LIVRE XV. 2ô
dieux; ils me punissent comme je l'ai mérité : il n'y a que le malheur qui ouvre les yeux des hommes pour voir la vérité; je la -vois, elle me condamne. Mais qu'un roi malheureux vous fasse souvenir de votre père qui est loin d'Ithaque , et touche votre cœur. »
Télémaque, qui, le tenant sous ses genoux, avoit le glaive déjà levé pour lui percer la gorge, répondit aussitôt : « Je n'ai voulu que la victoire et la paix des nations que je suis venu secourir; je n'aime point à répandre le sang. Vivez donc, ô Adraste! mais vivez pour réparer ïos fautes : rendez tout ce que vous avez usurpé; rétablissez le calme et la justice sur la côte de la grande Hespérie, que vous avez souillée par tant de massacres et de trahisons; vivez, et devenez un autre homme. Apprenez, par votre chute, que les dieux sont justes; que les méchants sont malheureux; qu'ils se trompent en cherchant la félicité Hans la violence, dans l'inhumanité et dans le mensonge; et qu'enfin rien n'est si doux ni si heureux que la simple et constante vertu. Donnez-nous pour otage votre fils Métrodore, avec douze des principaux (■e votre nation. »
A ces paroles, Télémaque laisse relever Adraste, et lui tend la main sans se défier de sa mauvaise foi; mais aussitôt Adraste lui lance un second aard fort court, qu'il tenoit caché. Le dard étoit si aigu et lancé avec tant d'adresse, qu'il eût percé les armes de Télémaque, si elles n eussent été divines. En même temps Adraste se jette derrière un arbre, pour éviter la poursuite du jeune Grec. Alors celui-ci s'écrie ■ « Dauniens, vous le voyez, la victoire est à nous; l'impie ne se sauve que par la trahison. Celui qui ne craint point les dieux craint la morf au contraire, celui qui les craint ne craint qu'eux. »
En disant ces paroles, il s'avance vers les Dauniens, et fait signe aux siens qui étoient de l'autre côté de l'arbre, de couper le chemin au perhde Adraste. Adraste craint d'être surpris, fait semblant de retourner sur ses pas. et veut renverser les Cretois qui se présentent à son passage; mais tout à coup Télémaque, prompt comme la foudre que la main du père des dieux lance du haut de l'Olympe sur les têtes coupables, vient fondre sur son ennemi; il le saisit d'une main victorieuseil le renverse comme le cruel aquilon abat les tendres moissons qui dorent la campagne. Il n'écoute plus, quoique l'impie ose encore une fois essayer d'abuser de la bonté de son cœur : il enfonce son glaive, et le précipite dans les flammes du noir Tartare, digne châ'^ ment de ses crimes.
A peine Adraste fut mort, que tous les Dauniens, loin de déplorer leur défaite et la perte de leur chef, se réjouirent de leur délivrancei s tendirent les mains aux alliés, en signe de paix et de réconciliation. Aietroaore, fils d'Adraste, que son père avoit nourri dans des maximes de dissimulation, d'injustice et d'inhumanité, s'enfuit lâchement. Mais un esclave, complice de ses infamies et de ses cruautés, qu'il avoit affranchi et comblé de biens, et auquel seul il se confia dans sa fuite
ne songea qu'à le trahir pour son propre intérêt : il le tua par derrière pendant { fuyoit> M ^^ J& ^ ^ ^ ^^ ^ f ^
auiés, espérant une grande récompense d'un crime qui finissoit la
guerre. Mais on eut horreur de ce scélérat, et on le fit mourrir. Télémaque, avant vu la tête de Métrodore, qui étoit un jeune homme d'une merveilleuse beauté et d'un naturel excellent, que les plaisirs et les mauvais exemples avoient corrompu, ne put retenir ses larmes, « Hélas ! s'écria-t-il, voilà ce que fait le poison de la prospérité d'un jeune prince : plus il a d'élévation et de vivacité, plus il s'égare et s'éloigne de tout sentiment de vertu. Et maintenant je serois peut-être de même, si les malheurs où je suis né, grâces aux dieux, et les instructions de Mentor, ne m'avoient appris à me modérer. »
Les Dauniens assemblés demandèrent, comme l'unique condition de paix, qu'on leur permît de faire un roi de leur nation, qui pût effacer par ses vertus l'opprobre dont l'impie Adraste avoit couvert la royauté. Ils remercioient les dieux d'avoir frappé le tyran ; ils venoient en foule baiser la main de Télémaque, qui avoit été trempée dans le sang de ce monstre; et leur défaite étoit pour eux comme un triomphe. Ainsi tomba en un moment, sans aucune ressource, cette puissance qui menacoit toutes les autres dans l'Hespérie, et qui faisoit trembler tant de peuples. Semblable à ces terrains qui paroissent fermes et immobiles, mais que l'on sape peu à peu par-dessous : longtemps on se moque du foible travail qui en attaque les fondements; rien ne paroît affoihli, tout est uni, rien ne s'ébranle-, cependant tous les soutiens souterrains sont détruits peu à peu, jusqu'au moment où tout à coup le terrain s'affaise, et ouvre un abîme. Ainsi une puissance injuste et trompeuse, quelque prospérité qu'elle se procure par ses violences, creuse ellemême un précipice sous ses pieds. La fraude et l'inhumanité sapent peu à peu tous les plus solides fondements de l'autorité illégitime : on l'admire, on la craint, on tremble devant elle, jusqu'au moment où elle n'est déjà plus; elle tombe de son propre poids, et rien ne peut la relever, parce qu'elle a détruit de ses propres mains les vrais soutiens de la bonne foi et de la justice, qui attirent l'amour et la confiance.