‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 62 sur 236 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

chèvres et de nos brebis, que nous avions soin de traire nous-mêmes, avec les fruits fraîchement cueillis de nos propres mains, tels que les dattes, les figues et les raisins: nos sièges étoient les gazons; les arbres touffus donnoient une ombre plus agréable que les lambris dorés des palais des rois.

Mais ce qui acheva de me rendre fameux parmi nos bergers, c'est qu'un jour un lion affamé vint se jeter sur mon troupeau : déjàilcommei.çoit un carnage affreux; je n'avois en main que ma houlette; je m'avance hardiment. Le lion hérisse sa crinière, me montre ses dents et ses griffes, ouvre une gueule sèche et enflammée; ses. yeux paroissent pleins de sang et de feu; il bat ses flancs avec sa longue queue. Je le terrasse : la petite cotte de mailles dont j'étois revêtu, selon la coutume d^s bergers d'Egypte, l'empêcha de me déchirer. Trois fois je l'abattis; trois fois il se releva; il poussoit des rugissements qui faisoient retentir toutes les forêts. Enfin je Pétouffai entre mes bras; et les bergers, témoins de ma victoire, voulurent que je me revêtisse de la peau de ce terrible lion.

Le bruit de cette action, et celui du beau changement de tous no» bergers, se répandit dans toute l'Egypte; il parvint même jusqu'aux oreilles de Sésostris. Il sut qu'un de ces deux captifs qu'on avoit pris pour des Phéniciens avoit ramené l'âge d'or dans ces déserts presque inhabitables. 11 voulut me voir : car il aimoit les Muses, et tout ce qui peut instruire les hommes touchoit son grand cœur. Il me vit : il m'écouta avec plaisir; il découvrit que Métophis l'avoit trompé par avarice : il le condamna à une prison perpétuelle, et lui ôta toutes les richesses qu'il possédoit injustement. Oh! qu'on est malheureux, disoitil, quand on est au-dessus du reste des hommes! souvent on ne peut voir la vérité par ses propres yeux : on est environné de gens qui l'empêchent d'arriver jusqu'à celui qui commande; chacun est intéressé à le tromper; chacun, sous une apparence de zèle, cache son ambition. On fait semblant d'aimer le roi, et on n'aime que les 'richesses qu'il donne : on l'aime si peu , que pour obtenir ses faveurs on le flatte et un le trahit.

Ensuite Sésostris me traita avec une tendre amitié, et résolut de me renvoyer en Ithaque avec des vaisseaux et des troupes, pour délivrer Pénélope de tous ses amants. La flotte étoit déjà prête; nous ne songions qu'à nous embarquer. J'admirois les coups de la fortune, qui relève tout à coup ceux qu'elle a le plus abaissés. Cette expérience me faisoit espérer qu'Ulysse pourroit bien revenir enfin dans son royaume après quelque longue souffrance. Je pensois aussi en moi-même que je pourrois encore revoir Mentor, quoiqu'il eût été emmené dans les pays les plus inconnus de l'Ethiopie. Pendant que je retardois un peu mon départ, pour tâcher d'en savoir des nouvelles, Sésostris, qui étoit fort âgé, mourut subitement, et sa mort me replongea dans de nouveaux malheurs.

Toute l'Egypte parut inconsolable de cette perte; chaque famille croyoit avoir perdu son meilleur ami, son protecteur, son père. Le?» vieillards, levant les mains au ciel, s'écrioient : «Jamais l'Egypte n'eui

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un si ton roi ; jamais elle n'en aura de semblable. 0 Dieux ! il falloit ou ne le point montrer aux hommes . ou ne le leur ôter jamais : pourquoi faut-il que nous survivions au grand Sésostris! a Les jeunes gens disoient : «L'espérance de l'Egypte est détruite : nos pères ont été heureux de passer leur vie sous un si bon roi; pour nous, nous ne l'avons vu que pour sentir sa perte.» Ses domestiques pleuroient nuit et jour. Quand on fit les funérailles du roi, pendant quarante jours tous les peuples les plus reculés y accoururent en foule : chacun vouloit voir encore une fois le corps de Sésostris; chacun vouloit en conserver l'image; plusieurs voulurent être mis avec lui dans le tombeau.

Ce qui augmenta encore la douleur de sa perte, c'est que son fils Bocchoris n'avoit ni humanité pour les étrangers, ni curiosité pour les sciences, ni estime pour les hommes vertueux, ni amour de la gloire. La grandeur de son père avoit contribué à le rendre si indigne de régner. Il avoit été nourri dans la mollesse et dans une fierté brutale; il comptait pour rien les hommes, croyant qu'ils n'étoient faits que pour lui . et qu'il étoit d'une autre nature qu'eux : il ne songeoit qu'à contenter ses passions, qu'à dissiper les trésors immenses que son père avoit ménagés avec tant de soin, qu'à tourmenter les peuples, et qu'à sucer le sang des malheureux; enfin qu'à suivre les conseils flatteurs des jeunes insensés qui Penvironnoient . pendant qu'il écartoit avec mépris tous les sages vieillards qui avoient eu la confiance de son père. C'étoit un monstre, et non pas un roi. Toute l'Egypte gémissoit; et quoique le nom de Sésostris, si cher aux Égyptiens, leur fît supporter la conduite lâche et cruelle de son fils, le fils couroit à sa perte; et un prince si indigne du trône ne pouvoit longtemps régner.

Il ne me fut plus permis d'espérer mon retour en Ithaque. Je demeurai dans une tour sur le bord de la mer auprès de Péluse, où n^tre embarquement devoit se faire, si Sésostris ne fût pas mort. Métophis avoit eu l'adresse de sortir de prison, et de se rétablir auprès du nouveau roi : il m'avoit fait renfermer dans cette tour, pour se venger de la disgrâce que je lui avois causée. Je passois les jours et les nuits dans une profonde tristesse : tout ce que Termosiris m'avoit prédit, et tout ce que j'avois entendu dans la caverne, ne me paroissoit plus qu'un songe; j'étois abîmé dans la plus amère douleur. Je voyois les vagues qui venoient battre le pied de la tour où j'étois prisonnier : souvent je m'occupois à considérer des vaisseaux agités par la tempête qui étoient en danger de se briser contre les rochers sur lesquels la tour étoit bâtie. Loin de plaindre ces hommes menacés du naufrage, i'enviois leur sort. « Bientôt, disois-je en moi-même, ils finiront les malheurs de leur vie, où ils arriveront en leur pays. Hélas! je ne puis espérer ni l'un ni l'autre. »

Pendant que je me consumois ainsi en regrets inutiles, j'aperçus comme une forêt de mâts de vaisseaux. La mer étoit couverte de voiles que les vents enfloient; l'onde étoit écumante sous les coups des rames innombrables. J'entendois de toutes parts des cris confus; j'apercevois sur le rivage une partie des Égyptiens effrayés qui couroient aux armes, et d'antres qui sembloient aller au-devant de cette flotte qu'on

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