I.XXII. — LA REINE MARIE DE MËDICIS ET LE CARDINAL DE RICHELIEU
Vanité de l'astrologie.
Richelieu. — Ne puis-je pas espérer, madame, de vous apaiser en me justifiant au moins après ma mort?
marie. — Otez-vous de devant moi, ingrat, perfide, scélérat, qui m'avez brouillé avec mon fils, et qui m'avez fait finir une vie misérable hors du royaume. Jamais domestique n'a dû tant de bienfaits à sa maîtresse, et ne l'a traitée si indignement.
Richelieu. — Je n'aurois jamais perdu votre confiance, si vous n'aviez pas écouté des brouillons: Bérulle, la du Fargis, les Marillac, ont
commencé. Ensuite vous vous êtes livrée au P. Chanteloube, à Saint- Germain de Mourgues, et à Fabroni, qui étoient des têtes mal faites et dangereuses. Avec de telles gens, vous n'aviez pas moins de peine à bien vivre avec Monsieur à Bruxelles, qu'avec le roi à Paris. Vous ne pouviez plus supporter ces beaux conseillers, et vous n'aviez pas le courage de vous en défaire.
marie. — Je les aurois chassés pour me raccommoder avec le roi mon fils. Mais il falloit faire des bassesses, revenir sans autorité, et subir votre joug tyrannique : j'aimois mieux mourir.
richelieu. — Ce qui étoit le plus bas et le moins digne de vous, c'étoit de vous unir à la maison d'Autriche, dans des négociations publiques, contre l'intérêt de la France. 11 auroit mieux valu vous soumettre au roi votre fils; mais Fabroni vous en détournoit toujours pat des prédictions,
marie. — Il est vrai qu'il m'assuroit toujours que la vie du roi ne seroit pas longue.
richelieu. — C'étoit une prédiction bien facile à faire, la santé du roi étant très-mauvaise, et il la gouvernoit très-mal. Mais votre astrologue auroit dû vous prédire que vous vivriez encore moins que le roi. Les astrologues ne disent jamais tout, et leurs prédictions ne font jamais prendre des mesures justes.
marie. — Vous vous moquez de Fabroni , comme un homme qui n'auroit jamais été crédule sur l'astrologie judiciaire. N'aviez-vous pas de votre côté le P. Campanelle, qui vous flattoit par ses horoscopes?
richelieu. — Au moins le P. Campanelle disoit la vérité; car il me I romettoit que Monsieur ne régneroit jamais, et que le roi auroit un fils qui lui suc*éderoit. Le fait est arrivé,. et Fabroni vous a trompée.
marie. — Vous justifiez par ce discours l'astrologie judiciaire et ceux qui y ajoutent foi; car vous reconnoissez la vérité des prédictions du P. Campanelle. Si un homme instruit comme vous, et qui se piquoit d'être un si fort génie, a été si crédule sur les horoscopes, faut-il s'étonner qu'une femme l'ait été aussi? Ce qu'il y a de vrai et de plaisant, c'est que, dans l'affaire la plus sérieuse et la plus importante de toute l'Europe, nous nous déterminions de part et d'autre, non sur les vraies raisons de l'affaire, mais sur les promesses de nos astrologues. Je ne voulois point revenir, parce qu'on me faisoit toujours attendre la mort du roi; et vous, de votre côté, vous ne craigniez point de tomber dans mes mains ou dans celles de Monsieur à la mort du roi, parce que vous comptiez sur l'horoscope qui vous répondoit de la naissance d'un dauphin. Quand on veut faire le grand homme, on affecte de mépriser l'astrologie; mais, quoiqu'on fasse en public l'esprit fort, on est heureux et crédule en secret.
richelieu. — C'est une foiblesse indigne d'une bonne tête. L'astrologie est la cause de tous vos malheurs, et a empêché votre réconciliation avec le roi. Elle a fait autant de mal à la France qu'à vous ; c'est une peste dans toutes les cours. Les biens qu'elle promet ne servent qu'à enivrer les hommes, et qu'à les endormir par de vaines espérances; les maux dont elle menace ne peuvent point être évités
\kk DIALOGUES DES MORTS.
par la prédiction . et rendent par avance une personne malheirense. Il vaut donc mieux ignorer l'avenir, quand môme on pourroit en découvrir quelque chose par l'astrologie.
marik. — J'étois née Italienne, et au milieu des Horoscopes. J'avois vu en France des prédictions véritables de la mort du roi mon mari.
RICHBUKU. —H étoit aisé d'en Taire. Les restes d'un dangereux parti sonseoient à le faire périr. Plusieurs parricides avoient déjà manqué leur coup. Le danger de la vie du roi étoit manifeste. Peut-être que Us L'fiis qui abusoient de votre confiance n'en savoient que trop de nouvelles. D'ailleursles prédictions viennent après coup, et on n'en examine guère la date. Chacun est ravi de favoriser ce qui est extraordinaire.
MARIE. — J'aperçois en passant que voire ingratitude s'étend jusque sur le pauvre maréchal d'Ancre, qui vous avoit élevé à la cour. Mais venons au fait. Vous croyez donc que l'astrologie n'a point de fondement •? Le P. Campanelle n'a-t-il pas dit la vérité? ne l'a-t-il pas dite contre la vraisemblance'? Quelle apparence que le roi eût un fils après vingt-un ans de mariage sans en avoir, répondez?
Richelieu. — Je réponds que le roi et la reine étoient encore jeunes, et que les médecins, plus dignes d'être crus que les astroloKues, comptoient qu'ils pourraient avoir des enfants. De plus, examinez les circonstances. Fabroni, pour vous flatter, assurait que le roi mourrait bientôt sans enfants. Il avoit d'abord bien prisses avantages; il prédisoit ce qui étoit le plus vraisemblable. Que restoit-il à faire pour le P. Campanelle? Il falloit qu'il me donnât de son côté de grandes espérances, sans cela il n'y a pas de l'eau à boire dans ce métier. C'étoita lui à dire le contraire de Fabroni, et à soutenir la gageure. Pour moi, je voulois être sa dupe, et, dans l'incertitude de l'événement, l'opinion populaire, qui faisoit espérer un dauphin contre la cabale de Monsieur, n'étoit pas inutile pour soutenir mon autorité. Enfin il n'est pas étonnant que parmi tant de prédictions frivoles, dont on ne remarque point .a fausseté, il s'en trouve une dans tout un siècle qui réussisse par un jeu du hasard. Mais remarquez le bonheur de l'astrologie : il falloit que Fabroni ou Campanelle fût confondu; du moins il aurait fallu donner d'étranges contorsions à leurs horoscopes pour les concilier, quoique le public soit si indulgent pour se payer des plus grossières équivoques sur l'accomplissement des prédictions. Mais enfin, en quelque péril que fût la réputation des deux astrologues, la gloire de l'astrologie étoit en sûreté : il falloit que l'un des deux eût raison ; c'étoit une nécessité que le roi eût des enfants ou qu'il n'en eût pas. Lequel des deux qui pût arriver, l'astrologie triomphoit. Vous voyez par là qu'elle triomphe à bon marché. On ne manque pas de dire maintenant que les principes sont certains, mais que Campanelle avoit mieux pris le moment de la nativité du roi que Fabroni.
marie. — Mais j'ai toujours ouï dire qu'il y a des règles infaillibles pour connoître l'avenir parles astres
Richelieu. — Vous l'avez ouï dire comme une infinité d'autres choses que la vanité de l'esprit humain a autorisées. Mais il est certain que cet art n'a rien que de faux et de ridicule.
marie. — Quoi ! vous doutez que le cours des astres et leurs influences ne fassent les biens et les maux des hommes?
richeueu. — Non, je n'en doute point; car je suis convaincu que l'influence des astres n'est qu'une chimère. Le soleil influe sur nou3 pc«r la chaleur de ses rayons; mais tous les autres astres, par leur distance, ne sont à notre égard que comme une étincelle de feu. Une bougie bien allumée a bien plus de vertu , d'un bout de la chambre à l'autre, pour agir sur nos corps que Jupiter et Saturne n'en ont pour agir sur le globe de la terre. Les étoiles fixes, qui sont infiniment plus éloignées que les planètes, sont encore bien plus hors de portée de nous faire du bien ou du mal. D'ailleurs les principaux événements de la vie roulent sur nos volontés libres; les astres ne pourroient agir par leurs influences que sur nos corps, et indirectement sur nos âmes, qui seroient toujours libres de résister à leurs impressions, et deren dre les prédictions fausses.
marie. — Je ne suis pas assez savante, et je ne sais si vous l'êtes assez vous-même pour décider cette question de philosophie; car on a toujours dit que vous étiez plus politique que savant. Mais je voudrais que vous eussiez entendu parler Fabroni sur les rapports qu'il y a entre les noms des astres et leurs propriétés.
Richelieu. — C'est précisément le foible de l'astrologie. Les noms des astres et des constellations leur ont été donnés sur les métamorphoses et sur les fables les plus puériles des poètes. Pour les constellations, elles ne ressemblent par leur figure à aucune des choses dont on leur a imposé le nom. Par exemple, ia Balance ne ressemble pas plus à une balance qu'à un moulin à vent. Le Bélier, le Scorpion, le Sagittaire, les deux Ourses, n'ont aucun rapport raisonnable à ces noms. Les astrologues ont raisonné vainement sur ces noms imposés au hasard, par rapport aux fables des poètes. Jugez s'il n'est pas ridicule de prétendre sérieusement fonder toute une science de l'avenir sur des noms appliqués au hasard, sans aucun rapport naturel à ces fables, dont on ne peut qu'endormir les enianls. Voilà le fond de l'astrologie.
marie. — Il faut ou que vous soyez devenu bien plus sage que vous: ne l'étiez, ou que vous soyez encore un grand fourbe, de parler ainsi contre vos sentiments; car personne n'a jamais été plus passionné que vous pour les prédictions. Vous en cherchiez partout, pour flatter votre ambition sans bornes. Peut-être que vous avez changé d'avis depuis que vous n'avez plus rien à espérer du côté des astres. Mais enfin vous avez un grand désavantage pour me persuader, qui est d'avoir en cela,' comme en tout le reste, toujours démenti vos paroles par votre conduite.'
Richelieu. — Je vois bien, madame, que vous avez oublié mes services d'Angoulême et de Tours, pour ne vous souvenir que de la journée des Dupes et du voyage de Gompiègne. Pour moi, je ne veux point oublier le respect que je vous dois, et je me retire. Aussi bien ai-je' aperçu l'ombre pâle et bilieuse de M. d'Ëpernon, qui s'approche avec toute sa fierté gasconne. Jeseroismal entre vous deux, et je vais cher-' cher son fils Je cardinal, qui étoit mon bon ami.
FÉNELOX. II. jf>