‹ Œuvres choisies illustratees par Leopold LacourChapitre 174 sur 292 · UNE BOMBE AUX FEUILLANTINES · texte numérisé non relu

UNE BOMBE AUX FEUILLANTINES

QU'ES-TU? Quoi! tu descends de là-haut, misérable! Quoi, toi, le plomb, le feu, la mort, l'inexorable. Reptile de la guerre au sillon tortueux, Quoi! toi, l'assassinat cynique et monstrueux Que les princes du fond des nuits jettent aux hommes, Toi, crime, toi, ruine et deuil, toi qui te nommes Haine, effroi, guet-apens, carnage, horreur, courroux. C'est à travers l'azur que tu t'abats sur nous!

L'homme que tout à l'heure effleura ta morsure,

S'était assis pensif au coin d'une masure.

Ses yeux cherchaient dans l'ombre un rêve qui brilla;

Il songeait; il avait, tout petit, joué là;

Le passé devant lui, plein de joies enfantines,

Apparaissait; c'est là qu'étaient les Feuillantines;

Ton tonnerre idiot foudroie un paradis.

Oh! que c'était charmant! comme on riait jadis!

Vieillir, c'est regarder une clarté décrue.

Un jardin verdissait où passe cette rue.

L'obus achève, hélas ! ce qu'a fait le pavé.

Ici, les passereaux pillaient le sénevé.

Et les petits oiseaux se cherchaient des querelles ;

Les lueurs de ce bois étaient surnaturelles ;

Que d'arbres ! quel air pur dans les rameaux tremblants,!

On fut la tête blonde, on a des cheveux blancs ;

On fut une espéra.nre et l'on est un fantôme.

Oh ! comme on était jeune à l'ombre du vieux dôme I

Maintenant on est vieux comme lui. Le voilà.

Ce passant rêve. Ici son âme s'envola

Chantante, et c'est ici qu'à ses vagues prunelles

Apparurent des fleurs qui semblaient éternelles.

Ici la vie était de la lumière ; ici

Marchait, sous le feuillage 3n avril épaissi.

Sa mère qu'il tenait par un pan de sa robe.

Souvenirs ! comme tout brusquement se dérobe !

L'aube ouvrant sa corolle à ses regards a lui

Dans ce ciel où flamboie en ce moment sur lui

L'épanouissement effroyable des bombes.

O l'ineffable aurore où volaient des colombes !

Cet homme, que voici lugubre, était joyeux.

Mille éblouissements émerveillaient ses yeux.

Printemps ! en ce jardin abondaient les pervenches,

Les roses, et des ta^ de pâquerettes blanches

Qui toutes semblaient rire au soleil se chauffant.

Et lui-même était fleur, puisqu'il était enfant.

Page 1