‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 66 sur 236 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

triste, abattu au fond de son palais : ses amis mêmis n'osent l'aborder, de peur de lui devenir suspects. Une garde terrible tient toujours des épéesnues et des piquas levées autour de sa maison. Trente chambres qui communiquent les unes aux autres, et dont chacune a une porte de fer avec six gros verrous, sont le lieu où il se renferme : on De sait jamais dans laquelle de ces chambres il couche ; et on assure qu'il ne couche jamais deux nuits de suite dans la même, de peur d'y être égorgé. Il ne connolt ni les doux plaisirs, ni l'amitié encore plus douce : si on lui parle de chercher la joie , il sent qu'elle fuit loin de lui, et qu'elle refuse d'entrer dans son cœur. Ses yeux creux sont pleins d'un feu âpre et farouche ; ils sont sans cesse errants de tous côtés : il prête l'oreille au moindre bruit, et se sent tout ému; il est pâle, défait, et les noirs soucis sont peints sur son visage toujours ridé. Il se tait, il soupire, il tire de son cœur de profonds gémissements; il ne peut cacher les remords qui déchirent ses entrailles. Les mets les plus exquis le dégoûtent. Ses enfants, loin d'être son espérance, sont le sujet de sa terreur : il en a fait ses plus dangereux ennemis. Il n'a eu toute sa vie aucun moment d'assuré; il ne se conserve qu'à force de répandre le sang de tous ceux qu'il craint. Insensé, qui ne voit pas que sa cruauté, à laquelle il se confie, le fera périr! Quelqu'un de ses domestiques, aussi défiant que lui, se hâtera de délivrer le monde de ce monstre.

a Pour moi, je crains les dieux : quoi qu'il m'en coûte, je serai fidèle au roi qu'ils m'ont donné : j'aimerois mieux qu'il me fît mourir que de lui ôter la vie, et même que de manquer à le défendre. Pour vous, ô Télémaque, gardez-vous bien de lui dire que vous êtes le fils d'Ulysse: il espérerait qu'Ulysse, retournant à Ithaque, lui payeroit quelque grande somme pour vous racheter, et il vous tiendroit en prison.»

Quand nous arrivâmes à Tyr, je suivis le conseil de Narbal, et je reconnus la vérité de tout ce qu'il m'avoit raconté. Je ne pouvois comprendre qu'un homme pût se rendre aussi misérable que Pygmalion me le paroissoit. Surpris d'un spectacle si affreux et si nouveau pour moi. je disois en moi-même : « Voilà un homme qui n'a cherché qu'à se rendre heureux : il a cru y parvenir par les richesses et par une autorité absolue : il possède tout ce qu'il peut désirer; et cependant il est misérable par ses richesses et par son autorité même. S'il étoit berger, comme je l'étois naguère, il seroit aussi heureux que je l'ai été; il jouiroit des plaisirs innocents de la campagne, et en jouiroit sans remords; il ne craindroit ni le fer ni le poison : il aimeroit les hommes, il en seroit aimé : il n'auroit point ces grandes richesses qui lui sont aussi inutiles que du sable, puisqu'il n'ose y toucher ; mais il jouiroit librement des fruits de la terre, et ne souffriroit aucun véritable besoin. Cet homme paroît faire tout ce qu'il veut, mais il s'en faut bien qu'il ne le fasse : il fait tout ce que veulent ses passions féroces; il est toujours entraîné par son avarice, par sa crainte, par ses soupçons. Il paroît maître de tous les autres hommes; mais il n'est pas maître de lui-même, car il a autant de maîtres et de bourreaux qu'il a de désirs vio.ents. »

Je raisonnois ainsi de Pygmalion sans le voir; car on ne le voyoit point, et on regardoit seulement avec crainte ces hautes tours, qui étaient nuit et jour entourées de gardes, où il s'étoit mis lui-même comme en prison, se renfermant avec ses trésors. Je comparois ce roi invisible avec Sésostris si doux, si accessible, si affable, si curieux de voir les étrangers, si attentif à écouter tout le monde, et à tirer du cœur des hommes la vérité qu'on cache aux rois, a Sésostris, disois-je, ne craignoit rien, et n'avoit rien à craindre; il se montrait à tous ses sujets comme à ses propres enfants : celui-ci craint tout, et a tout à craindre. Ce méchant roi est toujours exposé à une mort funeste, même dans son palais inaccessible, au milieu de ses gardes; au contraire, le bon roi Sésostris étoit en sûreté au milieu de la foule des peuples, comme un bon père dans sa maison, environné de sa famille. »

Pygmalion donna ordre de renvoyer les troupes de l'Ile de Chypre qui étoient venues secourir les siennes à cause de l'alliance qui étoit entre les deux peuples, Narbal prit cette occasion de me mettre en liberté : il me fit passer en revue parmi les soldats chypriens : car le roi étoit ombrageux jusque dans les moindres choses. Le défaut des princes trop faciles et inappliqués est de se livrer avec une aveugle confiance à des favoris artificieux et corrompus. Le défainde celui-ci étoit, au contraire, de se défier des plus honnêtes gens : il ne s;voit point discerner les hommes droits et simples qui agissent sans déguisement; aussi n'avo:t-il jamais vu de gens de bien, car de telles gens ne vont point chercher un roi si corrompu. D'ailleurs, il avoit vu, depuis qu'il étoit sur le trône, dans les hommes dont il s'étoit servi, tant de dissimulation, de perfidie, et de vices affreux déguisés sous les apparences de la vertu, qu'il regardoit tous les hommes, sans exception, comme s'ils eussent été masqués. Il supposoit qu'il n'y a aucune sincère vertu sur la terre : ainsi il regardoit tous les hommes comme étant à peu près égaux. Quand il trouvoit un ho me faux et corrompu, il ne se donnoit point la peine d'en chercher un autre, comptant qu'un autre ne seroit pas meilleur. Les bons lui paroissoient pires que les méchants les plus déclarés, parce quïl les croyoit aussi méchants et plus trompeurs.

Pour revenir à moi, je fus confondu avec les Chypriens, et j'échappai à la défiance pénétrante du roi. Narbal trembloit. dans la crainte que je ne fusse découvert : il lui en eût coûté la vie, et à moi aussi. Son impatience de nous voir partir étoit incroyable : mais les vents contraires nous retinrent assez longtemps à Tyr.

Je profitai de ce séjour pour connoître les mœurs des Phéniciens, si célèbres dans toutes les nations connues. J'admirois l'heureuse situation de cette grande ville, qui est au milieu de la mer, dans une île. La côte voisine est délicieuse par sa fertilité, par les fruits exquis qu'elle porte, par le nombre des villes et des villages qui se touchent presque; enfin par la douceur de son climat : car les montagnes mettent cette côte à l'abri des vents brûlants du midi ; elle est rafraîchie par le vent du nord, qui souffle du côté de la mer. Ce pays est au pied du mont Liban, dont le sommet fend les nues et va toucher les astres; une glace

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