‹ Œuvres choisies (volume 4)Chapitre 60 sur 183 · LXVI1I. — HENRI III ET HENRI IV · texte numérisé non relu

LXVI1I. — HENRI III ET HENRI IV

Différence entre un roi qui se fait craindre et haïr par la cruauté et la finesse, et un roi qui se fait aimer par la sincérité et le désintéressement de son caractère.

henri m. — Hé, mon pauvre cousin! vous voilà tombé dans le même malheur que moi.

henri iv. — Ma mort a été violente comme la vôtre; mais personne ne vous a regretté que vos mignons, à cause des biens immenses que vous répandiez sur eux avec profusion pour moi, toute la France m'a pleuré comme le père de toutes les familles. On me proposera, dans la suite des siècles, comme le modèle d'un bon et sage roi. Je commençois à mettre le royaume dans le calme, dans l'abondance et dans le bon ordre.

henri m. — Quand je fus tué à Saint-Cloud, j'avois déjà abattu la Ligue; Paris étoit prêt à se rendre : j'aurois bientôt rétabli mon autorité.

henri iv. — Mais quel moyen de rétablir votre réputation si noircie? Vous passiez pour un fourbe, un hypotrice, un impie, un homme efféminé et dissolu. Quand on a une fois perdu la réputation de probité et de bonne foi, on n'a jamais une autorité tranquille et assurée. Vous vous étiez défait des deux Guise à Blois; mais vous ne pouviez jamais vous défaire de tous ceux qui avoient horreur de vos fourberies.

henri m. — Hé ! ne savez-vous pas que l'art de dissimuler est l'art de régner?

henri iv. — Voilà les belles maximes que du Guast et quelques autres vous avoient inspirées. L'abbé d'Elbène et les autres Italiens vous avoient mis dans la tête la politique de Machiavel. La reine, votre mère, vous avoit nourri dans ces sentiments. Mais elle eut bien sujet de s'en repentir; elle eut ce qu'elle méritoit; elle vous avoit appris à être dénaturé, vous le fûtes contre elle.

henri m. — Mais, quel moyen d'agir sincèrement et de se confier aux hommes ? Ils sont tous déguisés et corrompus.

henri iv. — Vous le croyez, parce que vous n'avez jamais vu d'honnêtes gens, et vous ne croyez pas qu'il y en puisse avoir au monde. Mais vous n'en cherchiez pas : au contraire, vous les fuyiez, et ils vous fuyoient; ils vous étoient suspects et incommodes. Il vous falloit des scélérats qui vous inventassent de nouveaux plaisirs, qui fussent capables des crimes les plus noirs, et devant lesquels rien ne vous fît souvenir ni de la religion, ni de la pudeur violée. Avec de telles mœurs, on n'a garde de trouver des gens de bien. Pour moi, j'en ai trouvé; j'ai su m'en servir dans mon conseil, dans les négociations étrangères, dans plusieurs charges : par exemple, Sully, Jeannin, d'Ossat, etc.

henri m. — A vous entendre parler, on vous prendroit pour un Caton; voire jeunesse a été aussi déréglée que la mienne.

henri iv. — 11 est vrai, j'ai été inexcusable dans ma passion honteuse pour les femmes; mais, dans mes désordres, je n'ai jamais été ni trompeur, ni méchant, ni impie; je n'ai été que foible. Le mal-

heur m'a beaucoup servi; car j'étois naturellement paresseux et trop adonné aux plaisirs. Si je fusse né roi, je me serois peut-être déshonoré; mais la mauvaise fortune à vaincre et mon royaume à conquérir m'ont mis dans la nécessité de m'élever au-dessus de moi-m

henri m. — Combien avez-vous perdu de belles occasions de vaincre vos ennemis pendant que vous vous amusiez sur les bords de la Garonne à soupirer pour la comtesse de Guicbel Vous étiez comme Hercule filant auprès d'Omphale.

HENni iv. — Je ne puis le désavouer; mais Coutras, Ivry, Arques, Fontaine-Françoise, réparent un peu....

heniu m. — N'ai-je pas gagne les batailles de Jarnac et de Moncontour?

henri iv. — Oui; mais le roi Henri III soutint mal les espérances qu'on avoit conçues du duc d'Anjou. Henri IV, au contraire, amieux valu que le roi de Navarre.

henri m. — Vous croyez donc que je n'ai point ouï parler de la duchesse de Beaufort, de la marquise de Verneuil, de la.... Mais je ne puis les compter toutes, tant il y en a eu

henri iv. — Je n'en désavoue aucune, et je passe condamnation. Mais je me suis fait aimer et craindre; j'ai détesté cette politique cruelle et trompeuse dont vous étiez si empoisonné, et qui a causé tous vos malheurs: j'ai fait la guerre avec vigueur; j'ai conclu au dehors une solide paix; au dedans j'ai policé l'État, et je l'ai rendu florissant; j'ai rangé les grands à leur devoir, et même les plus insolents favoris, tout cela sans tromper, sans assassiner, sans faire d'injustice, me fiant aux gens de bien, et mettant toute ma gloire à soulager les peuples.

LXIX. — HENRI IV ET LE DUC DE MAYENNE. Les malheurs font les héros et les bons rois.

henri. — Mon cousin, j'ai oublié tout le passé, et je suis bien aise de vous voir.

le duc. — Vous êtes trop bon, sire, d'oublier mes fautes; il n'y a rien que je ne voulusse faire pour en effacer le souvenir.

henri. — Promenons-nous dans cette allée entre ces deux canaux; et, en nous promenant, nous parlerons d'affaires.

le duc. — Je suivrai avec joie Votre Majesté.

heniu. — Eh bien ! mon cousin, je ne suis plus ce pauvre Béarnois qu'on vouloit chasser du royaume! Vous souvenez-vous du temps où nous étions à Arques, et que vous mandiez à Paris que vous m'aviez acculé au bord de la mer, et qu'il faudroit que je me précipitasse dedans pour pouvoir me sauver?

le duc. — 11 est vrai; mais il est vrai aussi que vous fûtes sur le point de céder à la mauvaise fortune, et que vous auriez pri^ le parti de vous retirer en Angleterre, si Biron ne vous eût représenté les suites d'un tel parti.

henri. — Vous parlez franchement, mon cousin, et je ne le trouve point mauvais. Allez, ne craignez rien et dites tout ce que vous aurez sur le cœur.

le duc. — Mais je n'en ai peut-être déjà que trop dit ; les rois ne veulent point qu'on nomme les choses par leurs noms. Ils sont accoutumés à la flatterie; ils en font une partie de leur grandeur. L'honnête liberté avec laquelle on parle aux autres hommes les blesse; ils ne veulent point qu'on ouvre la bouche que pour les louer et les admirer. Il ne faut pas les traiter en hommes; il faut dire qu'ils sont toujours et partout des héros.

henri. — Vous en parlez si savamment, qu'il paroît bien que vous en avez l'expérience. C'est ainsi que vous étiez flatté et encensé pendant que vous étiez le roi de Paris.

le duc. — Il est vrai qu'on m'a amusé par beaucoup de vaines flatteries, qui m'ont donné de fausses espérances, et fait faire de grandes fautes.

henri. — Pour moi, j'ai été instruit par mon malheur. De telles leçons sont rudes; mais elles sont bonnes et il m'en restera toule ma vie d'écouter plus volontiers qu'un autre mes vérités. Dites-les-moi donc, mon cher cousin, si vous m'aimez.

le duc. — Tous nos mécomptes sont venus de l'idée que nous avions conçue de vous dans votre jeunesse. Nous savions que les femmes vous amusoient partout; que la comtesse de Guiche vous avoit fait perdre tous les avantages dé la bataille de Coutras; que vous aviez été jaloux de votre cousin le prince de Condé, qui paroissoit plus ferme, plus sérieux et plus appliqué que vous aux grandes affaires, et qui avoit, avec un bon esprit, une grande vertu. Nous vous regardions comme un homme mou et efféminé, que la reine mère avoit trompé par mille intrigues d'amourettes, qui avoit fait tout ce qu'on avoit voulu dans le temps de la Saint-Barthélémy pour changer de religion, qui s'étoit encore soumis, après la conjuration de La Mole, à tout ce que la cour voulut. Enfin, nous espérions avoir bon marché de vous. Mais er. vérité, sire, je n'en puis plus; me voilà tout en sueur et hors d'haleine. Votre Majesté est aussi maigre et aussi légère que je suis gros et pesant : je ne puis plus la suivre.

henri. — Il est vrai, mon cousin, que j'ai pris plaisir à vous lasser; mais c'est aussi le seul mal que je vous ferai de ma vie. Achevez ce que vous avez commencé.

le duc. — Vous nous avez bien surpris, quand nous vous avons vu, à cheval nuit et jour, faire des actions d'une vigueur et d'une diligence incroyables, à Cahors, à Eause en Gascogne, à Arques en Normandie, à Ivry, devant Paris, à Arnay-le-Duc, et à Fontaine-Françoise. Vous avez su gagner la confiance des catholiques sans perdre les huguenots; vous avez choisi des gens capables et dignes de votre confiance pour les affaires; vous les avez consultés sans jalousie, et vous avez su profiter de leurs bons avis sans vous laisser gouverner; vous nous avez prévenus partout; vous êtes devenu un autre homme, ferma, vigilant, laborieux, tout à vos devoirs.

henri. — Je vois bien que ces vérités si hardies que vous me dévier dire se tournent en louanges; mais il faut revenir à ce que je vous ai dit d'abord, qui est que je «lois tout ce que je suis à ma mauvaise fortune. Si je me fusse trouvé d'abord sur le trône, environné de pompe, de délices et de flatteries, je me serois endormi dans les plaisirs. Mon naturel penchoil à la mollesse; mais j'ai senti la contradiction des hommes, et le tort que mes défauts me pouvoient faire: il a fallu m'en corriger, m'assujettir, me contraindre, suivre de bons conseils, profiter de mes fautes, entrer dans toutes les affaires. Voilà ce qui redresse et forme les hommes.

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