LIVRE IX
« en paix et en liberté. Nous vous trouvons errants, dispersés et plus foi- « blés que nous; il ne tiendrait qu'à nous de vous égorger, et d'ôter « même à vos compagnons la connoissance de votre malheur; mais nous « ne voulons point tremper nos mains dans le sang de ceux qui sont « hommes aussi bien que nous. Allez; souvenez-vous que vous devez la « vie à nos sentiments d'humanité. N'oubliez jamais que c'est d'un a peuple que vous nommez grossier et sauvage, que vous recevez cette q leçon de modération et de générosité. »
« Ceux d'entre les nôtres qui furent ainsi renvoyés par ces barbares revinrent dans le camp, et racontèrent ce qui leur étoit arrivé. Nos sudats en furent émus; ils eurent honte de voir que des Cretois dussent la vie à cette troupe d'hommes fugitifs, qui leur paroissoient ressembler plutôt à des ours qu'à des hommes; ils s'en allèrent à la chasse en plus grand nombre que les premiers, et avec toutes sortes d'armes. Bientôt ils rencontrèrent les sauvages et les attaquèrent. Le combat fut cruel. Les traits voloient de part et d'autre, comme la grêle tombe dans une campagne pendant un orage. Les sauvages furent contraints de se retirera' ans leurs montagnes escarpées où les nôtres n'osèrent s'engager.
« Peu de temps après, ces peuples envoyèrent vers moi deux de leurs plus sages vieillards, qui venoient me demander la paix. Ils m'apportèrent des présents : c'étoient des peaux des bêtes farouches qu'ils avoient tuées et des fruits du pays. Après m'avoir donné leurs présents ils parlèrent ainsi :
« 0 roi ! nous tenons, comme tu vois, dans une main l'épée et dans a l'autre une branche d'olivier. » En effet, ils tenoient l'une et l'autre dans leurs mains, a Voilà la paix et la guerre : choisis. Nous aimerions a mieux la paix; c'est pour l'amour d'elle que nous n'avons point eu « de honte de te céder le doux rivage de la mer, où le soleil rend la a terre fertile et produit tant de fruits délicieux. La paix est plus douce « que tous ces fruits; c'est pour elle que nous nous sommes retirés dans « ces hautes montagnes toujours couvertes de glace et de neige, où l'on « ne voit jamais ni les fleurs du printemps ni les riches fruits de l'au- « torane. Nous avons horreur de cette brutalité qui, sous les beaux c noms d'ambition et de gloire, va follement ravager les provinces et : répand le sang des hommes qui sont tous frères. Si cette fausse gloire i te touche, nous n'avons garde de te l'envier : nous te plaignons et t nous prions les dieux de nous préserver d'une fureur semblable. Si c les sciences que les Grecs apprennent avec tant de soin, et si la pot litesse dont ils se piquent, ne leur inspirent que cette détestable ini justice, nous nous croyons trop heureux de n'avoir point ces avance tages. Nous ferons gloire d'être toujours ignorants et barbares, mais « justes, humains, fidèles, désintéressés, accoutumés à nous contenter « de peu et à mépriser la vaine délicatesse qui fait qu'on a besoin a d'avoir beaucoup. Ce que nous estimons, c'est la santé, la frugalité, a la liberté, la vigueur de corps et d'esprit; c'est l'amour de la vertu, a la crainte des dieux, le bon naturel pour nos proches, l'attachement « à nos amis, la fidélité pour tout le monde, la modération dans la « prospérité, la fermeté dans les malheurs, le courage pour dire toujours
a hardiment la vérité, l'horreur de la flatterie. Voilà quels sont les c peuples que nous t'offrons pour voisins et pour alliés. Si les dieux a irrités t'aveuglent jusqu'à te faire refuser la paix, tu apprendras, a mais trop tard, que les gens qui aiment par modération la paix sont a. les plus redoutables dans la guerre. »
a Pendant que ces vieillards me parloient ainsi, je ne pouvois me lasser de les regarder. Ils avoient la barbe longue et négligée, les cheveux plus courts, mais blancs; les sourcils épais, les yeux vifs, un regard et une contenance fermes, une parole grave et pleine d'autorité, des manières simples et ingénues. Les fourrures qui leur servoient d'habits, étant nouées sur l'épaule, laissoient voir des bras plus nerveux et des muscles mieux nourris que ceux de nos athlètes. Je répondis à ces deux envoyés que je désirois la paix. Nous réglâmes ensemble de bonne foi plusieurs conditions; nous en primes tous les dieux à témoins; et je renvoyai ces hommes chez eux avec des présents.
« Mais les dieux, qui m'avoient chassé du royaume de mes ancêtres, n'étoient pas encore lassés de me persécuter. Nos chasseurs, qui ne pouvoient pas être sitôt avertis de la paix que nous venions de faire, rencontrèrent le même jour une grande troupe de ces barbares, qui accompagnoient leurs envoyés lorsqu'ils revenoient de notre camp; ils les attaquèrent avec fureur, en tuèrent une partie et poursuivirent le reste dans les bois. Voilà la guerre rallumée. Ces barbares croient qu'ils ne peuvent plus se fier à nos promesses ni à nos serments.
« Pour être plus puissants contre nous, ils appellent à leur secours les Locriens, les Apuliens. lesLucaniens, les Brutiens, les peuples de Crotone, de Nérite, de Messapie et de Brindes. Les Lucaniens viennent avec des chariots armés de faux tranchantes. Parmi les Apuliens, chacun est couvert de quelque peau de bête farouche qu'il a tuée; ils portent des massues pleines de gros nœuds et garnies de pointes Je fer; ils sont presque de la taille des géants, et leurs corps se rendent si robustes par les exercices pénibles auxquels ils s'adonnent, que leur seule vue épouvante. Les Locriens. venus de la Grèce, sentent encore leur origine et sont plus humains que les autres, mais ils ont joint à l'exacte discipline des troupes grecques la vigueur des barbares et l'habitude de mener une vie dure, ce qui les rend invincibles. Ils portent des boucliers légers qui sont faits d'un tissu d'osier et couverts de peaux ; leurs épées sont longues. Les Brutiens sont légers à la course comme les cerfs et comme les daims. On croiroit que l'herbe même la plus tendre n'est point foulée sous leurs pieds; à peine laissent-ils dans le sable quelque trace de leurs pas. On les voit tout à coup fondre sur leurs ennemis et puis disparaître avec une égale rapidité. Les peuples de Crotone sont adroits à tirer des flèches. Un homme ordinaire parmi les Grecs ne pourroit bander un arc tel qu'on en voit communément chez les Crotoniates ; et si jamais ils s'appliquent à nos jeux, ils y remporteront les prix. Leurs flèches sont trempées dans le suc de certaines herbes venimeuses qui viennent, dit-on, des bords de l'Averne et dont le poison est mortel. Pour ceux de Nérite, de Brindes et de Messapie, ils n'ont on partage que la force du corps et une valeur sans art. Les