‹ Œuvres choisies illustratees par Leopold LacourChapitre 113 sur 292 · AUX FEUILLANTINES · texte numérisé non relu

AUX FEUILLANTINES

MES DEUX FRÈRES ET MOI, nous étions tout enfants.

Notre mère disait : Jouez, mais je défends

Qu'on marche dans les fleurs et qu'on monte aux échelles. .

Abel était l'aîné, j'étais le plus petit.

Nous mangions notre pain de si bon appétit,

Que les femmes riaient quand nous passions près d'elles.

Nous montions pour jouer au grenier du couvent. Et là, tout en jouant, nous regardions souvent Sur le haut d'une armoire un livre inaccessible.

Nous grimpâmes un jour jusqu'à ce livre noir; Je ne sais pas comment nous fîmes pour l'avoir. Mais je me souviens bien que c'était une Bible.

Ce vieux livre sentait une odeur d'encensoir. Nous allâmes ravis dans un coin nous asseoir. Des estampe^ partout ! quel bonheur ! quel délire !

Nous l'ouvrîmes alors tout grand sur nos genoux. Et dès le premier mot il nous parut si doux Quant de jouer, nous nous mîmes à lire.

Nous lûmes tous les trois ainsi, tout le matin,

Joseph, Ruth et Booz. le bon Samaritain:

Et, toujours plus charmés, le soir nous le relûmes.

Tels des enfants, s'ils ont pris un oiseau des cieux,

S'appellent en riant et s'étonnent, joyeux,

De sentir dans leur main la douceur de ses plumes,

Marine-Terrace, août 1855.

DOLOROSiE

MÈRE, voilà douze ans que notre fille est morte j

Et depuis, moi le père et vous la femme fofeg^

Nous n'avons pas été, Dieu le sait, un seul jour

Sans parfumer son nom de prière et d'amour.

Nous avons pris la sombre et charmante habitude

De voir son ombre vivre en notre solitude,

De la sentir passer et de l'entendre errer,

Et nous sommes restés à genoux à pleurer.

Nous avons persisté dans cette douleur douce,

Et nous vivons penchés sur ce cher nid de mousse

Emporté dans l'orage avec les deux oiseaux.

Mère, nous n'avons pas plié, quoique roseaux.

Ni perdu la bonté vis-à-vis l'un de l'autre,

Ni demandé la fin de mon deuil et du vôtre

A cette lâcheté qu'on appelle l'oubli.

Oui, depuis ce jour triste où pour nous ont pâli

Les cieux, les champs, les fleurs, l'étoile, l'aube pure,

Et toutes les splendeurs de la sombre nature.

Avec les trois enfants qui nous restent, trésor

De courage et d'amour que Dieu nous laisse encor,

Nous avons essuyé des fortunes diverses.

Ce qu'on nomme malheur, adversité, traverses,

Sans trembler, sans fléchir, sans haïr les écueils.

Donnant aux deuils du cœur, à l'absence, aux cercueils,

Aux souffrances dont saigne ou l'âme ou la famille,

Aux êtres chers enfuis ou morts, à notre fille,

Aux vieux parents repris par un monde meilleur,

Nos pleurs, et le sourire à toute autre douleur.

Marine-Terrace, août 1855.

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