‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 150 sur 236 · LIVRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE XIV

Il dissout jusqu'aux premiers principes de la vie, et on ne peut mourir. On est arraché à soi ; on n'y peut plus trouver ni appui ni repos pour un seul instant : on ne vit plus que par la rage qu'on a contre soimême, et par une perte de toute espérance qui rend forcené.

Parmi ces objets qui faisoient dresser les cheveux de Télémaque sur sa tête, il vit plusieurs des anciens rois de Lydie, qui étoient punis pour avoir préféré les délices d'une vie molle au travail qui doit être inséparable de la royauté, pour le soulagement des peuples.

Ces rois se reprochoient les uns aux autres leur aveuglement. L'un disoit à l'autre, qui avoit été son fils: a Ne vous avois-je pas recommandé souvent, pendant ma vieillesse et avant ma mort, de réparer les maux que j'avois faits par ma négligence?» Le fils répondoit: a 0 malheureux père, c'est vous qui m'avez perdu! c'est votre exemple qui m'a accoutumé au faste, à l'orgueil, à la volupté, à la dureté pour les hommes! En vous voyant régner avec tant de mollesse, avec tant de lâches flatteurs autour de vous, je me suis accoutumé à aimer la flatterie et les plaisirs. J'ai cru que le reste des hommes étoit, à l'égard des rois , ce que les chevaux et les autres bêtes de charge sont à l'égard des hommes, c'est-à-dire des animaux dont on ne fait cas qu'autant qu'ils rendent de services, et qu'ils donnent de commodités. Je l'ai cru : c'est vous qui me l'avez fait croire ; et maintenant je souffre tant de maux pour vous avoir imité. » A ces reproches , ils ajoutoient les plus affreuses malédictions, et paroissoient animés de rage pour s'entre-déchirer.

Autour de ce« rois voltigeoient encore , comme des hiboux dans la nuit, les cruels Soupçons, les vaines Alarmes, les Défiances, qui vengent les peuples de la dureté de leurs rois, la P'aim insatiable des richesses, la fausse Gloire toujours tyrannique, et la Mollesse lâche qui redouble tous les maux qu'on souffre.* sans pouvoir jamais donner de solides plaisirs.

On voyoit plusieurs de ces rois sévèrement punis, non pour les maux qu'ils avoient faits, mais pour les biens qu'ils auroient dû faire. Tous les crimes des peuples, qui viennent de la négligence avec laquelle on fait observer les lois, étoient imputés aux rois, qui ne doivent régner qu'afin que les lois régnent par leur ministère. On leur imputoit aussi tous les désordres qui viennent du faste, du luxe, et de tous les autres excès qui jettent les hommes dans un état violent, et dans la tentation de mépriser les lois pour acquérir du bien. Surtout on traitoit rigoureusement les rois qui, au lieu d'être de bons et vigilants pasteurs des peuples, n'avoient songé qu'à ravager le troupeau comme des loups dévorants.

Mais ce qui consterna davantage Télémaque, ce fut de voir, danscet abîme de ténèbres et de maux, un grand nombre de rois qui avoient passé sur la terre pour des rois assez bons. Il avoient été condamnés aux peines du Tartare, pour s'être laissé gouverner par des hommes méchants et artificieux. Ils étoient punis pour les maux qu'ils Rvoient laissé faire par leur autorité. De plus, la plupart de ces rois n'avoient été ni bons ni méchants, tant leur foiblesse avoit été grande;

ils n'avoient jamais craint de ne pas connoître la vérité; ils n'avoient poient eu le goût de la vertu, et n'avoient pas mis leur plaisir à faire du bien.

Lorsque Télémaque sortit de ces lieux, il se sentit soulagé, comme si on avoit ôté une montagne de dessus sa poitrine : il comprit par ce soulagement le malheur de ceux qui y étoient renfermés sars espérance d'en sortir jamais. Il étoit effrayé de voir combien les rois étoient plus rigoureusement tourmentés que les autres coupables. « Quoi! disoit-il, tant de devoirs, tant de périls, tant de pièges, tant de difficultés de connoître la vérité, pour se défendre contre les autres et contre soi-même; enfin, tant de tourments horribles dans les enfers, après avoir été si agité, si envié, si traversé dans une vie courte! 0 insensé celui qui cherche à régner ! Heureux celui qui se borne à une condition privée et paisible, où la vertu lui est moins difficile! »

En faisant ces réflexions, il se troubloit au dedans de lui-même : il frémit, et tomba dans une consternation qui lui fit sentir quelque chose du désespoir de ces malheureux qu'il venoit de considérer. Mais à mesure qu'il s'éloigna de ce triste séjour des ténèbres, de l'horreur et du désespoir, son courage commença peu à peu à renaître : il respiroit et entrevoyoit déjà de loin la douce et pure lumière du séjour des héros.

C'est dans ce lieu qu'habitoient tous les bons rois qui avoient jusqu'alors gouverné sagement les hommes: ils étoient séparés du reste des justes. Comme les méchants princes souffroient, dans le Tartare, des supplices infiniment plus rigoureux que les autres coupables d'une condition privée, aussi les bons rois jouissoient, dans les champs Ëlysées, d'un bonheur infiniment plus grand que celui du reste des hommes qui avoient aimé la vertu sur la terre.

Télémaque s'avança vers ces rois, qui étoient dans des bocages odoriférants, sur des gazons toujours renaissants et fleuris : mille petits ruisseaux d'une onde pure arrosoient ces beaux lieux, et y faisoient sentir une délicieuse fraîcheur; un nombre infini d'oiseaux faisoient résonner ces bocages de leur doux chant. On voyoit tout ensemble les fleurs du printemps, qui naissoient sous les pas, avec les plus riches fruits de l'automne, qui pendoient des arbres. Là jamais on ne ressentit les ardeurs de la furieuse canicule; là, jamais les noirs aquilons n'osèrent souffler , ni faire sentir les rigueurs de l'hiver. Ni la Guerre altérée de sang, ni la cruelle Envie qui mord d'une dent venimeuse, et qui porte des vipères entortillées dans son sein et autour de ses bras, ni les Jalousies, ni les Défiances, ni la Crainte, ni les vains Désirs, n'approchent jamais de cet heureux séjour de la paix. Le jour n'y finit point, et la nuit, avec ses sombres voiles, y est inconnue; une lumière pure et douce se répand autour des corps de ces hommes justes, et les environne de ses rayons comme d'un vêtement. Cette lumière n'est point semblable à la lumière sombre qui éclaire les yeux des misérables mortels, et qui n'est que ténèbres; c'est plutôt une gloire céleste qu'une lumière : elle pénètre plus subtilement les corps les plus épais que les rayons du soleil ne pénètrent le plus pur cris-

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