‹ Œuvres choisies illustratees par Leopold LacourChapitre 290 sur 292 · AIROLO, LORD SLADA, LADY JANET · texte numérisé non relu

AIROLO, LORD SLADA, LADY JANET

AIROLO

(// se place entre eux deux, et prend sous un de ses bras le bras de lord Slada, et sous l'autre le bras de lady Janet.)

Mes bons amis, il est deux hommes sur la terre :

Le roi, moi. Moi la tête, et lui le cimeterre.

Je pense, il frappe. Il règne, on le sert à genoux ;

Moi, j'erre dans les bois. Tout tremble autour de nous ;

Autour de moi c'est l'arbre, autour de lui c'est l'homme.

Le meilleur vin de Chypre emplit son vidrecome ;

Moi, je bois au ruisseau dans le creux de ma main.

Le roi fait toujours bien, moi toujours mal. Amen.

Lui couronné, moi pris, nous marchons en cortège.

Chers, il vous persécute et moi je vous protège.

Le prince est la médaille, et je suis le revers ;

Et nous sommes tous deux mangés des mêmes vers.

Peut-être en ma caverne on fait un meilleur somme

Que dans la sienne. Il est fort vulnérable, en somme ;

Il peut aussi finir par être échec et mat.

Le roi, c'est mon contraire. Ou bien mon grand format.

Je suis un conquérant de liards dans les poches.

Mais j'ai l'honnêteté des bonnes vieilles roches ;

Je suis le va-nu-pieds, mais non pas l'aigrefin ;

Je livre la bataille immense de la faim

Contre le superflu des autres. Qu'on me dise

Que j'ai tort si la faim devient la gourmandise.

D'accord, mais je suis maigre. Amis, j'habite aux champs,^

Et je tiens compagnie aux arbres point méchants ;

Mon antre a la gaîté décente d'une cave.

Là je jeûne pendant que le moineau se gave.

La nature ayant tout prévu, l'homme excepté.

L'hiver, de droit je gèle, ayant sué l'été.

Près de moi la perdrix glousse, le mouton bêle ;

Car je suis un flâneur bien plutôt qu'un rebelle.

Parfois dans les genêts, comme moi sauvageons.

Je rencontre un passant, je lui dis : Partageons.

Ta bourse? — Je n'ai rien. — Alors, prends mon pain. —

(A lady Janet avec un sourire.

Belle, Absolvez-moi. Je vis dans la loi naturelle ; Attentif après tout au chant des bois, bien plus Qu'aux voyageurs passant avec des sacs joufflus. Avril vient tous les ans me faire mon ménage. Faut-il vous compléter mon portrait? Braconnage, C'est mon instinct...

J'aime les rossignols et les bergeronnettes. J'ignore si j'arrive, et ne sais si je pars. Parfois, dans le zéphir je me sens presque épars. Amants, soyez un feu ; je suis une fumée. Ma silhouette glisse et fond dans la ramée. Dans les chaleurs, quand juin met à sec le torrent, Au plus épais du bois je me glisse, espérant Surprendre le sommeil divin des nymphes lasses...

Je suis le néant gai. Supposez une chose

Qui n'est pas, et qui rit ; c'est moi. Je me repose,

Et laisse le bon Dieu piocher. Dévotement,

J'écoute l'air, la pluie, et ce fier grondement

Des brutes dans les champs, de l'autan dans la nue,

Que la mer accompagne en basse continue ;

Le soir, j'accroche un rêve à l'astre qui me luit,

Clou de la panoplie immense de la nuit.

Je songe, c'est beaucoup. Les fleurs, voilà mon faste.

Si quelque détail cloche en ce monde si vaste.

Je n'en triomphe point, tout en l'apercevant ;

Je subis les accès de colère du vent,

Et la mauvaise humeur des saisons inégales.

Avec la dignité modeste des cigales.

Des éléments bourrus nous sommes prisonniers.

Bien. Soit. Les quatre vents sont quatre chiffonniers

Portant le chaud, le froid, le beau temps, la tempête ;

Chacun vient nous vider sa hotte sur la tête.

Savcz-vous que le vent doit beaucoup s'amuser?

Quel coureur ! — Jamais pris, — chanter, — ne point s'user I

Ce serait là, je crois, ma vocation. Vivre

Là-haut, assourdissant d'une rumeur de cuivre

Le bon vieux genre humain, ce bipède dormant ;

Etre un bandit céleste errant au firmament,

Un esprit ouragan changeant cent fois de formes,

Faisant en plein azur des sottises énormes !

Ça m'irait. Mais qu'importe! est-il rien de certain?

Je n'ai jamais le soir mon avis du matin.

L'hésitation molle entre ses bras me porte.

Se contredire est doux. Je suis pour qu'une porte

Ne soit jamais ouverte ou fermée. A peu près

Est ma devise. Un lys me plaît, comme un cyprès.

Je ris avec le flot, et parfois dans la brume

Je pleure avec l'écueil que bat la vaste écume.

Pour l'homme, vivre, c'est désirer. J'ai donné

I\Ia démission, moi, le jour où je suis né.

Toute la question terrestre, c'est la femme.

Qui l'aura? Vous ou moi? Personne et tous. Madame

Se rit de nous. Voyez., c'est un enchantement,

Une grâce, et chacun vise ce cœur charmant ;

Le bonheur, but réel, mais conquête impossible,

Est un concours d'archers dont la femme est la cible.

J'y renonce...

Dire au destin son fait, c'est beau, mais inutile ;

Je m'en prive. On s'escrime à deviner pourquoi

Le mal règne pendant que le bien se tient coi.

Et de ce pugilat avec la destinée

Notre logique sort fort contusionnée.

Moi, j'aime mieux grimper dans les arbres. J'aurais

Droit au titre de clown familier des forêts ;

Dans tous leurs casse-cous j'exécute une danse.

Parfois aux moineaux francs je parle en confidence.

Je leur conte comment j'aurais fait si j'avais

Fait le monde, et que l'homme eût été moins mauvais.

Je reçois leurs bravos, j'accepte leurs huées,

Et je discute avec ces bavards des nuées.

Je leur dis mon système ; ils jasent en tout Heu,

Et quelque chose en va peut-être jusqu'à Dieu,

Et c'est une façon de le mettre en demeure.

S'il m'écoute, il fera la vie un peu meilleure.

A présent, croyez-vous mon métier lucratif ? Point. Je ne suis de rien ici-bas le captif, Voilà tout.

(Jetant les yeux sur la végétation)

Passereaux, j'ai le même bocage Que vous, et j'ai la même épouvante, la cage.

[A lord Slada.) Mon patrimoine est mince. Errer dans les sentiers. C'est là mon seul talent ; je plains mes héritiers. Voyons, que laisserai-je après moi?

[Regardant autour de lui.)

Cette dune.

Ces sapins, les roseaux, l'étang, le clair de lune, La falaise où le flot mouille les goémons, La source dans les puits, la neige sur les monts, Voilà tout ce que j'ai. Moi mort, si l'on défalque De tout cela de quoi payer le catafalque, Il reste peu de chose. — Ah ! je vaux bien les rois, Car j'ai la liberté de rire au fond des bois. Mon chez-moi c'est l'espace, et Rien est ma patrie. Voyez-vous, la naissance est une loterie ; La hasard fourre au sac sa main, vous voilà né. A ce tirage obscur la forêt m'a gagné. Joli lot. C'est ainsi que, parmi la bruyère Où Puck sert d'hippogriffe à la fée écuyère, Enfant et gnome, étant presque une faune, j 'échus Comme concitoyen aux vieux arbres fourchus. Dans l'herbe, dans les fleurs de soleil pénétrées. Dans le ciel bleu, dans l'air doré, j'ai mes entrées.

Je suis tout seul, je suis tout nu, quel sort charmant !

Pourtant rien n'est complet. Vivre sans vêtement,

Sans maison, sans voisin, à l'état de nature.

Comme un lièvre orphelin cherchant sa nourriture,

En plein désert, ayant pour outils ses dix doigts,

Avec les animaux féroces dans les bois,

Cela même a parfois ses côtés incommodes.

Mais, les oiseaux élanc heureux, je suis leurs modes.

La divine rosée éparse est le cadeau

Que fait la fraîche aurore à ces gais buveurs -d'eau.

J'en bois comme eux. Comme eux je m'en grise, et je chante

Mais j'aime aussi du vin l'extase trébuchante.

De temps en temps, je vais à la ville, en congé.

Quant à mes qualités, je suis très goinfre, et j'ai

LK TIIKATRE lw\ LIBERTE — 515

Un comique grossier qui plaît aux basses classes.

Je le sais pour avoir hanté les populaces.

En somme, je médite, en regardant tantôt

Dans les ronces, par terre, et dans le ciel, là-haut ;

J'erre comme un chevreuil, comme un pinson je perche.

L'homme ayant égaré le bonheur, je le cherche.

Un jour, dans une rue, aux badauds, aux valets.

Un vieux pitre enseignait, entre deux gobelets,

La science, et j'en ai pu saisir au passage

Toute la quantité qu'il faut pour être sage.

Je m'en sers dans les bois. J'en trouve ici l'emploi.

Maintenant, que je sois traqué, mis hors la loi,

Par vos codes coiffé d'un sombre bonnet d'âne,

Que j'escïHDque ma part de la céleste manne,

Possesseur de zéro, que j'en sois le voleur,

Ça fait rire. Je suis le pire et le meilleur.

Je suis l'homme-d'en bas. Amis, c'est agréable.

Dieu, s'il n'était pas Dieu, voudrait être le Diable.

Je vois l'envers de tout. Que c'est risible, hélas !

Pourtant, d'être épié par le guet je suis las.

Ce matin, le sentant dans l'ombre où je m'enfonce,

J'ai balayé ma roche, épousseté ma ronce,

Mis de l'ordre en mon trou que j'ai barricadé ;

Après quoi, serviteur ! Je me suis évadé,

Et je prends comme vous cet asile pour gîte.

Mais sans plaisir.

LORD SLADA

Pourquoi?

AIROLO

Voir un mur, ça m'agite.

LORD SLADA, montrant l'espace autour d'eux.

C'est un beau lieu, pourtant. L'horizon enflammé, Les bois, la mer, le ciel...

AIROLO

Ça sent le renfermé.

On est captif ici. Cette enceinte me fâche. Protégé, mais coffré. Soit, le gibet me lâche, Mais la prison me tient, moi l'homme hasardeux. Entre deux objets laids, haïssables tous deux. C'est pour le plus voisin que j'ai le plus de haine. Après tout, j'aime autant la corde que la chaîne...

(Acte l, seine iv )

Citons encore, au moins en partie, la belle scène où la sorcière semble mourir (elle ne mourra qu'au second acte).

Aïrolo a « cueilli » dans la forêt une vieille femme évanouie. En la posant doucement à terre, il l'a reconnue. « C'est la pauvre Zineb. » Elle revient à elle, et se dresse lentement sur son séant :

AIROLO, ZINEB

ZINEB

Je te dois tout, mon fils.

AIROLO

Oui, vous avez raison.

Sans moi vous étiez prise, et marchiez en prison. Vous me devez ce bien, le vrai trésor, en somme, Le seul, la liberté.

ZINEB

Plus que cela, jeune homme.

AIROLO

Plus que la liberté, dites-vous. Alors quoi ? La vie ! au fait, c'est vrai.

ZINEB

Plus que cela.

AIROLO

Ma foi, Je commence à ne plus comprendre votre style.

ZINEB

Écoute, je te dois la mort sombre et tranquille.

Je te dois, dans ce bois, sous ces rameaux cléments,

Parmi ces rocs sacrés, mystérieux aimants,

Sous les ronces, au pied des chênes, sur la mousse,

Dans la sérénité de l'obscurité douce,

La mort comme les loups et comme les lions.

Je te dois, loin des peurs et des rébellions.

L'évanouissement dans la bonne nature.

Tu m'aplanis le seuil de l'extrême aventure.

Sans toi, j'étais perdue, ami, prise par eux,

Et, mourante, jetée aux vivants monstrueux !

J'ai cent ans. Hier j'ai dit : Mon agonie est proche.

Ce matin, je m'étais mise sous une roche.

Nous autres, les esprits et les bètcs des bois,

Nous voulons finir loin des rumeurs et des voix ;

Pour qui meurt, toute eliose, excepté l'ombre, est fausse.

La salamandre creuse elle-même sa fosse,

La taupe va sous terre, et l'aigle encor plus loin. Dans le nuage, et l'ours veut tomber sans témoin. Et les tigres, rentrant leurs griffes sous leurs ventres, Majestueusement meurent au fond des antres ; Et quand on est leur femme, et leur sœur, on s'enfuit Ainsi qu'eux, on se cache, et l'on rend à la nuit Son àme, comme, après la bataille, l'épée. Donc, je me dérobais...

J'attendais le sommeil,... le supplice est venu !

Des hommes, chiens hurlants, soudain m'ont découverte.

Et, comme au sanglier, dans la clairière verte.

Ils m'ont donné la chasse, et. hideux, inhumains.

JM'ont poursuivie avec des pierres dans les mains,

Comme l'orage accable une barque échouée.

Oh ! le prolongement des haines, la huée !

C'est horrible. En ce bois, de toutes parts battu,

J'ai fui terrifiée... — Oh ! te figures-tu.

Être saisie, avec d'affreux éclats de rire !

Ma chair vue à travers mes haillons qu'on déchire.

Et le bûcher, le prêtre, et le gla,s du beffroi,

Et tout ce pêle-mêle infâme autour de moi,

La foule m'insultant, les petits, les femelles.

Raillant ma nudité, ma maigreur, mes mamelles.

Ce sein qui fut jadis choisi par les démons

Pour allaiter des dieux terribles dans les monts !

Folle, à travers les rocs, les taillis, les ruelles.

Ensanglantant mes pieds aux broussailles cruelles.

J'ai fui... Tu m'as sauvée, et maintenant, ici.

Je vais mourir paisible et farouche, — merci !

Tout commence et périt, puis ailleurs recommence.

Les flocons des vivants tombent en neige immense ;

La vie est une roue éternelle, et résout

La naissance de tout par le meurtre de tout ;

L'oubli plein de tombeaux est sous le ciel plein d'astres.

Dieu, c'est le sphinx. Les bois, les monts, sont les pilastres,

Les porches et les tours du grand temple inconnu.

De fantôme masqué devenir spectre nu.

C'est là tout le destin, mon fils, de tous les hommes.

Buvez vos vins, parez vos fronts, comptez vos sommes.

Et mourez. Le puissant, roi dans la tombe encor,

Veut mourir avec bruit et pourrir dans de l'or.

Mais nous, nous les proscrits, animaux ou prophètes,

Dont les âmes de rêve et de stupeur sont faites,

Nous mourons autrement. Les êtres tels que moi

Ont pour dernier refuge et pour dernier effroi

La disparition gigantesque dans l'ombre.

J'entre dans l'infini, mon fils, je sors du nombre.

Bientôt je saurai tout, et ne verrai plus rien

Que lui. J'entends bruire un monde aérien.

Mon fils, à l'agonie il faut la solitude ;

L'âme tremblante prend sa dernière attitude ;

La rentrée au mystère est un suprême'' aveu ;

L'âme qui se met nue en présence de Dieu,

Et qui se sent par lui vue au fond de l'abîme,

A besoin d'être seule en sa honte sublime ;

Devant Dieu, sa beauté paraît, sa laideur fond ;

Il faut au dernier souffle un espace profond.

Le silence, nul pas, nul cri, nulle prunelle.

Une noirceur sans bruit, la nuée éternelle.

Un vide lumineux, ténébreux, ébloui,

L'homme absent, et le monde immense évanoui.

Cette auguste pudeur de la mort, tu l'abrites.

Sois béni.

{Elle lui pose les mains sur le front.)

AiROLO, souriant.

C'est beaucoup pour mes faibles mérites.

ziNEB, regardant autour d'elle les broussailles.

Ce lieu plein de venins me plaît. Port souhaité ! Toute cette herbe, ami, c'est de l'éternité. C'est de l'évasion. Les poisons sont nos frères. Ils viennent au secours de nos pâles misères. Mange une de ces fleurs tragiques de l'été. Tu meurs. Te voilà libre.

AIROLO, à part.

Une tasse de thé, Sucrée et chaude, avec un nuage de crème, Me plairait mieux.

ZINEB, étendant les bras, et respirant avec peine.

Je sens venir l'instant suprême.

AiROLO, à part, lui arrangeant sous elle le tas de ronces et de gravats.

Bordons-la.

ZINEB

Couvre-moi d'un suaire de fleurs.

[Il jette des fleurs sur elle. Elle continue, l'œil fixé dans la lumière au-dessus de sa tête.) Je vais donc m'envoler ! je vais donc être ailleurs ! Ah ! je vais savourer, de moi-même maîtresse, I.a fauve volupté de mourir, et l'ivresse, Fils, d'aller allumer mon âme à ce flambeau Qu'un bras tend à travers le mur noir du tombeau ! Grâce à toi, dans mon bois j'expire souveraine. J'étais une vaincue, et je suis une reine. Merci !

AIROLO, à part.

C'est vrai, mourir à même la forêt, C'est agréable. On a son lit d'herbes tout prêt. Elle donne appétit de la mort, cette vieille.

ZINEB, regardant V aurore autour d'elle

En moi l'obscur trépas, dehors l'aube vermeille. Ah ! le contraste est bon...

C'est bien, tout luit pendant que je me refroidis.

Et quand j'expirerai tout à l'heure, tandis

Que je me mêlerai doucement aux ténèbres,

Et que mes yeux remplis d'embranchements funèbres

Dans les obscurités prêtes à m'engloutir

Chercheront le chemin par où je dois partir,

Le zénith sera bleu, les roses seront belles,

Et les petits oiseaux fouilleront sous leurs ailes.

Il est bon que ce soit ainsi. Je vais finir

Avec l'étonnement auguste de bénir.

[A Aïrolo.) Sois béni. — J'ai vécu chouette, et meurs colombe. Je suis heureuse, ami, du côté de la tombe. Je voyais moins de ciel du temps que je vivais. Je me sens morte, et tout s'éclaircit, et je vais Voir grandir par degrés la formidable étoile.

{Elle se lève debout, chancelante, appuyée au rocher.) Salut, ô ]\rort ! Salut, profondeur ! Salut, voile !

J'arrive chez toi, Mort ! J'écoute, apercevant

Une dispersion de larves dans le vent,

Je me dresse, je vois l'ombre où rien ne s'anime,

Et la brume, et les plans inclinés de l'abîme.

Et le seuil pâle où tremble un souffle avant-coureur,

Spectre ! et j'entre joyeuse en cette immense horreur.

Tout vaut mieux que la vie. Adieu, terre...

.'Acte ]. sièiie VI.)

Quelques mots seulement sur ce drame inachevé, que Victor Hugo avait d'abord intitulé le Comte Jean, du nom d'un des principaux personnages, Jean de Créqui.

Commencés en juillet 1839, les Jumeaux furent interrompus en août par une maladie de l'auteur. Il en avait écrit deux actes, et plusieurs scènes du troisième. Mais, suivant l'observation des éditeurs, il est à croire que, s'il s'était remis à cette pièce pour la terminer, il eût remanié ce que nous en avons, u Le premier acte, qui a près de neuf cents ver>, aurait été nécessairement resserré et condensé. Victor Hugo avait l'habitude de commencer par laisser toute liberté à son imagination. De là une surabondance de détails et un excès de développements sur lesquels il revenait ensuite, simphfiant, rectifiant, modifiant. Nous n'avons ici que le premier jet, quelque chose d'analogue au « premier état » des eaux-fortes de Rembrandt, que plus d'un amateur préfère à l'état définitif... »

Inspirés au poète par la légende du Masque de fer, lequel passa longtemps pour un frère de Louis XIV, les Jumeaux eussent été jusqu'au bout, semble-t-il, un drame d'aventures, tournant autour d'une grande figure historique, Mazarin. La scène où s'arrêta l'auteur est un long monologue de l'habile ministre qui, près de mourir, s'applaudit de son œuvre. Les derniers vers sont les suivants :

Partout nous devenons les maîtres; nous avons

Dans l'Inde des soldats, en Chine des jésuites.

Nos machines de guerre en tous lieux sont construites;

Sûr moyen de régner sans lutter. — Je suis vieux, Tout brisé par les ans, mes pires envieux; Je vois déjà, dans l'ombre où pas à pas je tombe, Quelque chose d'ouvert qui ressemble à la tombe, Eh bien, si l'heure sombre est tout proche en effet, Quand Dieu dans mon cercueil me criera : Qu'as-tu fait ? Je pourrai dire : O Dieu ! l'onde a battu ma tête ; Quand je suis arrivé, tout n'était que tempête ; L'esprit des temps nouveaux, l'esprit du temps ancien, Luttaient ; c'était terrible, et vous le savez bien !^ Louis onze a livré la première bataille ; François premier, venu pour élargir l'entaille. Est mort à l'œuvre avant que le géant tombât ; Richelieu n'a pas vu la fin du grand combat ; Tous ces hommes, suivant leur loi haute et profonde, Ont fait la guerre. — Moi, j'ai fait la paix du monde !

{Se levant.) La paix du monde ! — Oh ! oui ! spectacle éblouissant ! Dans ce travail sacré chaque jour avançant, Je vais. Le roi de France est mon outil sublime. J'ai fini maintenant, et je suis sur la cime ! Plus d'écueil ! plus d'obstacle !...

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