LE VOYAGE
LE CHEVAL fait sonner son hamois qu'il secoue, Et l'éclair du pavé va jaillir sous la roue ; Il faut partir, adieu I De ton cœur inquiet Chasse la crainte amère ; adieu ! point de faiblesse 1 ^ Mais quoi ! le char s'ébranle et m'emporte, et te laisse... Hélas ! j'ai cru qu'il't'oubliait !
Oh ! suis-le bien longtemps d'une oreille attentive !
Ne t'en va pas avant d'avoir, triste et pensive,
Ecouté des coursiers s'évanouir le bruit !
L'un à l'autre déjà l'espace nous dérobe ;
Je ne vois plus de loin flotter ta blanche robe.
Et toi, tu n'entends plus rouler le char qui fuit...
Quoi ! plus même un vain bruit! plus même une vaine ombre! L'absence a sur mon âme étendu sa nuit sombre ; C'en est fait, chaque pas m'y plonge plus avant ; Et dans cet autre enfer, plein de douleurs amères. De tourments insensés, d'angoisses, de chimères, Me voilà descendu vivant !
Que faire maintenant de toutes mes pensées, l3e mon front, qui dormait dans tes mains enlacées. De tout ce que j'entends, de tout ce que je vois ? Que faire de mes maux sans toi pleins d'amertume, De meL yeux dont la flamme à tes regards s'allume, De ma voix qui ne sait parler qu'après ta voix ?
I. C'est à sa femme que le poète s'adresse. Elle était restée à Blois, chez le général Hugo, tandis que son mari se rendait à Reiras pour le sacre de Charles X, auquel il avait été invité (1825).
ODES ET BALLADES — i5
Et mon œil. tour à tour distrait, suit dans l'espace Chaque arbre du chemin, qui paraît et qui passe, /^ Les bois verts, les flots d'or de la jaune moisson, f^ . j^T-TT Et les monts, et du soir l'étincelante étoile. Et les clochers aigus, et les villes que voile Un dais de brume à l'horizon !
Qu'importent les bois verts, la moisson, la colline, Et l'astre qui se lève et l'astre qui décline, Et la plaine et les monts, si tu ne les vois pas ? Que me font ces châteaux, ruines féodales, ^
Si leur donjon moussu n'entend point sur ses dalles Tes pas légers courir à côté de mes pas ?
Ainsi donc aujourd'hui, demain, après encore, Il faudra voir sans toi naître et mourir l'aurore, Sans toi ! sans ton sourire et ton regard joyeux ! Sans t 'entendre marcher près de moi quand je rêve ; Sans que ta douce main, quand mon front se soulève, . Se pose en jouant sur mes yeux !
Pourtant, il faut encore, à tant d'ennuis en proie. Dans mes lettres du soir t'envoyer quelque joie, Dire : « Console-toi, le calme m'est rendu » ; Quand je crains chaque instant qui loin de toi s'écoule. Et qu'inventant des maux qui t'assiègent en foule. Chaque heure est sur ma tête un glaive suspendu I
Que fais-tu maintenant ? Près du foyer sans doute La carte est déployée, et ton œil suit ma route ; Tu dis : Où peut-il être ? Ah ! qu'il trouve en tous lieux De tendres soins, un' cœur qui l'estime et qui l'aime, Et quelque bonne hôtesse, ayant, comme moi-même. Un être cher sous d'autres cieux !
« Comme il s'éloigne vite, hélas ! J'en suis certaine,
Il a déjà franchi cette ville lointaine,
Ces forêts, ce vieux pont d'un grand exploit témoin *
Peut-être en ce moment il roule en ces vallées,
Par une croix sinistre aux passants signalées,
Oiî l'an dernier... Pourvu qu'il soit déjà plus loin ! »
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4(i ODES ET BALLADES
Et mon père, essuyant une larme qui brille, T'invite en souriant à sourire à ta fille : ' « Rassurez-vous ! bientôt nous le reverrons tous. Il rit, il est tranquille, il visite à cette heure De quelque vieux héros la tombe ou la demeure ; A^e^<^^' Il prie à quelque autel pour vous. ^ )^.
« Car, vous le savez bien, ma fille, il aime encore Ces créneaux, ces portails qu'un art naïf décore ; Il nous a dit souvent, assis à vos côtés, L'ogive chez les Goths, de l'Orient venue. Et la flèche romane aiguisant dans la nue Ses huit angles de pierre en écailles sculptés I
Et puis le vétéran, à ta douleur trompée, Conte sa vie errante, et nos grands coups d'épée, Et quelque ancien combat du Tage ou du Tésin, Et-l'Em^pereur, du siècle imposante merveille, Tout en baissant sa voix, de peur qu'elle n'éveille ^
Ton enfant qui dort sur ton sein.