‹ Œuvres choisiesChapitre 36 sur 111 · DIALOGUE XXXI · texte numérisé non relu

DIALOGUE XXXI

DÉMOSTHÈNE et aCÉRON.

Par^llèk de ces otmix orateurs, où Ton donne le caractère de la véritable éloquence.

CICÉRON

• Quoi ! prétends-tu que j'ai été un orateur médiocre ?

(i) Alexandre étoit mort plus de quarante ans ayant que Pyrrhus entreprît la conquête de Tltalie. Il mourut l'an 3a4 avant J.-C. , et Pyrrhus ne passa en Italie que l'an aSo. (Biblioth. anc, et mod, de J. Leclerc. Amst. 1719* tom. XI, pag. 337.) • •

i)£S MORTS. fjS

DIÉMOSTHÈNE.

Non pas médiocre ; car ce n'est pas sur, une personne médiocre que je prétends avoir la supériorité. Tu as été «ans doute un orateur célèbre. Tu avois de grandes parties ; mais souvent tu t'es écarté du point en quoi consiste la perfection.

CICJÉROW.

Et toi , n'as-tu point eu de défauts ?

DÉMOSTHÈNE

Je crois qu'on ne peut m'en reprocher aucun pour l'éloquence.

CICÉRON

Peux-tu comparer la richesse de ton génie à la mienne , toi qui es sec , sans ornement ; qui es toujours contraint par des bornes étroites et resserrées; toi qui n'étends aucun sujet; toi à qui on ne peut rien retrancher^ tant la manière dont tu traites les sujets est, si j'ose me servir de ce terme , affamée ? au lieu que je donne aux miens une étendue qui fait paroître une abondance et une fertilité de génie qui a fait, dire qu'on ne pou voit rien ajouter à mes ouvrages.

DEMOSTHJilpi;.

Celui à qui on ne peut rien retrancher n'a rien dit que de.parfait.

ClCÉRON.

Celui à qui on ne peut rien ajouter n'a riçn

omis de tout ce qui pouvoit embellir son ouvrage.

DiÉMOSTHÈlfE.

Ne trouves-tu pas tes discours plus remplis de traits d'esprit que les miens ? Parle de bonne foi , n'est-ce pas là la raison pour laquelle tu t'élèves au dessus de moi ?

Je yeux bien te l'avouer, puisque tu lue parles ainsi. Mes pièces sont infiniment plus ornées que les tiennes : elles marquent bien plus d'esprit, de tou^*, d'art , de facilité. Je fais pàroître la mém(^ chose sous vingt manières différentes. On ne pouvoit s'empêcher, en entendant mes oraisons, d'admirer mon esprit, d'être. continuellement surpris de mon art, de s'écrier sur riioî , dé m'interrompra pour m'applaudir et me donner des'îouatiges. Tu devois être écouté fort tranquillement, et apparemment tes auditeurs ne t'interrompoient pa^.

DÉMOSTHÈNE

Ce que tu dis de nous deux est vrai ; tu ne te trompes que dans la conclusion que tu en tires. Tu occupois l'assemblée de toi.- même; et moi je ne l'occupois que des affaires dont je parlois. On t'admiroit ; et moi j'étéis oublié par mes auditeurs, qui ne Voyoient que le parti que je voulois leur faire prendre. Tu réjouissois paries traits dé ton esprit ; et moi" je frappois , j'abattois , j'atterrois

par des coups de foudre. Tu faisois dire : Qu'il

parle bien ! et moi je faisois dire : Allons , marchons contre Philippe. On te louoit ; on étoit trop hors de soi pour me louer. Quand tu haranguois, tu paroissois orné ; on ne découvroit en moi aucun ornement; il n'y avoit dans mes pièces que des raisons précises , fortes , claires , ensuite des mouvements semblables à des foudres auxquels on ne pouvoit résister. Tu as été un orateur parfait quand tu as été, comme moi, simple, grave, austère, sans art apparent, en un mot^ quand tu as été Démosthénique ; mais lorsqu'on a senti en tes discours l'esprit, lé tour, et l'art, alors tu n'étois que Cicéron, t'éloignant de la perfection autant que tu t'éloignois de mon caractère.

Page 1