XIV. — Le dragon et les renards
Un dragon gardoit un trésor dans une profonde caverne; il veilloif jour et nuit pour le conserver. Deux renards, grands fourbes et grands» voleurs de leur métier, s'insinuèrent auprès de lui par leurs flatteries. Ils devinrent ses confidents. Les gens les plus complaisants et les plus empressés ne sont pas les plus sûrs. Ils le traitoient de grand personnage, admiroient toutes ses fantaisies, étoient toujours de son avis et se moquoient entre eux de leur dupe. Enfin il s'endormit un jour au milieu d'eux; ils l'étranglèrent et s'emparèrent du trésor. Il fallut le partager entre eux; c'étoitune affaire bien difficile, car deux scélérats ne s'accordent que pour faire le mal. L'un d'eux se mit à moraliser: « A quoi, disoit-il. nous servira tout cet argent? un peu de chasse nous vaudroit mieux: on ne mange point du métal; les pistoles sont de mauvaise digestion. Les hommes sont des fous d'aimer tant ces fausses richesses; ne soyons pas aussi insensés qu'eux. » L'autre fît semblant d'être touché de ces réflexions, et assura qu'il vouloit vivre en philosophe comme Bias, portant tout son bien sur lui. Chacun fait semblant de quitter le trésor; mais ils se dressèrent des embûches et s'entre-déchirèrent. L'un d'eux en mourant dit à l'autre, qui étoit aussi blessé que lui : « Que voulois-tu faire de cet argent? — La même chose que tu voulois en faire, » répondit l'autre. Un homme passant apprit leur aventure et les trouva bien fous. « Vous ne l'êtes pas moins que nous, lui dit un des renards. Vous ne sauriez, non plus que nous, vous nourrir d'argent, et vous vous tuez pour en avoir. Du moins, notre race jusqu'ici a été assez sage pour ne mettre en usage aucune monnoie. Ce que vous avez introduit chez vous pour la commodité fait votre malheur. Vous perdez les vrais biens pour chercher les biens imaginaires, o