‹ Œuvres choisiesChapitre 28 sur 111 · PLATON ET ARISTOTE · texte numérisé non relu

PLATON ET ARISTOTE

Critique de la philosophie d'Aristote, solidilé des idées éternelles de Platon.

ARISTOTE

Avez-vous oublié votre ancien disciple? Ne

e connoissez-yous plus?

DES MORTS. l47

PLATON

Je n'ai garde de reconnoître en vous mon disciple. Vous n'avez jamais songé qu'à paroître le maître de tous les philosophes , et qu'à faire tomber dans l'oubli tous ceux qui vous ont précédé.

ARISTOTE

c'est que j'ai dit des choses originales , et que je les ai expliquées fort nettement. Je n'ai point pris le style poétique ; en cherchant le sublime ,. je ne suis point tombé dans le galimatias ; je n'ai point donné dans les idées éternelles.

PLATOTÎ.

Tout ce que vous avez dit étoit tiré des livres que vous avez tâché de déprimer. Vous avez parlé , j'en conviens , d'une manière nette, précise, pure, mais sèche , et incapable de faire sentir la subli-

mité des vérités divines. Pour les idées étemelles , vous vous en moquerez tant qu'il vous plaira; mais vous ne sauriez vous en passer , si vous .voulez établir quelques vérités certaines. Qjiel moyen d'assurer ou de nier une chose d'une ai\tre, à moins qu'il n'y ait des idées de ces deux choses qui ne changent point? Qu'est-ce que la raison, sinon nos idées ? Si nos idées changeoient , la raison seroit aussi changeante. Aujourd'hui le tout seroit plus grand que la partie ; demain la mode en seroit passée , et la partie seroit plus grande que le tout. Ces idées éternelles, que vous voulez

l48 DIALOGUES

tourner en ridicule , ne sont donc que les premiers principes de*la raison , qui demeurent toujours les mêmes^ Bien loin que nous puissions juger de ces premières vérités , ce sont elles qui nous jugent , et qui nous corrigent quand nous nous trompons. Si je dis une chose extravagante, les autres hommes en rient d'abord , et j'en suis honteux. C'est que ma raison et celle de mes voisins est une règle au dessus de moi , qui me vient redresser malgré moi , comme une règle véritable redresseroit une ligne tortue que j'aurois tracée. Faute de remonter aux idées qui sont les premières et les simples notions de chaque chose , vous n'avez point eu de principes assez fermes , et vous n'alliez qu'à tâtons.

ARISTOTE

Y a*t-il rien de plus clair que ma morale?

PLATON

Elle est claire, elle est belle, je* l'avoue; votre logique est subtile, méthodique, exacte, ingénieuse ? mais votre physique n'est qu'un amas de termes abstraits et de noms vagues, pour accoutumer les esprits à se payer de mots et à croire entendre ce qu'ils n'entendent pas. C'est en cette occasion que vous auriez eu grand besoin d'idées claires pour éviter le galimatias que vous reprochez aux autres. Un ignorant sensé avoue de bonne foi qu'il ne sait ce que c'est que la matière

première. Un de vos disciples croit dire des merveilles, en disant qu'elle n*est ni quoi, ni quelle, ni combien , ni aucune des choses par lesquelles l'être est déterminé. Avec ce jargon un homme se croit grand philosophe, et méprise le vulgaire. Les épicuriens , venus après vous, ont raisonné plus sensément que vous sur le mouvement et sur les figures des petits corps qui forment par leur assemblage tous les composés que nous voyons. Au moins leur physique explique plusieurs choses d'une manière vraisemblable. Il est vrai qu'ils n'ont jamais remonté jusqu'à l'idée et à la nature de ces petits corps ; ils supposent toujours sans preuves des règles toutes faites , et sans savoir par qui ; puis ils en tirent comme ils peuvent la composition de toute la nature sensible. Cette philosophie dans son principe est une pure fiction, il est vrai, mais enfin elle sert à entendre beaucoup de choses dans la nature. Votre physique n'enseigne que des mots ; ce n'est pas une philosophie , ce n'est qu'une langue bizarre. Tirésias vous menace qu'un jour il viendra d'autres philosophes qui vous déposséderont des 'xoles où vous aurez régné long-temps, et qui îront tomber de bien haut votre réputation.

ARISTOTE

Je voulois cacher mes principes, c'est ce qui * fait envelopper ma physique.

1 5o DIALOGUES

PLATON

Vous y avez si bien réussi que personne ne vous entend ; ou du nxoins si où vous entend , on trouve que vous ne dites rien.

ARISTOTE

Je ne pouvois rechercher toutes les vérités , ni faire toutes les expériences.

PLAtOW.

PerspHue ne le pouvoit aussi commodément que vous ; vous aviez Tautorité et l'argent d'Alexandre. Si j'avois eu les n\êmes avantages, j'aurois fait de belles découvertes.

ARISTOTE

Que ne ménagiez - vous Denys le Tyran , pour en tirer le même parti ?

PLATON

C'est que je n'étois ni courtisan ni flatteur; mais vous , qui trouvez qu'on doit ménager les princes , n'avez-vous pas perdu les bonnes grâces de votre disciple par vos entreprises trop ambitieuses?

ARISTOTE

Hélas ! il n'est jjue trop vrai. Ici-bas même , s quelquefois il se rappelle le temps de sa confianc pour moi , d'autres fois il ne daigne plus me f' connoître , et irie regarde de . travers.

PLATOir.

C'est qu'il n'a point trouvé dans votre condte

DES MORTS. l5l

la pure morale de vos écrits. Dites la vérité , vous ne ressemblieàs point à votre Magnanime.

, ARISTOTE

Et vous/n'avez-vous point parlé du mépris de toutes les choses terrestres et passagères, pendant que vous viviez magnifiquement?

PULTOir.

Je l'avoue; mais jfeêtois considérable dans ma patrie. J'y ai vécu avec modération et honneur. Sans autorité ni ambition, je me suis fait révérer des Grecs. Le philosophe venu de Stagire, qui veut tout brouiller dans le royaume de son disciple , est un personnage qui en bonne philosophie doit être fort odieux.

ALEXANDRE et ARISTOTE.

Quelque grandes que soient les qualités naturelles d*ua

eune prince, il a tout à craindre s'il n'éloigne les flat-

eurs, et s'il ne s'accoiitume de bonne heure k résister à ses

assions , et à aimer cçux qui auront le courage de lui dire

vérité.

ARISTOTE

Te suis ravi de voir mon disciple. Quelle gloire iir moi d'avoir instruit le vainqueur de FAsie !

l5a BIALOGUES

ALEXANDRE

Mon cher Aristote , je te revois avec plaisir. Je ne t'avois point vu depuis que j'ai quitté la Macédoine; mais je ne t'ai jamais oublié pendant mes conqifêtes, tu le sais bien.

ARISTOTE

Te souviens-tu de ta jeunesse , qui étoit si aimable ? ^

ALEXANDRE

Oui , il me'semble que je suis encore à Pella ou à Pydne ; que tu viens de Stagire pour m'enseigner la philosophie.

ARTSTOTE.

Mais tu avois un peu négligé mes préceptes ^ quand la trop grande prospérité enivra ton cœur^

ALEXANDRE

Je l'avoue ; tu sais bien que je suis sincère.. Maintenant que je ne suis plus que l'ombre d'Alexandre , je reconnois qu'Alexandre étoit trop hautain et trop superbe pour un mortel.

ARISTOTE

Tu n'avois point pris mon Magnanime pour ti servir de modèle.

ALEXANDRE

Je n'avois garde; ton Magnanime n'est qu'ia pédant ; il n'a rien de vrai ni de naturel ; il est guindé et outré en tout.

DES IKORTS. 'l53

ARISTOTE

Mais n'étois-tu pas outré dans ton héroïsme? Pleurer de n'avoir pas encore subjugué un monde quand on disoit qu'il y en avoit plusieurs ; parcourir des royaumes immenses pour les rendre à leurs rois après les avoir vaincus ; ravager l'univers pour faire parler de toi ; se jeter seul sur les remparts d'une ville ennemie; vouloir passer pour une divinité! Tu es plus outré que mon Magnanime.

ALEXANDRE

Me voilà donc revenu à ton école ? Tu me dis toutes mes vérités , comme si nous étions encore à Pella. Il n'auroit pas été trop sûr de me parler si librement sur les bords de l'Euphrate ; mais , sur les bords du Styx , on écoute un censeur plus patiemment. Dis-moi donc, mon pauvre Aristote, toi qui sais tout , d'où vient que certains princes sont si jolis dans leur enfance, et qu'ensuite ils oublient toutes les bonnes maximes qu'ils ont apprises , lorsqu'il seroit question d'en faire quelque usage ? A quoi sert-il qu'ils parlent dans leur jeunesse comme des perroquets, pour approuver tout ce qui est bon , et que la raison , qui devroit croître en eux avec l'âge , semble s'enfuir dès qu'ils sont entrés dans les affaires ? -

ARISTOTE

En effet , ta jeunesse fut merveilleuse ; tu en-

tretenois avec politesse itô ambassadeurs qui venoient chez Philippe; tu aiœois les lettres, tu lisois les poètes , tu étois charmé dHomère , ton cœur s'enflammoit an récit des vertus et des grandes actions des héros. Quaml tu pris Thèbes , tu respectas la mài&on de Pindare; ensuite tu allas ^ en entrant dans l'Asie , voir le tombeau d'Achille • et les ruines de Troie. Tout cela marque un naturel humain et sensible aux belles choses. On vit encore ce beau naturel quand tu confias ta vie au médecin Philippe , mais surtout lorsque tu traitas si bien la famille de Darius , que ce roi mourant se consoloit dans son malheur, pensant que tu serois le père de ^ famille. Voilà ce que la phi- ' Josophie et -le beau naturel avoient mis en toi. Mais le reste, je n'ose le dire.

AL£XANDa£.

Dis , dis , mon cher Aristote , tu n'as plus rien à ménager.

ARISTOTE

X^e faste , cette mollesse , ces soupçons , ces cruautés , ces colères , ces emportements furieux contre tes amis, cette crédulité pour les lâches flatteurs qui t'appeloient un dieu....

AI.EXÀNDJIE.

Ah ! tu dis vrai. Je voudrois être mort après avoir vaincu Darius.

▲RISTOTE.

Quoi ! tu voudrois- n'avoir point "subjugué le reste de l'Orient ?

ALEXiJSrDRE.

Cette conquête m'est moins glorieuse qu'il ne m'est honteux d'avoir succombé à mes prospérités, et d'avoir oublié la condition humaine. Mais dis-moi donc d'où vient qu'on est si sage dans l'enfance, et si peu raisonnable quand il seroit temps de l'être.

ARISTOTE

C'est que dans la jeunesse on est instruit, excité , corrigé par des gens de bien. Dans la suite on s'abandonne à trois sortes d'éi^iemis; ^ sa présomption , à ses passions et aux flatteurs.

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