LIVRE XI
Idoménée raconte à Mentor la cause de tous ses malheurs, son aveugle confiance en Protésilas, et les artifices de ce favori, pour le dégoûter du sage et vertueux Philoclès; comment, s'étant laissé prévenir contre celui-ci, au point de le croire coupable d'une horrible conspiration, il envoya secrètement Timocrate pour le tuer, dans une expédition dont il étoit chargé. Timocrate, ayant manqué son coup, fut arrêté par Philoclès, auquel il dévoila toute la trahison de Protésilas. Philoclès se retira aussitôt dans l'île de Samos, après avoir remis le commandement de sa flotte à Pylomène, conformément aux ordres d'Idoménée. Ce prince découvrit enfin les artifices de Protésilas; mais, il ne put se résoudre à le perdre, et continua même de se livrer aveuglément à lui, laissant le fidèle Philoclès pauvre et déshonoré dans sa retraite. Mentor fait ouvrir les yeux à Idoménée sur l'injustice de cette conduite; il l'oblige à faire conduire Protésilas et Timocrate dans l'île de Samos , et à rappeler Philoclès pour le remettre en honneur. Hégésippe , chargé de cet ordre, l'exécute avec joie. Il arrive avec les deux traîtres à Samos, où il revoit son ami Philoclès, content d'y mener une vie pauvre et solitaire. Celui-ci ne consent qu'avec beaucoup de peine à retourner parmi 1rs siens ; mais, après avoir reconnu que les dieux le veulent, il s'embarque avtc Hégésippe, et arrive à Salente, où Idoménée, entièrement changé par les sages avis de Mentor, lui fait l'accueil le plus honorable, et concerte avec lui les moyens d'affermir son gouvernement.
« Protésilas, qui est un peu plus âgé que moi, fut celui de tous le ieunes gens que j'aimai le plus. Son naturel vif et hardi étoit selon 3»on goût: il entra dans mes plaisirs; il flatta mes passions; il me rendit suspect un autre jeune homme que j'aimois aussi, et qui se nommoit Philoclès. Celui-ci avoit la crainte des dieux et l'âme grande, mais modérée : il mettoit la grandeur, non à s'élever, mais à se vaincre et à ne rien faire de bas. Il me parloit librement sur mes défauts; et lors même qu'il n'osoit me parler, son silence et la tristesse de son
visage me faisoient assez entendre ce qu'il vouloit me reprocher. Dans les commencements, cette sincérité me plaisoit; et je lui protestois souvent que je Pécouterois avec confiance toute ma vie, pour me préserver des flatteurs. Il me disait tout ce que je devois faire pour marcher sur les traces de mon aïeul Minos, et pour rendre mon royaume heureux. Il n'avoit pas une aussi profonde sagesse que vous, ô Mentor ! mais ses maximes étoient bonnes: je le reconnois maintenant. Peu à peu les artifices de Protésilas, qui étoit jaloux et plein d'ambition, me dégoûtèrent de Philoclès. Celui-ci étoit sans empressement, et laissoit l'autre prévaloir: il se contentoit de me dire toujours la vérité, lorsque je voulois l'entendre. C'étoit mon bien, et non sa fortune, qu'il cherchoit.
a Protésilas me persuada insensiblement que c'étoit un esprit chagrin et superbe, qui critiquoit toutes mes actions, qui ne me demandoit rien parce qu'il avoit la fierté de ne vouloir rien tenir de moi, d'aspirer à la réputation d'un homme qui est au-dessus de tous les honneurs. Il ajouta que ce jeune homme, qui me parloit si fièrement sur mes défauts, en parloit aux autres avec la même liberté; qu'il laissoit assez, entendre qu'il ne m'estimoit guère, et qu'en rabaissant ainsi ma répjtation, il vouloit par l'éclat d'une vertu austère s'ouvrir le chemin ù la royauté.
« D'abord je ne pus croire que Philoclès roulut me détrôner : il y a dans la véritable vertu une candeur et une ingénuité que rien ne peut contrefaire et à laquelle on ne se méprend point pourvu qu'on y soit attentif. Mais la fermeté de Philoclès contre mes foiblesses commençoit à me lasser. Les complaisances de Protésilas et son industrie inépuisable pour m'inventer de nouveaux plaisirs, me faisoient sentir encore plus impatiemment l'austérité de l'autre.
a Cependant Protésilas, ne pouvant souffrir que je ne crusse pas tout ce qu'il me disoit contre son ennemi, prit le parti de ne m'en parler plus et de me persuader par quelque chose de plue fort que toutes les paroles. Voici comment il acheva de me tromper. Il me conseilla d'envoyer Philoclès commander les vaisseaux qui devaient attaquer ceux de Carpatbie; et pour m'y déterminer, il me dit :« Vous savez que je a ne suis pas suspect dans les louanges que je lui donne : j'avoue qu'il « a du courage et du génie pour la guerre; il vous servira mieux « qu'un autre, et je préfère l'intérêt de votre service à tous mes ressena timents contre lui. »
a Je fus ravi de trouver cette droiture et cette équité dans le coeur de Protésilas, à qui j'avois confié l'administration de mes plus grandes affaires. Je l'embrassai dans un transport de joie, et je me crus trop heureux d'avoir donné toute ma confiance à un homme qui me paroissoit ainsi au-dessus de toute passion et de tout intérêt. Mais, hélas! que les princes sont dignes de compassion! Cet homme me connciss il mieux que je ne me connoissois moi-même : il savoit que les rois sont d'ordinaire défiants et inappliqués : défiants, par l'expérience continuelle qu'ils ont des artifices des hommes corrompus dont ils sont environnés; inappliqués, parce que les plaisirs les entraînent et qu'ils