‹ Œuvres choisies illustratees par Leopold LacourChapitre 115 sur 292 · PASTEURS ET TROUPEAUX · texte numérisé non relu

PASTEURS ET TROUPEAUX

LE VALLON OU JE VAIS, tous les jours est charmant.

Serein, abandonné, seul sous le firmament.

Plein de ronces en fleurs ; c'est un sourire triste.

Il vous fait oublier que quelque chose existe,

Et, sans le bruit des champs remplis de travailleurs.

On ne saurait plus là si quelqu'un vit ailleurs.

Là l'ombre fait l'amour ; l'idylle naturelle

Rit ; le bouvreuil avec le verdier s'y querelle.

Et la fauvette y met de travers son bonnet ;

C'est tantôt l'aubépine et tantôt le genêt ;

De noirs granits bourrus, puis des mousses riantes ;

Car Dieu fait un poème avec des variantes ;

Comme le vieil Homère, il rabâche parfois.

Mais c'est avec les fleurs, les monts, l'onde et les bois !

Une petite mare est là, ridant sa face,

Prenant des airs de flot pour la fourmi qui passe

Ironie étalée au milieu du gazon,

Qu'ignore l'océan grondant à l'horizon.

J'y rencontre parfois sur la roche hideuse

Un doux être; quinze ans, yeux bleus, pieds nus, gardeuse

De chèvres, habitant, au fond d'un ravin noir,

Un vieux chaume croulant qui s'ctoile le soir ;

Ses sœurs sont au logis et filent leur quenouille,

Elle essuie aux roseaux ses pieds que l'étang mouille ;

Chèvres, brebis, béliers paissent ; quand, sombre esprit,

J'apparais, le pauvre ange a peur, et me sourit ;

Et moi, je la salue, elle étant l'innocence.

Ses agneaux, dans le pré plein de fleurs qui l'encense

Bondissent, et chacun, au soleil s'empourprant,

Laisse aux buissons, à qui la bise le reprend,

Un peu de sa toison comme un flocon d'écume.

Je passe ; enfant, troupeau s'effacent dans la brume

Le crépuscule étend sur les longs sillons gris

Ses ailes de fantôme et de chauve-souris ;

J'entends encore au loin dans la plaine ouvrière

Chanter derrière moi la douce chevrière ;

Et, là -bas, devant moi, le vieux gardien pensif

De l'écume, du flot, de l'algue, du récif,

Et des vagues sans trêve et sans fin remuées,

Le pâtre promontoire au chapeau de nuées,

S'accoude et rêve au bruit de tous les infinis.

Et, dans l'ascension des nuages bénis.

Regarde se lever la lune triomphale.

Pendant que l'ombre tremble, et que l'âpre rafale

Disperse à tous les vents avec son souffle amer

La laine des moutons sinistres de la mer.

Jersey, Grouville, avril 1855.

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