‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 152 sur 236 · LIVRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE XIV

le poids des années l'ait abattu, jouit encore de la lumière, et attend que son fils revienne lui fermer les yeux. Ainsi les hommes passent comme les fleurs qui s'épanouissent le matin, et qui le soir sont flétries et foulées aux pieds. Les générations des hommes s'écoulent comme les ondes d'un fleuve rapide; rien ne peut arrêter le temps, qui entraîne après lui tout ce qui paroît le plus immobile. Toi-même, ô mon fils, mon cher fils! toi-même, qui jouis maintenant d'une jeunesse si vive et si féconde en plaisirs, souviens-toi que ce bel âge n'est qu'une fleur qui sera presque aussitôt séchée qu'éclose, Tu le verras changer insensiblement : les grâces rfUntes, les doux plaisirs, la force, la santé, la joie, s'évanouiront comme un beau songe; il ne t'en restera qu'un triste souveuir : la vieillesse languissante et ennemie des plaisirs viendra rider ton visage, courber ton corps, affoiblir tes membres, faire tarir dans ton cœur la source de la joie, te dégoûter du présent, te faire craindre l'avenir, te rendre insensible à tout, exceptée, la douleur. Ce temps te parolt éloigné : hélas! tu te trompes, mon fils; il se hâte, le voilà qui arrive : ce qui vient avec tant de rapidité n'est pas loin de toi; et le présent qui s'enfuit est déjà bien loin, puisqu'il s'anéantit dans le moment que nous parlons, et ne peut plus se rapprocher. Ne compte donc jamais, mon fils, sur le présent; mais soutiens-toi dans le sentier rude et âpre de la vertu, par la vue de l'avenir. Prépare-toi, par des mœurs pures et par l'amour de la justice, une place dans cet heureux séjour de la paix.

«Tu verras enfin bientôt ton père reprendre l'autorité dans Ithaque. Tu es né pour régner après lui ; mais hélas! ô mon fils, que la royauté est trompeuse! Quand on la regarde de loin, on ne voit que grandeur, éclat et délices; mais de près, tout est épineux. Un particulier peut, sans déshonneur, mener une vie douce et obscure. Un roi ne peut, sans se déshonorer, préférer une vie douce et oisive aux fonctions pénibles du gouvernement : il se doit à tous les hommes qu'il gouverne; il ne lui est jamais permis d'être à lui-même : ses moindres fautes sont d'une conséquence infinie, parce qu'elles causent le malheur des peuples, et quelquefois pendant plusieurs siècles : il doit réprimer l'audace des méchants, soutenir l'innocence, dissiper la calomnie. Ce n'est pas assez pour lui de ne faire aucun mal; il faut qu'il fasse tous les biens possibles dont l'État a besoin. Ce n'est pas assez de faire le bien par soi-même; il faut encore empêcher tous les maux que d'autres feroient, s'ils n'étoient retenus. Crains donc, mon fils, crains une condition si périlleuse : arme-toi de courage contre toi-même, contre tes passions, et contre les flatteurs.

En disant ces paroles, Arcésius paroissoit animé d'un feu divin, et montroit à Télémaque un visage plein de compassion pour les maux qui accompagnent la royauté. «Quand elle est prise, disoit-il, pour se contenter soi-même, c'est une monstrueuse tyrannie; quand elle est prise pour remplir ses devoirs et pour conduire un peuple innombrable comme un père conduit ses enfants, c'est une servitude accablante qui demande un courage et une patience héroïques. Aussi est-il certain que ceux qui ont régné avec une sincère vertu possèdent ici tout

ce que la puissance des dieux peut donner pour rendre une félicité complète! »

Pendant qu'Arcésius parloit de la sorte, ses paroles entroient jusqu'au fond du cœur de Télémaque; elles s'y gravoient, comme un habile ouvrier, avec son burin, grave sur l'airain les figures ineffaçables qu'il veut montrera la plus reculée postérité. Ces sages paroles étoient comme une flamme subtile qui pénétroit dans les entrailles du jeune Télémaque : il se sentoit ému et embrasé; je ne sais quoi de divin sembioit fondre son cœur au dedans de lui. Ce qu'il portoit dans la partie la plus intime de lui-même le consumoit secrètement; il ne pouvoit ni le contenir, ni le supporter, ni résister à une si violente impression : c'étoit un sentiment vif et délicieux, qui étoit mêlé d'un tourment capable d'arracher la vie.

Ensuite Télémaque commença à respirer plus librement. 11 reconnut dans le visage d'Arcésius une grande ressemblance avec Laërte; il croyoit même se ressouvenir confusément d'avoir vu en Ulysse, son père, des traits de cette même ressemblance, lorsque Ulysse partit pour le siège de Troie. Ce ressouvenir attendrit son cœur: des larmes douces et mêlées de joie coulèrent de ses yeux : il voulut embrasser une personne si chère; plusieurs fois il l'essaya inutilement : cette ombre vaine échappa à ses embrassements, comme un songe trompeur se dérobe à l'homme qui croit en jouir. Tantôt la bouche altérée de cet homme dormant poursuit une eau fugitive ; tantôt ses lèvres s'agitent pour former des paroles que sa langue engourdie ne peut proférer; ses mains s'étendent avec effort, et ne prennent rien : ainsi Télémaque ne peut contenter sa tendresse; il voit Arcésius, il l'entend, il lui parle, il ne peut le toucher. Enfin il lui demande qui sont ces hommes qu'il voit autour de lui.

a Tu vois, mon fils, lui repondit le sage vieillard, les hommes qui ont été l'ornement de leur siècle, la gloire et le bonheur du genre humain. Tu vois le petit nombre de rois qui ont été dignes de l'être, et qui ont fait avec fidélité la fonction des dieux sur la terre. Ces autres que tu vois assez près d'eux, mais séparés par ce petit nuage, ont une gloire beaucoup moindre: ce sont des héros, à la vérité; mais la récompense de leur valeur et de leurs expéditions militaires ne peut être comparée avec celle des rois sages, justes et bienfaisants.

« Parmi ces héros, tu voisThésée.quiale visage un peu triste : il a ressenti le malheur d'être trop crédule pour une femme artificieuse, et il est encore affligé d'avoir si injustement demandé à Neptune la mort cruelle de son fils Hippolyte : heureux s'il n'eût point été si prompt et si facile à irriter! Tu vois aussi Achille appuyé sur sa lance, à cause de cette blessure qu'il reçut au talon, de la main du lâche Paris, et qui finit sa vie. S'il eût été aussi sage, juste et modéré, qu'il étoit intrépide, les dieux lui auroient accordé un long règne; mais ils ont eu pitié des Phthiotes et des Dolopes, sur lesquels il devoit naturellement régner après Pelée : ils n'ont pas voulu livrer tant de peuples à la merci d'un homme fougueux, et plus facile à irriter que la mer la plus orageuse. Les Parques ont accourci le fil de ses jours; il a été comice une fleur

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