LIVRE XVII
qu'il faille moins d'élévation de génie et d'effort de pensée pour faire un grand roi que pour faire un bon peintre? Concluez donc que l'occupation d'un roi doit être de penser, de former de grands projets, et de choisir les hommes propres à les exécuter sous lui. x>
Télémaque lui répondit: * lime semble que je comprends tout ce que vous dites : mais si les choses alloient ainsi, un roi seroit souvent trompé, n'entrant point par lui-même dans le détail. — C'est vous-même qui vous trompez, repartit Mentor: ce qui empêche qu'on ne soit trompé, c'est la connoissance générale du gouvernement. Les gens qui n'ont point de principes dans les affaires, et qui n'ont point le vrai discernement des esprit?, vont toujours comme à tâtons; c'est un hasard quand ils ne se trompent pas; ils ne savent pas même précisément ce qu'ils cherchent ni à quoi ils doivent tendre; ils ne savent que se défier, et se défient plutôt des honnêtes gens qui les contredisent que des trompeurs qui les flattent. Au contraire, ceux qui ont des principes pour le gouvernement et qui se connoissent en hommes, savent ce qu'ils doivent chercher en eux, et les moyens d'y parvenir; ils reconnoissent assez, du moins en gros, si les gens dont ils se servent sont des instruments propres à leurs desseins, et s'ils entrent dans leurs vues pour tendre au but qu'ils se proposent. D'ailleurs, commg ils ne se jettent point dans des détails accablants, ils ont l'esprit plus libre pour envisager d'une seule vue le gros de l'ouvrage, et pour observer s'il s'avance vers la fin principale. S'ils sont trompés, du moins ils ne le sont guère dans l'essentiel. D'ailleurs ils sont au-dessus des petites jalousies qui marquent un esprit borné et une âme basse : ils comprennent qu'on ne peut éviter d'être trompé dans les grandes affaires, puisqu'il faut s'y servir des hommes, qui sont si souvent trompeurs. On perd plus dans l'irrésolution où jette la défiance, qu'on ne perdroit à se laisser un peu tromper. On est trop heureux quand on n'est trompé que dans les choses médiocres: les grandes ne laissent pas de s'acheminer, et c'est la seule chose dont un grand homme doit être en peine. Il faut réprimer sévèrement la tromperie, quand on la découvre; mais il faut compter sur quelque tromperie, si l'on ne veut point être véritablement trompé. Un artisan, dans sa boutique, voit tout de ses propres yeux et fait tout de ses propres mains; mais un roi,- dans un grand État, ne peut tout faire ni tout voir. Il ne doit faire que les choses que nul autre ne peut faire sous lui; il ne doit voir que ce qui entre dans la décision des choses importantes.»
Enfin Mentor dit à Télémaque : « Les dieux vous aiment, et vous préparent un règne plein d<3 sagesse. Tout ce que vous voyez ici est l'ail pour la gloire d'Idoménée que pour votre instruction. Tous ces sages établissements que vous admirez dansSalentene sont que l'ombre de ce que vous ferez un jour à Ithaque, si vous répondez par vos vertte haute destinée. Il est temps que nous songions à partir d'ici ; Idoménée tient un vaisseau prêt pour notre retour. »
Aussitôt Télémaque ouvrit son cœur à son ami, mais avec quelque peine, sur un attachement qui lui faisoit regretter Salente. « Vous me blâmerez peut-être, lui dit-il, de prendre trop facilement des inclina-
lions dans les lieux où je passe; mais mon cœur me feroit de continuels reproches, si je vous cachois que j'aime Antiope, fille d'Idoménée. Non, mon cher Mentor, ce n'est point une passion aveugle comme celle dont vous m'avez guéri dans l'île de Calypso : j'ai bien reconnu la profondeur de la plaie que l'amour m'avoit faite auprès d'Eucharis; je ne puis eneore prononcer son nom sans être troublé; le temps et l'absence n'ont pu l'effacer. Cette expérience funeste m'apprend à me défier de moi-même. Mais pour Antiope, coque je sens n'a rien de semblable : ce n'est point amour passionné; c't't goût, c'est estime, c'est persuasion que je serois heureux si jepassoismà vie avec elle. Si jamais les dieux me rendent mon père, et qu'il me permets de choisir unefemme, Antiope sera mon épouse: ce qui me touche en elle c'est son silence, sa retraite, son travail assidu, son industrie pour les ouvrages de laine et de broderie, son application à conduire toute la maison de son père, depuis que sa mère est morte, son mépris des vaines parures, l'oubli et l'ignorance même qui paroît en elle de sa beauté. Quand Idoménée lui ordonne de mener les danses des jeunes Cretoises au son des flûtes, on la prendroit pour la riante Vénus qui est accompagnée des Grâces. Quand il la mène avec lui à la chasse dans les forêts, elle paroît majestueuse et adroite à tirer de l'arc, comme Diane au milieu de ses nymphes : elle seule ne le sait pas, et tout le monde l'admire. Quand fclle entre dans le temple des dieux, et qu'elle porte sur sa tête les ihoses sacrées dans des corbeilles, on croiroit qu'elle est elle-même la divinité qui habite dans les temples. Avec quelle crainte et quelle religion l'avons-nous vue offrir des sacrifices et fléchir la colère des dieux, quand il a fallu expier quelque faute ou détourner quelque funeste présage! Enfin, quand on la voit avec une troupe de femmes, tenant en sa main une aiguille d'os, on croit que c'est Minerve même qui a pris sur la terre une forme humaine, et qui inspire aux hommes les beaux-arts; elle anime les autres à travailler; elle leur adoucit le travail et l'ennui par les charmes de sa voix, lorsqu'elle chante toutes les merveilleuses histoires des dieux; et elle surpasse la plus exquise peinture par la délicatesse de ses broderies. Heureux l'homme qu'un doux hymen unira avec elle ! il n'aura à craindre que de la perdre, et de lui survivre.
a Je prends ici, mon cher Mentor, les dieux à témoin que je suis tout prêt à partir : j'aimerai Antiope tant que je vivrai ; mais elle ne retardera pas d'un moment mon retour à Ithaque. Si un autre la devoit posséder, je passerois le reste de mes jours avec tristesse et amertume; mais enfin je la quitterois. Quoique je sache que l'absence peut me la faire perdre, je ne veux ni lui parler ni parler à son père de mon amour; car je ne dois en parler qu'à vous seul, jusqu'à ce qu'Ulysse, remonté sur son trône , m'ait déclaré qu'il y consent. Vous pouvez reconnoître par là, mon cher Mentor, combien cet attachement est différent de la passion dont vous m'avez vu aveuglé pour Eucharis. »
Mentor répondit à Télémaque : « Je conviens de cette différence. Antiope est douce, simple et sage; ses mains ne méprisent point le travail; elle prévoit de lo-.n ; elle pourvoit à tout; elle sait se taire et agir de suite sans empressement; elle est à toute heure occupée, et ne s'em-