée.

césar. — Les Romains ont beaucoup perdu en me tuant; j'avois fait des projets pour les rendre heureux.

Alexandre. — Le meilleur projet eût été d'imiter Sylla, qui, ayant été tyran comme toi, leur rendit la liberté; tu aurois fini ta vie en paix comme lui. Mais tu ne peux me croire, et je t'attends devant les trois juges qui te vont juger.

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