V. — ULYSSE ET ACHILLE
Caractère de ces deux guerriers.
ulysse. — Bonjour, fils de Thétis. Je suis enfin descendu, après une longue vie, dans ces tristes lieux, où tu fus précipité dès la fleur de ton âge.
achille. — J'ai vécu peu, parce que les destins injustes n'ont pas permis que j'acquisse plus de gloire qu'ils n'en veulent accorder aux mortels.
ulysse. — Ils m'ont pourtant laissé vivre longtemps parmi des dangers infinis, d'où je suis toujours sorti avec honneur.
achille. — Quel honneur de prévaloir toujours par la ruse! Pour moi, je n'ai point su dissimuler; je n'ai su que vaincre.
ulysse. — Cependant j'ai été jugé après ta mort le plus digne de porter tes armes.
achille. — Bon! tu les as obtenues par ton éloquence, et non par ton courage. Je frémis quand je pense que les armes faites par le dieu Vulcain, et que ma mère m'avait données, ont été la récompense d'un discoureur artificieux.
ulysse. — Sache que j'ai fait plus que toi. Tu es tombé mort devant la ville de Troie, qui était encore dans toute sa gloire : et c'est moi qui l'ai renversée.
achille. — Il est plus beau de périr par l'injuste courroux des dieux après avoir vaincu ses ennemis, que de finir une guerre en se cachant dans un cheval, et en se servant des mystères de Minerve pour tromper ses ennemis.
ulvsse. — As-tu donc oublié que le Grecs me doivent Achille mêuau? Sans moi, tu aurais passé une vie honteuse parmi les filles du rui I.ycomède. Tu rue dois toutes les belles actions que je t'ai contraint de
faire.
achille. — Mais enfin je les ai faites, et toi tu n'as rien l'ait que des tromperies Pour moi, quand j'étois parmi les filles de Lycomède, c'est que ma mère Thétis, qui savoit que je devois périr e Troie,
m 'a voit caché pour sauver ma vie. Mais toi qui ne devais point mourir. pourquoi faisois-tu le fou avec ta charrue quand Palamède découvrit si bien la ruse? Oh qu'il y ade plaisir de voir tromper un trompeur! Il mit |t'en souviens-tu?) Télémaque dans le champ, pour voir si tu ferois passer la charrue sur ton propre fils.
ulysse. — Je m'en souviens; maisj'aimois Pénélope, que je nevoulois pas quitter. N'as-tu pas fait de plus grandes folies pour Briséis, quand tu quittas le camp des Grecs, et fus cause de la mort de ton ami Patrocle?
aciiille. — Oui; mais quand j'y retournai, je vengeai Patrocle et je vainquis Hector. Qui as-tu vaincu en ta vie, si ce n'est Irus, ce gueux d'Ithaque?
ULYSSE. — Elles amants de Pénélope, et le Cyclope Polyphonie!
achille. — Tu as pris les amants en trahison : c'étoient des hommes amolllis parles plaisirs, et presque toujours ivres. Pour Polyphême,tu n'en devrais jamais parier. Si tu eusses osé l'attendre, il t'aurait fait payer bien chèrement l'œil que tu lui crevas pendant son sommeil.
ulysse. — Mais enfin j'ai essuyé pendant vingt ans, au siège de Troie et dans mes voyages, tous les dangers et tous les malheurs qui peuvent exercer le courage et la sagesse d'un homme. Mais qu'as-tu jamais eu à conduire? Il n'y avoit en toi qu'une impétuosité folle, et une fureur que les hommes grossiers ont nommée courage. La main du lâche Paris en est venue à bout.
achille. — Mais toi, qui te vantes de ta prudence, ne t'es-tu pas fait tuer sottement par ton propre fils Télégone, qui te naquit de Circé? Tu n'eus pas la précaution de te faire reconnoltre par lui. Voilà un plaisant sage, pour me traiter de fou!
ulysse. — Va, je te laisse avec l'ombre d'Ajax, aussi brutal que toi, et aussi jaloux de ma gloire.