‹ Œuvres choisies illustratees par Leopold LacourChapitre 195 sur 292 · Général russe · texte numérisé non relu

Général russe

2. Ce récit est fait par un oncle du poète, « i'oncle Louis ». — C'est en février 1807 que Napoléon remporta sur les Russes et les Prussiens la sanglante victoire d'Eylau (en Prusse).

— Bien. Prenez avec vous la compagnie entière, Et faites-vous tuer. — Où? -^ Dans le cimetière. » Et je lui répondis : « C'est en effet l'endroit. »

Il reprit : « Enjambez le mur et le fossé,

Et restez là ; ce point est un peu menacé.

Ce cimetière étant la clef de la bataille.

Gardez-le. — Bien. — Ayez quelques bottes de paille.

— On n'en a point. — Dormez par terre. — On dormira.

— Votre tambour est-il brave? — Comme Bara '.

— Bien. Qu'il batte la charge au hasard et dans l'ombre, Il faut avoir ie bruit quand on n'a pas le nombre. »

Et je dis au gamin : « Entends-tu, gamin? — Oui,

Mon capitaine», dit l'enfant, presque enfoui

Sous le givre et la neige, et riant. « La bataille,

Reprit le colonel, sera toute à mitraille ;

Moi, j'aime l'arme blanche, et je blâme l'abus

Qu'on fait des lâchetés féroces de l'obus ;

Le sabre est un vaillant, la bombe une traîtresse ;

Mais laissons l'empereur faire. Adieu, le temps presse.

Restez ici demain sans broncher. Au revoir.

Vous ne vous en irez qu'à six heures du soir. »

Le colonel partit. Je dis : « Par file à droite ! »

Et nous entrâmes tous dans une enceinte étroite ;

De l'herbe, un mur autour, une église au milieu.

Et dans l'ombre, au-dessus des tombes, un bon Dieu.

Un cimetière sombre, avec de blanches lames,

Cela rappelle un peu la mer. Nous crénelâmes

Le mur, et je donnai le mot d'ordre, et je ûs

Installer l'ambulance au pied du crucifix.

« Soupons, dis-je, et dormons. » La neige cachait l'herbe

Nos capotes étaient en loques ; c'est superbe,

Si l'on veut, mais c'est dur quand le temps est mauvais.

Je pris pour oreiller une fosse ; j'avais

Les pieds transis, ayant des bottes sans semelle ;

Et bientôt, capitaine et soldats, pêle-mêle.

Nous ne bougeâmes plus, endormis sur les morts.

Cela dort, les soldats ; cela n'a ni remords.

Ni crainte, ni pitié n'étant pas responsable ;

Et, glacé par la neige ou brûlé par le sable,

I. Jeune héros républicain, tué près de Cholet en 1793, ^ ''*S^ ^^ quatocte ans, pour avoir refusé de crier vive le roi.

VICTOR HDGO — POÉSIE.

Cela dort ; et d'ailleurs, se battre rend joyeux.

Je leur criai : — Bonsoir ! — et je fermai les yeux ;

A la guerre on n'a pas le temps des pantomimes.

Le ciel était maussade, il neigeait, nous dormîmes.

Nous avions ramassé des outils de labour,

Et nous en avions fait un grand feu. Mon tambour

L'attisa, puis s'en vint près de moi faire un somme.

C'était un grand soldat, fils, que ce petit homme.

Le crucifix resta debout, comme un gibet.

Bref le feu s'éteignit ; et la neige tombait.

Combien fut-on de temps à dormir de la sorte?

Je veux, si je le sais, que le diable m'emporte !

Nous dormions bien. Dormir, c'est essayer la mort.

A la guerre c'est bon. J'eus froid, très froid d'abord ;

Puis je rêvai ; je vis en rêve des squelettes

Et des spectres, avec de grosses épaulettes ;

Par degrés, lentement, sans quitter mon chevet,

J'eus la sensation que le jour se levait :

Mes paupières sentaient de la clarté dans l'ombre.

Tout à coup, à travers mon sommeil, un bruit sombre

Me secoua, c'était au canon ressemblant ;

Je m'éveillai ; j'avais quelque chose de blanc

Sur les yeux ; doucement, sans choc, sans violence,

La neige nous avait tous couverts en silence

D'un suaire,, et j'y fis en- me dressant un trou ;

Un boulet, qui nous vint je ne sais trop par où.

M'éveilla tout à fait ; je lui dis : « Passe au large! u

Et je criai : « Tambour, debout ! et bats la charge! »

Cent vingt têtes alors, ainsi qu'un archipel,

Sortirent de la neige ; -un sergent fit l'appel.

Et l'aube se montra, rouge, joyeuse et lente ;

On eût cru voir sourire une bouche sanglante.

Je me mis à penser à ma mère ; le vent

Semblait me parler bas ; à la guerre souvent

Dans le lever du jour c'est la mort qui se lève.

Je songeais. Tout d'abord nous eûmes une trêve ;

Les deux coups de canon n'étaient rien qu'un signal,

La musique parfois s'envole avant le bal

Et fait danser en l'air une ou deux notes vaines.

La nuit avait figé notre sang dans nos veines,

Mais sentir le combat venir nous réchauffait.

L'armée allait sur nous s'appuyer en effet ;

Nous étions les gardiens du centre, et îa poignée . D'hommes sur qui la bombe, ainsi qu'une cognée, Va s'acharner ; et j'eusse aimé mieux être ailleurs- Je mis mes gens le long du mur, en tirailleurs. Et chacun se berçait de la chance peu sûre - D'un bon grade à travers une bonne blessure.

Brusquement, la bataille éclata. Six cents voix

Enormes, se jetant la flamme à pleines bouches,

S'insultèrent du haut des collines farouches.

Toute la plaine fut un abîme fumant,

Et mon tambour battait la charge éperdument.

Aux canons se mêlait une fanfare altière,

Et les bombes pleuvaient sur notre cimetière

Comme si l'on cherchait à tuer les tombeaux ;

On voyait du clocher s'envoler les corbeaux ;

Je me souviens qu'un coup d'obus troua la terre,

Et le mort apparut stupéfait dans sa bière,

Comme si le tapage humain le réveillait.

Puis un brouillard cacha le soleil. Le boulet

Et la bombe faisaient un bruit épouvantable.

Berthier, prince d'empire et vice-connétable,

Chargea sur notre droite un corps hanovrien

Avec trente escadrons, et l'on ne vit plus rien

Qu'une brume sans fond, de bombes étoilée ;

Tant toute la bataille et toute la mêlée

Avaient dans le brouillard tragique disparu.

Un nuage tombé par terre, horrible, accru

Par des vomissements immenses de fumées,

Enfants, c'est là-dessous qu'étaient les deux armées ;

La neige en cette nuit flottait comme un duvet.

Et l'on s'exterminait, ma foi, comme on pouvait.

On faisait de son mieux. Pensif, dans les décombres,

Je voyais mes soldats rôder comme des ombres.

Spectres le long du mur rangés en espalier ;

Et ce champ me faisait un effet singulier,

Des cadavres dessous, et dessus des fantômes.

Quelques hameaux flambaient ; au loin brûlaient des chaumes.

Puis la brume où du Harz on entendait le cor

Trouva moyen de croître et d'épaissir encor.

Et nous ne vîmes plus que notre cimetière ;

A midi nous avions notre mur pour frontière.

Comme par une main noire, dans de la nuit.

Nous nous sentîmes prendre, et tout s'évanouit.

LA LEGENDE DES SIECLES. Il — 329

Notre église semblait un rocher dans l'écume.

La mitraille voyait fort clair dans cette brume,

Nous tenait compagnie, écrasait le chevet

De l'église, et la croix de pierre, et nous prouvait

Que nous n'étions pas seuls dans cette plaine obscure.

Nous avions faim, mais pas de soupe ; on se procure

Avec peine à manger dans un tel lieu. Voilà

Que la grêle de feu tout à coup redoubla.

La mitraille, c'est fort gênant ; c'est de la pluie ;

Seulement ce qui tombe et ce qui vous ennuie,

Ce sont des grains de flamme et non des gouttes d'eau.

Des gens à qui l'on met sur les yeux un bandeau,

C'était nous. Tout croulait sous les obus, le cloître.

L'église et le clocher, et je voyais décroître

Les ombres que j'avais autour de moi debout ;

Une de temps en temps tombait. « On meurt beaucoup », .

Dit un sergent, pensif comme un loup dans un piège ;

Puis il reprit montrant les fosses sous la neige :

« Pourquoi nous donne-t-on ce champ déjà meublé? »

Nous luttions. C'est le sort des hommes et du blé

D'être fauchés sans voir la faulx. Un petit nombre

De fantômes rôdaient encor dans la pénombre ;

Mon gamin de tambour continuait son bruit ;

Nous tirions par-dessus le mur presque détruit.

« Vous ne vous en irez qu'à six heures du soir. » Je songeais, méditant tout bas cette consigne.

« Attaquons !

Me dit le sergent. — Qui.'' dis-je, on ne voit personne. — Mais on entend. Les voix parlent : le clairon sonne. Partons, sortons ; la mort crache sur nous ici ; Nous sommes sous la tombe et l'obus. — Restons-y. » J'ajoutai : « C'est sur nous que tourne la bataille. Nous sommes le pivot de l'action. — Je bâille », Dit le sergent. Le ciel, les champs, tout était noir ; Mais quoiqu'en pleine nuit nous étions loin du soir. Et je me répétais tout bas : Jusqu'à six heures.

On entendait le bruit des décharges, semblable A des écroulements énormes ; les faubourgs De la ville d'Eylau prenaient feu ; les tambours

Redoublaient leur musique horrible, et sous la nue

Six cents canons faisaient la basse continue ;

On se massacrait ; rien ne semblait décidé ;

La France jouait là son plus grand coup de dé ;

Le bon Dieu de là-haut était-il pour ou contre?

Quelle ombre ! et je tirais de temps en temps ma montre.

Par intervalle un cri troublait ce champ muet,

Et l'on voyait un corps gisant qui remuait.

Nous étions fusillés l'un après l'autre, un râle

Immense remplissait cette ombre sépulcrale.

Les rois ont les soldats comme vous vos jouets.

Je levais mon épée, et je la secouais '

Au-dessus de ma tête, et je criais : « Courage! »

J'étais sourd et j'étais ivre, tant avec rage

Les coups de foudre étaient par d'autres coups suivis ;

Soudain mon bras pendit, mon bras droit, et je vis

Mon épée à mes pieds, qui m'était échappée ;

J'avais un bras cassé ; je ramassai l'épée

Avec l'autre, et la pris dans ma main gauche : <(«Amis!

Se faire ainsi casser le bras gauche est permis! »

Criai-je, et je me mis à rire, chose utile,

Car le soldat n'est point content qu'on le mutile.

Et voir le chef un peu blessé ne déplaît point.

Mais quelle heure était-il? Je n'avais plus qu'un poing.

Et j'en avais besoin pour lever mon épée ;

Mon autre main battait mon flanc, de sang trempée,

Et je ne pouvais plus tirer ma montre. Enfin

Mon tambour s'arrêta : « Drôle, as-tu peur? — J'ai faim »,

Me répondit l'enfant. En ce moment la plaine

Eut comme une secousse et fut brusquement pleine

D'un cri qui jusqu'au ceil sinistre s'éleva. .

Je me sentais faiblir ; tout un homme s'en va

Par une plaie ; un bras cassé, cela ruisselle ;

Causer avec quelqu'un soutient quand on chancelle ;

Mon sergent me parla ; je dis au hasard : Oui,

Car je ne voulais pas tomber évanoui. ^

Soudain le feu cessa, la nuit sembla moins noire.

Et l'on criait : Victoire! et je criai : Victoire!

J'aperçus des clartés qui s'approchaient de nous.

Sanglant, sur une main et sur les deux genoux

Je me traînai ; je dis : <( Voyons où nous en sommes. >

J'ajoutai : « Debout, tous! » Et je comptai mes hommes..

u Présent ! dit le sergent. — Présent ! n dit le gamin.

Je vis mon colonel venir, l'épée en main.

« Par qui donc la bataille a-t-elle été gagnée?

— Par vous », dit-il. La neige étant de sang baignée. Il reprit : « C'est bien vous, Hugo? C'est votre voix ?

— Oui. — Cornbien de vivants êtes-vous ici ? — Trois. »

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