‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 94 sur 236 · LIVRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE VII

jalousie de cette déesse contre une de ses nymphes, et de l'action de Mentor, qui avoit jeté son ami dans la mer, dès qu'il vit le vaisseau phénicien.

Après ces entretiens. Adoam fît servir un magnifique repas, et. pour témoigner une plus grande joie, il rassembla tous les plaisirs dont on pouvoit jouir. Pendant le repas, qui fut servi par déjeunes Phéniciens vêtus de blanc et couronnés de fleurs, on brûla les plus exquis parfums de l'Orient. Tous les bancs de rameurs étoient pleins de joueurs de flûte. Achitoas les interrompoit de temps en temps par les doux accords de sa voix et de sa lyre, dignes d'être entendus à la table des dieux et de ravir les oreilles d'Apollon même. Les tritons, les néréides, toutes les divinités qui obéissent à Neptune, les monstres marins mêmes sortoient de leurs grottes humides et profondes pour venir en foule autour du vaisseau, charmés par cette mélodie. Une troupe de jeunes Phéniciens d'une rare beauté, et vêtus de fin lin plus blanc que la neige, dansèrent longtemps les danses de leur pays, puis celles d'Egypte, et enfin celles de la Grèce. De temps en temps des trompettes faisoient retentir l'onde jusqu'aux rivages éloigné-. Le silc la nuit, le calme de la mer, la lumière tremblante de la lune due sur la face des ondes, le sombre azur du ciel semé de brillantes étoiles, servoient à rendre ce spectacle encore plus beau.

Télémaque, d'un naturel vif et sensible, goûtoit tous ces pi mais il n'osoit y livper son cœur. Depuis qu'il avoit éprouvé avec tant de honte, dans l'île de Calypso, combien la jeunesse est prompte à s'enflammer, tous les plaisirs, même les plus innocents, lui faisoient peur, tout lui étoit suspect. 11 regardoit Menton il cherehoit sur son visage et dans ses yeux ce qu'il devoit penser de tous ces plaisirs.

Mentor étoit bien aise de le voir dans cet embarras, et ne faisoit pas semblant de le remarquer. Enfin, touché de la modération de Té &maque, il lui dit en souriant : a Je comprends ce que vous craignez; vous êtes louable de cette crainte; mais il ne faut pas la pousser trop loin. Personne ne souhaitera jamais plus que moi que vous goûtiez des plaisirs, mais des plaisirs qui ne vous passionnent ni ne vous amollissent point. Il vous faut des plaisirs qui vous délassent, et que vous goûtez en vous possédant, mais non pas des plaisirs qui vous entraînent. Je vous souhaite des plaisirs doux et modérés, qui ne vous ôtent point la raison et qui ne vous rendent jamais semblable à une bête en fureur. Maintenant il est à propos de vous délasser de toutes vos peines. Goûtez avec complaisance pour Adoam les plaisirs qu'il vous offre; réjouissez-vous. La sagesse n'a rien d'austère ni d'affecté : c'est elle qui donne les vrais plaisirs; elle seule les sait assaisonner pour les rendre purs et durables; elle sait mêler les jeux et les ris avec les occupations graves et sérieuses; elle prépare le plaisir par le travail, et elle délasse du travail par le plaisir. La sagesse n'a point de honte de parottre enjouée quand il le faut. »

En disant ces paroles, Mentor prit une lyre et en joua avec tant d'art, qu' Achitoas, jaloux, laissa tomber la sienne de dépit; ses yeux s'allumèrent, son visage troublé changea de couleur; tout le

eût aperçu sa peine et sa honte , si la lyre de Mentor n'eût enlevé l'âme de tous les assistants. A peine osoit-on respirer, de peur de troubler le silence, et de perdre quelque chose de ce chant divin : on craignoit toujours qu'il finiroit trop tôt. La voix de Mentor n'avoit aucune douceur efféminée; mais elle étoit flexible, forte, et elle passionnoit jusqu'aux moindres choses.

11 chanta d'abord les louanges de Jupiter, père et roi des dieux et des hommes, qui d'un signe de sa tête ébranle l'univers. Puis il représenta Minerve qui sort de sa tête, c'est-à-dire la sagesse, que ce dieu forme au dedans de lui-même, et qui sort de lui pour instruire les hommes dociles. Mentor chanta ces vérités d'une voix si touchante et avec tant de religion, que toute l'assemblée crut être transportée au plus haut de l'Olympe, à la face de Jupiter, dont les regards sont plus perçants que son tonnerre. Ensuite il chanta le malheur du jeune Narcisse, qui, devenant follement amoureux de sa propre beauté, qu'il regardoit sans cesse au bord d'une fontaine, se consuma lui -même de douleur, et fut changé en une fleur qui porte son nom. Enfin, il chanta aussi la funeste mort du bel Adonis, qu'un sanglier déchira, et que Vénus, passionnée pour lui, ne put ranimer en faisant au ciel des plaintes amères.

Tous ceux qui l'écoutèrent ne purent retenir leurs larmes, et chacun sentoit je ne sais quel plaisir en pleurant. Quand il eut cessé de chanter, les Phéniciens étonnés se regardoient les uns les autres. L'un disoit : a C'est Orphée ; c'est ainsi qu'avec une lyre il apprivoisoit les bêtes farouches et enlevoit les bois et les rochers; c'est ainsi qu'il enchanta Cerbère, qu'il suspendit les tourments d'Ixion et des Danaïdes, et qu'il toucha l'inexorable Pluton, pour tirer des enfers la belle Eurydice. » Un autre s'écrioit : « Non, c'est Linus, fils d'Apollon. » Un autre répondoit «Vous vous trompez, c'est Apollon lui-même. » Télémaque n'étoit guère moins surpris que les autres, car il n'avoit jamais cru que Mentor sût, avec tant de perfection, chanter et jouer de la lyre.

Achitoas, qui avoit eu le loisir de cacher sa jalousie, commença à donner des louanges à Mentor; mais il rougit en le louant, et il ne put achever son discours. Mentor, qui voyoit son trouble, prit la parole, comme s'il eût voulu l'interrompre, et tâcha de le consoler, en lui donnant toutes les louanges qu'il méritoit. Achitoas ne fut point consolé ; car il sentit que Mentor le surpassoit encore plus par sa modestie que par les charmes de sa voix.

Cependant Télémaque dit à Adoam : « Je me souviens que vous m'avez parlé d'un voyage que vous fîtes dans la Bétique depuis que nous fûmes partis d'Egypte. La Bétique est un pays dont on raconte tant de merveilles, qu'à peine peut-on les croire. Daignez m'apprendre si tout ce qu'on en dit est vrai. — Je serai bien aise, répondit Adoam, de vous dépeindre ce fameux pays, digne de votre curiosité, et qui surpasse tout ce que la renommée en publie. » Aussitôt il commença ainsi :

a Le fleuve Bétis coule dans un pays fertile et sous un ciel doux qui est toujours serein. Le pays a pris le nom du fleuve, qui se jette dans le grand Océan, assez près des colonnes d'Hercule et de cet endroit

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