LIVRE IT
néreux. Cet officier se nommoit Métophis; il nous interrogea pour tâcher de nous surprendre : et comme il vit que Mentor répondoit avec plus de sagesse que moi , il le regarda avec aversion et avec défiance : car les méchants s'irritent contre les bons. Il nous sépara; et depuis ce moment je ne sus point ce qu'étoit devenu Mentor. Cette séparation fut un coup de foudre pour moi. Métophis espéroit toujours qu'en nous questionnant séparément il pourroit nous faire dire des choses contraires; surtout il croyoit m'éblouir par ses promesses flatteuses, et me faire avouer ce que Mentor lui auroit caché. Enfin il ne cherchoit pas de bonne foi la vérité; mais il vouloit trouver quelque prétexte de dire au roi que nous étions des Phéniciens, pour nous faire ses esclaves. En effet, malgré notre innocence, et malgré la sagesse du roi, il trouva le moyen de le tromper.
Hélas ! à quoi les rois sont-ils exposés ! les plus sages mêmes sont souvent surpris. Des hommes artificieux et intéressés les environnent. Les bons se retirent, parce qu'ils ne sont ni empressés ni flatteurs; les bons attendent qu'on les cherche, et les princes ne savent guère les aller chercher : au contraire, les méchants sont hardis, trompeurs, empressés à s'insinuer et à plaire, adroits à dissimuler, prêts atout faire contre l'honneur et la conscience pour contenter les passions de celui qui règne. Oh! qu'un roi est malheureux d'être exposé aux artifices des méchants! Il est perdu s'il ne repousse la flatterie, et s'il n'aime ceux qui disent hardiment la vérité. Voilà les réflexions que je faisois dans mon malheur; et je rappelois tout ce que j'avois ouï dire à Mentor. Cependant Métophis m'envoya vers les montagnes du désert d'Oasis avec ses esclaves, afin que je servisse avec eux à conduire ses grands troupeaux.
En cet endroit Calypso interrompit Télémaque, disant : a Eh bien! que fîtes-vous alors, vous qui aviez préféré en Sicile la mort à la servitude?» Télémaque répondit : Mon malheur croissoit toujours; je n'avois plus la misérable consolation de choisir entre la servitude et la mort : il fallut être esclave et épuiser pour ainsi dire toutes les rigueurs de la fortune. Il ne me restoit plus aucune espérance, et je ne pouvois pas même dire un mot pour travailler à me délivrer. Mentor m'a dit depuis qu'on l'avoit vendu à des Éthiopiens, et qu'il les avoit suivis en Ethiopie.
Pour moi, j'arrivai dans des déserts affreux : on y voit des sables brûlants au milieu des plaines. Des neiges qui ne fondant jamais font un hiver perpétuel sur le sommet des montagnes; et on trouve seulement, pour nourrir les troupeaux, des pâturages parmi des rochers, vers le milieu du penchant de ces montagnes escarpées : les vallées y sont si profondes, qu'à peine le soleil y peut faire luire ses rayons.
Je ne trouvai d'autres hommes, en ce pays, que des bergers aussi sauvages que le pays même. Là je passois les nuits à déplorer mon malheur, et les jours à suivre un troupeau, pour éviter la fureur brutale d'un premier esclave, qui, espérant d'obtenir sa liberté, accusoit sans cesse les autres, pour faire valoir à son maître son zèle et son attachement à ses, intérêts. Cet esclave se nommoit Buthis. Je devois
succomber en cette occasion : la douleur me pressant, j'oubliai un jour mon troupeau, et je m'étendis sur l'herbe auprès d'une caverne, où j'atteadois la mort, ne pouvant plus supporter mes peines.
En ce moment je remarquai que toute la montagne trembloit : les chênes et les pins sembloient descendre du sommet de la montagne, les vents reienoient leurs haleines; une voix mugissante sortit de la caverne et me fit entendre ces paroles : a Fils du sage Ulysse, il faut que tu deviennes, comme lui, grand par la patience : les princes qui ont toujours été heureux ne sont guère dignes de l'être; la mollesse les corrompt, l'orgueil les enivre. Que tu seras heureux, si tu surmontes tes malheurs, et si tu ne les oublies jamais! Tu reverras Ithaque, et ta gloire montera jusqu'aux astres. Quand tu seras le maître des autres hommes, souviens-toi que tu as été foible, pauvre et souffrant comme eux; prends plaisir à les soulager; aime ton peuple, déteste la flatterie; et sache que tu ne seras grand qu'autant que tu seras modéré, et courageux pour vaincre tes passions. »
Ces paroles divines entrèrent jusqu'au fond de mon cœur; elles y firent renaître la joie et le courage. Je ne sentis point cette horreur qui fait dresser les cheveux sur la tète, et qui glace le sang dans les veines, quand les dieux ^e communiquent aux mortels: je me levai tranquille : j'adorai à genoux, les mains levées vers le ciel, Minerve, à qui je crus devoir cet oracle. En même temps je me trouvai un nouvel homme; la sagesse éciairoit mon esprit; je sentois une douce force pour modérer toutes mes passions, et pour arrêter l'impétuosité de ma jeunesse. Je me fis aimer de tous les bergers du désert: ma douceur, ma patience, mon exactitude, apaisèrent enfin le cruel Buthis, qui étoit en autorité sur les autres esclaves, et qui avoit voulu d'abord me tourmenter.
Pour mieux supporter l'ennui de la captivité et de la solitude, je cherchai des livres; car j'étois accablé de tristesse, faute de quelque instruction qui pût nourrir mon esprit et le soutenir, o Heureux , disoisje, ceux qui se dégoûtent des plaisirs violents, et qui savent se contenter des douceurs d'une vie innocente ! Heureux ceux qui se divertissent en s"instruisant, et qui se plaisent à cultiver leur esprit par les sciences ! En quelque endroit que la fortune ennemie les jette, ils portent oujours avec eux de quoi s'entretenir; et l'ennui, qui dévore les autres hommes au milieu même des délices, est inconnu à ceux qui savent s'occuper par quelque lecture. Heureux ceux qui aiment à lire et qui ne sont point, comme moi, privés de la lecture! »
Pendant que ces pensées rouloient dans mon esprit, je m'enfonçai dans une sombre forêt, où j'aperçus tout à coup un vieillard qui tenoit dans sa main un livre. Ce vieillard avoit un grand front chauve et un peu ridé; une barbe blanche pendoit jusqu'à sa ceinture; sa taille étoit haute et majestueuse; son teint étoit encore frais et vermeil, ses yeux vifs et perçants, sa voix douce, ses parules simples et aimables. Jamais je n'ai vu un si vénérable vieillard. Il s'appeloit Termosiris, et il étoit prêtre d'Apollon, qu'il servoit dans un temple de marbre que les rois d'Egypte avouent consacré à ce dieu dans cette forêt. Le livre