LIVRE X
dans les embarras où la fortune s'est jouée de lui! Combien de fois Minerve l'a-t-elle retenu ou redressé, pour le conduire toujours à la gloire par le chemin de la vertu ! N'attendez pas même, quand vous le verrez régner avec tant de gloire à Ithaque, de le trouver sans imperfections; vous lui en verrez, sans doute. La Grèce, l'Asie et toutes les lies des mers l'ont admiré malgré ses défauts : mille qualités merveilleuses les font oublier. Vous serez trop heureux de pouvoir l'admirer aussi, et de l'étudier sans cesse comme votre modèle.
« Accoutumez-vous donc, ô Télémaque, à n'attendre des plus grands hommes que ce que l'humanité est capable de faire. La jeunesse, sans expérience, se livre à une critique présomptueuse, qui la dégoûte de tous les modèles qu'elle a besoin de suivre, et qui la jette dans une indocilité incurable. Non-seulement vous devez aimer, respecter, imiter votre père, quoiqu'il ne soit point parfait; mais encore vous devez avoir une haute estime pour Idoménée, malgré tout ce que j'ai repris en lui. Il est naturellement sincère, droit, équitable, libéral, bienfasant; sa valeur est parfaite; il déteste la fraude quand il la connolt et qu'il suit librement la véritable pente de son cœur. Tous ses talents extérieurs sont grands et proportionnés à sa place. Sa simplicité à avouer son tort; sa douceur, sa patience pour se laisser dire par moi les choses les plus dures; son courage contre lui-même pour réparer publiquement ses fautes, et pour se mettre par là au-dessus de toute la critique des hommes, montrent une âme véritablement grande. Le bonheur, ou le conseil d'autrui. peuvent préserver de certaines fautes un homme très-médiocre; mais il n'y a qu'une vertu extraordinaire qui puisse engager un roi, si longtemps séduit par la flatterie, à réparer son tort. Il est bien plus glorieux de se relever ainsi que de n'être jamais tombé. Idoménée a fait les fautes que presque tous les rois font; mais presque aucun roi ne fait, pour se corriger, ce qu'il vient de faire. Pour moi, je ne pouvois me lasser de l'admirer dans les moments mêmes où il me permettoit de le contredire. Admirez-le aussi, mon cher Télémaque : c'est moins pour sa réputation que pour votre utilité, que je vous donne ce conseil. »
Mentor fit sentir à Télémaque. par ce discours, combien il est dangereux d'être injuste en se laissant aller à une critique rigoureuse contre les autres hommes, et surtout contre ceux qui sont chargés des embarras et des difficultés du gouvernement. Ensuite il lui dit: « Il est temps que vous partiez; adieu : je vous attendrai. O mon cher Télémaque, souvenez- vous que ceux qui craignent les dieux n'ont rien craindre des hommes. Vous vous trouverez dans les plus extrême» périls; mais sachez que Minerve ne vous abandonnera point. »
A ces mots , Télémaque crut sentir la présence de la déesse; et il eù\ même reconnu que c'étoit elle qui parloit pour le remplir de confiance, si la dées-e n'eût rappelé l'idée de Mentor, en lui disant: « N'oubliez pas, mon fils, tous les soins que j'ai pris, pendant votre enfance, pour vous rendre sage et courageux comme votre père. Ne faites rien qui ne soit digne de ses grands exemples, et des maximes de vertu que j'ai tâché de vous inspirer. »
118 TÉLÉMAQITE.
Le soien se levoit déjà et doroit le sommet des montagnes, quand les rois sortirent de Salente pour rejoindre leurs troupes. Ces troupes, campées autour de la ville, se mirent en marche sous leurs commandants. On voyoit de tous côtés briller le fer des piques hérissées; l'éclat des boucliers éblouissoit les yeux; un nuage de poussière s'élevoit jusqu'aux nues. Idoménée, avec Mentor, conduisoit dans la campagne les rois alliés, et s'éloignoit des murs de la ville. Enfin ils se séparèrent, après s'être donné de part et d'autre les marques d'une vraie amitié; et les alliés ne doutèrent plus que la paix ne fût durable, lorsqu'ils connurent la bonté du cœur d'Idoménée, qu'on leur avoit représenté bien différent de ce qu'il étoit : c'est qu'on jugeoit de lui, non par ses sentiments naturels, mais par les conseils flatteurs et injustes auxquels il s'étoit livré.
Après que l'armée fut partie, Idoménée mena Mentor dans tous les quartiers de la ville, a Voyons, disoit Mentor, combien vous avez d'hommes et dans la ville et dans la campagne voisine; faisons-en le dénombrement. Examinons aussi combien vous avez de laboureurs parmi ces hommes. Voyons combien vos terres portent, dans les années médiocres, de blé, de vin, d'huile et des autres choses utiles : nous saurons par cette voie si la terre fournit de quoi nourrir tous ses habitants et si elle produit encore de quoi faire un commerce utile de son superflu avec les pays étrangers. Examinons aussi combien vous avez de vaisseaux et de matelots : c'est par là qu'il faut juger de votre puissance. y> Il alla visiter le port et entra dans chaque vaisseau. 11 s'informa des pays où chaque vaisseau alloit pour le commerce, quelles marchandises il y apportoit, celles qu'il prenoit au retour, quelle étoit la dépense du vaisseau pendant la navigation, les prêts que les marchands se faisoient les uns aux autres, les sociétés qu'ils faisoient entre eux, pour savoir si elles étoient équitables et fidèlement observées; enfin, les hasards des naufrages, les autres malheurs du commerce, pour prévenir la ruine des marchands qui, par l'avidité du gain, entreprennent souvent des choses qui sont au delà de leurs forces.
Il voulut qu'on punît sévèrement toutes les banqueroutes, parce que celles qui sont exemptes de mauvaise foi ne le sont presque jamais de témérité. En même temps , il fit des règles pour faire en sorte qu'il fût aisé de ne faire jamais banqueroute. Il établit des magistrats à qui les marchands rendoieut compte de leurs effets, de leurs profits, de leur dépense et de leurs entreprises. Il ne leur étoit jamais permis de risquer le bien d'autrui et ils ne pouvoient même risquer que la moitié du leur. De plus, ils faisoient en société les entreprises qu'ils ne pouvoient faire seuls, et la police de ces sociétés étoit inviolable par la rigueur des peines imposées à ceux qui ne les suivroient pas. D'ailleurs \a liberté du commerce étoit entière : bien loin de le gêner par des /mpôts, on promettoit une récompense à tous les marchands qui pourroient attirer à Salente le commerce de quelque nouvelle nation.
Ainsi les peuples y accoururent bientôt en foule de toutes parts. Le commerce de cette ville étoit semblable au flux et au reflux de la mer.