XXIX. — Les deux lionceaux
Deux lionceaux avoient été nourris ensemble dans la même forêt; ils étoient de même âge, de même taille, de même force. L'un fut pris dans de grands filets à une chasse du Grand-Mogol ; l'autre demeura dans des montagnes escarpées. Celui qu'on avoit pris fut mené à la cour , où il vivoit dans les délices; on lui donnoit chaque jour une gazelle à manger; il n'avoit qu'à dormir dans une loge où on avait soin de le faire coucher mollement. Un eunuque blanc avoit soin de peigner deux fois le jour sa longue crinière dorée. Comme il étoit apprivoisé, le roi même le caressoit souvent. Il étoit gras, poli, de bonne mine et magnifique, car il portoit un collier d'or et on lui mettoit aux oreilles des pendants garnis de perles et de diamants; il méprisoit tous les autres lions qui étoient dans des loges voisines moins belles que la sienne, et qui n'étoient pas en faveur comme lui. Ces prospérités lui enflèrent le cœur, il crut être un grand personnage puisqu'on le traitoit si honorablement. La cour où il brilloit lui donna le goût de l'ambition; il s'imaginoit qu'il auroit été un héros s'il eût habité les forêts. Un jour, comme on ne l'attachoit plus à sa chaîne, il s'enfuit du palais et retourna dans le pays où il avoit été nourri. Alors le roi de toute la nation lionne venoit de mourir, et on avoit assemblé les états pour lui choisir un successeur. Parmi beaucoup de prétendants, il y en avoit un qui effaçoit tous les autres par sa fierté et par son audace; c'étoit cet autre lionceau qui n'avoit point quitté les déserts pendant que son compagnon avoit fait fortune à la cour. Le solitaire avoit souvent aiguisé son courage par une cruelle faim; il étoit accoutumé à ne se nourrir qu'au travers des plus grands périls et par des carnages; il déchiroit et troupeaux et bergers. Il étoit maigre, hérissé, hideux; le feu et le sang sortoient de ses yeux; il étoit léger, neneux, accoutuméà grimper, à s'élancer intrépide contre les épieux et les dards. Les deux anciens compagnons demandèrent le combat pour décider qui régneroit. Mais une vieille lionne, sage et expérimentée, dont toute la république respectoit les conseils, fut d'avis de mettre d'abord sur le trône celui qui avoit étudié la politique à la cour. Bien des gens murmuroient, disant qu'elle vouloit qu'on préférât un personnage vain et voluptueux à un guerrier qui avoit appris, dans la fatigue et dans les périls, à soutenir les grandes affaires. Cependant l'autorité de la vieille lionne prévalut; on mit sur le trône le lion de cour. D'abord il s'amollit dans les plaisirs, il n'aima que le faste; il usoit de souplesse et de ruse pour cacher sa cruauté et sa tyrannie. Bientô' il fut haï. méDrisé, détesté. Alors la vieille lionne dit" « Il est
temps di le détrôner. Je savois bien qu'il étoit indigne d'être roi ; mais je voulois que vous en eussiez un gâté par la mollesse et par la politique, pour mieux vous faire sentir ensuite le prix d'un autre qui a mérité la royauté par sa patience et sa valeur. C'est maintenant qu'il faut les faire combattre l'un contre l'autre. » Aussitôt on les mit dans un champ clos, où les deux champions servirent de spectacle à l'assemblée. Mais le spectacle ne fut pas long; le lion amolli trembloit et n'osoit so présenter à l'autre; il fuit honteusement et se cache; l'autre le poursuit et lui insulte. Tous s'écrièrent : « II faut l'égorger et le mettre en pièces! — Non, non, répondit-il; quand on a un ennemi si lâche, il y auroit de la lâcheté à le craindre. Je veux qu'il vive, il ne mérite pas de mourir. Je saurai bien régner sans m'embarrasser de le tenir soumis, s En effet, le vigoureux lion régna avec sagesse et autorité. L'autre fut très-content de lui faire bassement sa cour, d'obtenir de lui quelques morceaux de chair et de passer sa vie dans une oisiveté honteuse.