‹ Œuvres choisies illustratees par Leopold LacourChapitre 68 sur 292 · Le poète s'adresse à des enfants · texte numérisé non relu

Le poète s'adresse à des enfants

3 Peintre français, né à Paris, brillant coloriste (1628-1707)

4. .Cp peintre exquis né à Valenciennes en i6"^4. mourut en 17^1.

5 L'illustre peintre hollandais, né à Leyde en 1606. mourut en 1669.

6. Ce peintre espagnol, hardi, original, vécut de 1746 à 18^8.

7 Le célèbre graveur et peintre lorrain, né en 1502, mourut en 1635.

Pardon, j'en parle encor comme un franc écolier. C'est mal. Ce que j'ai dit, tâchez de l'oublier ; Car de votre âge heureux, qu'un pédant embarrasse. J'ai gardé la colère et j'ai perdu la grâce.

Cet homme chauve et noir, très effrayant pour moi, Et dont ma mère aussi d'abord eut quelque effroi. Tout en multipliant les humbles attitudes. Apportait des avis et des sollicitudes.

— Que l'enfant n'était pas dirigé ; — que parfois Il emportait son livre en rêvant dans les bois ; Qu'il croissait au hasard dans cette solitude ; Qu'on devait y songer ; que la sévère étude Etait fille de l'ombre et des cloîtres profonds ; Qu'une lampe pendue à de sombres plafonds. Qui de cent écoliers guide la plume agile, Eclairait mieux Horace, et Catulle, et Virgile, Et versait à l'esprit des rayons bien meilleurs Que le soleil qui joue à travers l'arbre en fleurs. Et qu'enfin il fallait aux enfants, — loin des mères, — - Le joug, le dur travail et les larmes amères. — Là-dessus, le collège, aimable et triomphant, Avec un doux sourire offrait au jeune enfant Ivre de liberté, d'air, de joie et de roses, Ses bancs de chêne noirs, ses longs dortoirs moroses, ; Ses salles qu'on verrouille et qu'à tous les piliers \ Sculpte avec un vieux clou l'ennui des écoliers. Ses magisters qui font, parmi les paperasses. Manger l'heure du jeu par les pensums voraces, Et, sans eau, sans gazon, sans arbres, sans fruits mûrs, Sa grande cour pavée entre quatre grands murs.

L'homme congédié, de ses discours frappée,

Ma mère demeura triste et préoccupée.

Que faire ? que vouloir ? qui donc avait raison.

Ou le morne collège, ou l'heureuse maison ?

Qui sait mieux de la vie accomplir l'œuvre austère;

L'écolier turbulent, ou l'enfant solitaire ?

Problèmes ! questions ! elle hésitait beaucoup.

L'affaire était bien grave. Humble femme après tout.

Ame par le destin, non par les livres faite,

De quel front repousser ce tragique prophète.

Au ton si magistral, aux gestes si certains,

Qui lui parlait au nom des Grecs et des Latins ?...

Elle songeait ainsi sans sommeil et sans trêve. C'était l'été : vers l'heure où la lune se lève, Par un de ces beaux soirs qui ressemblent au jour Avec moins de clarté, mais avec plus d'amour, Dans son parc, où jouaient le rayon et la brise, Elle errait, toujours triste et toujours indécise. Questionnant tout bas l'eau, le ciel, la forêt, Ecoutant au hasard les voix qu'elle entendrait.

C'est dans ces moments-là que le jardin paisible, La broussaille où remue un insecte invisible, Le scarabée ami des feuilles, le lézard Courant au clair de lune au fond du vieux puisard, La faïence à fleur bleue où vit la plante grasse, Le dôme oriental du sombre Val-de-Grâce, Le cloître du couvent, brisé, mais doux encor, Les marronniers, la verte allée aux boutons-d'or, La statue où sans bruit se meut l'ombre des branches, Les pâles liserons, les pâquerettes blanches. Les cent fleurs du buisson, de l'arbre, du roseau. Qui rendent en parfums ses chansons à l'oiseau. Se mirent dans la mare, ou se cachent dans l'herbe, Ou qui, de l'ébénier chargeant le front superbe. Au bord des clairs étangs se mêlant au bouleau, Tremblent en grappes d'or dans les moires de l'eau, Et le ciel scintillant derrière les ramées. Et les toits répandant de charmantes fumées, — C'est dans ces moments-là, comme je vous le dis, Que tout ce beau jardin, radieux paradis. Tous ces vieux murs croulants, toutes ces jeunes roses, 1 Tous ces objets pensifs, toutes ces douces choses, Parlèrent à ma mère avec l'onde et le vent, Et lui dirent tout bas : « Laisse-nous cet enfant!...

« Laisse-nous cet enfant, pauvre mère troublée ! Cette prunelle ardente, ingénue, étoilée. Cette tête au front pur qu'aucun deuil ne voila. Cette âme neuve encor, mère, laisse-nous-la ! Ne va pas la jeter au hasard dans la foule. La foule est un torrent qui brise ce qu'il roule. Ainsi que les oiseaux, les enfants ont leurs peurs. Laisse à notre air limpide, à nos moites vapeurs,

LE^ h'AYONS ET LES OMBRJ^S — 131

A nos soupirs, légers comme l'aile d'un songe,

Cette bouche où jamais n'a passé le mensonge,

Ce sourire naïf que sa candeur défend !

O mère au cœur profond, laisse-nous cet enfant I

Nous ne lui donnerons que de bonnes pensées ;

Nous changerons en jour ses lueurs commencées ;

Dieu deviendra visible à ses yeux enchantés ;

Car nous sommes les fleurs, les rameaux, les clartés,

Nous sornmès la nature et la source éternelle

0ÏÏ toute soif s'épanche, où se lave toute aile ;

Et les bois et les champs, du sage seul compris,

Egn,t l'éducation de tous les grands esprits !

Laisse croître l'enfant parmi nos bruits sublimes.

Nous le pénétrerons de ces parfums intimes,

Nés du souffle céleste épars dans tout beau lieu.

Qui font sortir de l'homme et monter jusqu'à Dieu,

Comme le chant d'un luth, comme l'encens d'un vase,

L'espérance, l'amour, la prière et l'extase !

Nous pencherons ses yeux vers l'ombre d'ici-bas,

Vers le secret de tout entr'ouvert sous ses pas.

D'enfant nous le ferons homme, et d'homme poète.

Pour former de ses sens la corolle inquiète.

C'est nous qu'il faut choisir ; et nous lui montrerons

Comment, de l'aube au soir, du chêne aux moucherons,

Emplissant tout, reflets, couleurs, brumes, haleines,

La vie aux mille aspects rit dans les vertes plaines.

Nous te le rendrons simple et des cieux ébloui ;

Et nous ferons germer de toutes parts en lui

Pour l'homme, triste effet perdu sous tant de causes.

Cette pitié qui naît du spectacle des choses !

Laisse-nous cet enfant ! nous lui ferons un cœur

Qui comprendra la femme ; un esprit non moqueur.

Où naîtront aisément le songe et la chimère.

Qui prendra Dieu pour livre et les champs pour grammaire ;

Une âme, pur foyer de secrètes faveurs,

Qui luira doucement sur tous les fronts rêveurs.

Et, comme le soleil dans les fleurs fécondées,

Jettera des rayons sur toutes les idées. »

Ainsi parlaient, à l'heure où la ville se tait,

L'astre, la plante et l'arbre, — et ma mère écoutait.

Enfants ! ont-ils tenu leur promesse sacrée ? Je ne sais. Mais je sais que ma mère adorée

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132 — LES RAYONS El' LES OMBRES

Les crut, et, m'éparguant d'ennuyeuses prisons. Confia ma jeune âme a leurs douces leçons. Dès lors, en attendant la nuit, heure où l'étude Rappelait ma pensée à sa grave attitude, Tout le jour, libre, heureux, seul sous le firmament. Je pus errer à l'aise en ce jardin charmant, Contemplant les fruits d'or, l'eau rapide ou stagnante. L'étoile épanouie et la fleur rayonnante, . Et les prés et les bois, que mon esprit le soir Revoyait dans Virgile ainsi qu'en un miroir.

Enfants ! aimez les champs, les vallons, les fontaines,

Les chemins que le soir emplit de voix lointaines,

Et l'onde et le sillon, flanc jamais assoupi

Où germe la pensée à côté de l'épi.

Prenez-vous par la main et marchez dans les herbes ;

Regardez ceux qui vont haut les blondes gerbes ;

Epelez dans le ciel plein de lettres de feu.

Et, quand un oiseau chante, écoutez parler Dieu.

La vie avec le choc des passions contraires

Vous attend ; soyez bons, soyez vrais, soyez frères ;

Unis contre le monde où l'esprit se corrompt.

Lisez au même livre en vous touchant du front,

Et n'oubliez jamais que l'âme humble et choisie

Faite pour la lumière et pour la poésie,

Que les cœurs où Dieu met des échos sérieux

Pour tous les bruits qu'anime un sens mystérieux,

Dans un cri, dans un son, dans un vague murmure,

Entendent les conseils de toute la nature I

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