LIVRE LX
Mentor courut vers la porte de la ville pour la faire ouvrir et pour mander à Idoménée de sortir de Saiente sans précaution. Cependant Nestor embrassoitTélémaque, disant: «0 aimable fils du plus sage de tous les Grecs, puissiez-vous être aussi sage et plus heureux que lui! N'avez-vous rien découvert sur sa destinée? Le souvenir de votre père, à qui vous ressemblez, a servi à étouffer notre indignation. » Phalante, quoique dur et farouche, quoiqu'il n'eût jamais vu Ulysse, ne laissa pas d'être touché de ses malheurs et de ceux de son fils. Déjà on pressoit Télémaque de raconter ses aventures , lorsque Mentor revint avec Idoménée et toute la jeunesse crétoise qui le suivoit.
A la vue d'Idoménée, les alliés sentirent que leur courroux se rallumoit; mais les paroles de Mentor éteignirent ce feu prêt à éclater. « Que tardons-nous, dit-il, à conclure cette sainte alliance, dont les dieux seront les témoins et les défenseurs? Qu'ils la vengent, si jamais quelque impie ose la violer; et que tous les maux horribles de la guerre, loin d'accabler les peuples fidèles et innocents, retombent sur la tête parjure et exécrable de l'ambitieux qui foulera aux pieds les droits sacrés de cette alliance. Qu'il soit détesté des dieux et des hommes; et qu'il ne jouisse jamais du fruit de sa perfidie: que les Furies infernales, sous les figures les plus hideuses, viennent exciter sa rage et son désespoir; qu'il tombe mort sans aucune espérance de sépulture; que son corps soit la proie des chiens et des vautours; qu'il soit aux enfers, dans le profond abîme du Tartare, tourmenté à jamais plus rigoureusement que Tantale, Ixion, et les Danaïdesl Mais plutôt que cette paix soit inébranlable comme les rochers d'Atlas, qui soutient le ciel; que tous les peuples la révèrent et goûtent ses fruits, de génération en génération; que les noms de ceux qui l'auront jurée soient avec amour et vénération dans la bouche de nos derniers neveux; que cette paix, fondée sur la justice et sur la bonne foi, soit le modèle de toutes les paix qui se feront à l'avenir chez toutes les nations de la terre; et que tous les peuples qui voudront se rendre heureux en se réunissant, songent à imiter les peuples de PHespérie ! »
A ces paroles, Idoménée et les autres rois jurent la paix, aux conditions marquées. On donne de part et d'autre douze otages. Télémamaque veut être du nombre des otages donnés par Idoménée; mais on ne peut consentir que Mentor en soit, parce que les alliés veulent qu'il demeure auprès d'Idoménée, pour répondre de sa conduite et de celle de ses conseillers jusqu'à l'entière exécution des choses promises. On immola, entre la ville et l'armée ennemie, cent génisses blanches comme la neige, et autant de taureaux de même couleur, dont les cornes étaient dorées et ornées de festons. On entendoit retentir jusque dans les montagnes voisines le mugissement affreux des victimes qui tomboient sous le couteau sacré. Le sang fumant ruisseloit de toutes parts. On faisoit couler avec abondance un vin exquis pour les libations. Les aruspices consultaient les entrailles qui palpitoient encore. Les sacrificateurs brîUoient sur les autels un encens qui formoit un épais nuage, et dont la bonne odeur parfumoit toute la campagne.
Cependant les soldats des deux partis , cessant de se regarder d'un
œil ennemi, commençoient à s'entretenir sur le-irs aventures. Ils se ilelassoient déjà de leurs travaux, et goûtoient par avance les douceurs de la paix. Plusieurs de ceux qui avoient suivi Idoménée au siège de Troie reconnurent ceux de Nestor qui avoient combattu dans la même guerre. Ils s'embrassoient avec tendresse, et se racontoient mutuellement tout ce qui leur étoit arrivé depuis qu'ils avoient ruiné la superbe ville qui étoit l'ornement de toute l'Asie. Déjà ils se couchoient sur l'herbe, se couronnoient de fleurs, et buvoient ensemble le vin qu'on apportoit de la ville dans de grands vases, pour célébrer une s: heureuse journée.
Tout à coup Mentor dit aux rois et aux capitaines assemblés : a Désormais, sous divers noms et sous divers chefs, vous ne ferez plus qu'un seul peuple. C'est ainsi que les justes dieux, amateurs des hommes qu'ils ont formés, veulent être le lien éternel de leur parfaite concorde. Tout le genre humain n'est qu'une famille dispersée sur la face de toute la terre ; tous les peuples sont frères, et doivent s'aimer comme tels. Malheur à ces impies qui cherchent une gloire cruelle dans le sang de leurs frères, qui est leur propre sang! La guerre est quelquefois nécessaire, il est vrai; mais c'est la honte du genre humain qu'elle soit inévitable en certaines occasions. 0 rois, ne dites point qu'on doit la désirer pour acquérir de la gloire ! La vraie gloire ne se trouve point hors de l'humanité. Quiconque préfère sa propre gloire aux sentiments de l'humanité est un monstre d'orgueil, et non pas un homme : il ne parviendra même qu'aune fausse gloire; car la vraie ne se trouve que dans la modération et dans la bonté. On pourra le flatter pour contenter sa vanité folle ; mais on dira toujours de lui en secret, quand on voudra parler sincèrement : a II a d'autant moins mérité la gloire, • qu'il l'a désirée avec une passion injuste. » Les hommes ne doivent point l'estimer, puisque qu'il a si peu estimé les hommes et qu'il a prodigué leur sang par une brutale vanité. Heureux le roi qui aime son peuple, qui en est aimé, qui se confie en ses voisins, et qui a leur confiance; qui loin de leur faire la guerre, les empêche de l'avoir entre eux, et qui fait envier à toutes les nations étrangères le bonheur qu'ont ses sujets de l'avoir pour roi ! Songez donc à vous rassembler de temps en temps, 6 vous qui gouvernez les puissantes villes de l'Hespérie ! Faites de trois ans en trois ans une assemblée générale où tous les rois qui sont ici présents se trouvent pour renouveler l'alliance par un nouveau serment, pour raffermir l'amitié promise, et pour délibérer sur tous les intérêts communs. Tandis que vous serez unis, vous aurez au dedans de ce beau pays la paix , la gloire et l'abondance ; au dehors vous serez toujours invincibles. Il n'y a que la Discorde, sortie de l'enfer pour tourmenter les hommes insensés, qui puisse troubler la félicité que les dieux vous préparent. »
Nestor lui répondit : a Vous voyez, par la facilité avec laquelle nous faisons la paix, combien nous sommes éloignés de vouloir faire la guerre par une vaine gloire, ou par l'injuste avidité de nous agrandir au préjudice de nos voisins. Mais que peut-on faire quand on se trouve auprès d'un prince violent, qui ne connoît point d'autre loi oue son inté-