PALESTRINA ET LES ENFANCES SUBLIMES
PUISSANT PALESTRINA, vieux maître, vieux génie. Je vous salue ici, père de l'harmonie, Car, ainsi qu'un grand fleuve où boivent les humains, Toute cette musique a coulé de vos mains !
I. Nous intitulons ainsi un fragment de la longue et belle poésie ayant pour titre Que la musique date du seizième siècle. L'illustre reformateur de la musique religieuse Giovanni Pierluigi dit Palestrina, du nom de la ville italienne où il était né en 152^ mourut en 1594
Car Gluck et Beethoven, rameaux sous qui l'on rêve,
Sont nés de \'otre souche et faits de votre sève !
Car Mozart, votre fils, a pris sur vos autels
Cette nouvelle lyre inconnue aux mortels.
Plus tremblante que l'herbe au souffle des aurores,
Née au seizième siècle entre vos doigts sonores !
Car, maître! c'est à vous que tous nos soupirs vont,
Sitôt qu'une voix chante et qu'une âme répond !
O mystère profond des enfances sublimes ! Qui fait naître la fleur au penchant des abîmes. Et le poète au bord des sombres passions ? Quel dieu lui trouble l'œil d'étranges visions ? Quel dieu lui montre l'astre au milieu des ténèbres, Et, comme sous un crêpe aux plis noirs et funèbres On voit d'une beauté le sourire enivrant. L'idéal à travers le réel transparent ?
Qui donc prend par la main un enfant dès l'aurore,
Pour lui dire : — En ton âme il n'est pas jour encore.
Enfant de l'homme ! Avant que de son feu vainqueur -
Le midi de la vie ait desséché ton cœur,
Viens, je'vais t'entr'ouvrir des profondeurs sans nombre !
Viens, je vais de clarté remplir tes yeux pleins d'ombre !
Viens ! écoute avec moi ce qu'on explique ailleurs,
Le bégaiement confus des sphères et des fleurs ;
Car, enfant, astre au ciel ou rose dans la haie.
Toute chose innocente ainsi que toi bégaie
Tu seras le poète, un homme qui voit Dieu !
Ne crains pas la science, âpre sentier de feu.
Route austère, il est vrai, mais des grands cœurs choisie,
Que la religion et que la poésie
Bordent des deux côtés de leur buisson fleuri.
Quand tu peux en chemin, ô bel enfant chéri,
Cueillir l'épine blanche et les clochettes bleues,
Ton petit pas se joue avec les grandes lieues.
Ne crains donc pas l'ennui, ni la fatigue... Viens !
Ecoute la nature aux vagues entretiens.
Entends sous chaque objet sourdre la parabole.
Sous l'être universel vois l'éternel symbole.
Et l'homme et le destin, et l'arbre et la forêt.
Les noirs tombeaux, sillons où germe le regret.
Et, comme à nos douleurs des branches attacliccs.
Les consolations sur notre front penchées,
Et, pareil à l'esprit du juste radieux,
Le soleil, cette gloire épanouie aux cieux ï
Dieu ! que Palestrina, dans l'homme et dans les choses, Dut entendre de voix joyeuses et moroses ! Comme on sent qu'à cet âge où notre cœur sourit. Où lui déjà pensait, il a dans son esprit Emporté comme un fleuve à l'onde fugitive Tout ce que lui jetait la nuée ou la rive ! Comme il s'est promené, tout enfant, tout pensif. Dans les champs, et, dès l'aube, au fond du bois massif, Et près du précipice, épouvante des mères ! Tour à tour noyé d'ombre, ébloui de chimères, Comme il ouvrait son âme alors que le printemps Trempe la berge en fleur dans l'eau des clairs étangs, Que le lierre remonte aux branches favorites, Que l'herbe aux boutons-d'or mêle les marguerites !
A cette heure indécise où le jour va mourir. Où tout s'endort, le cœur oubliant de souffrir. Les oiseaux de chanter et les troupeaux de paître, Que de fois sous ses yeux un chariot champêtre. Groupe vivant de bruit, de chevaux et de voix, A gravi sur le flanc du coteau dans les bois Quelque route creusée entre les ocres jaunes. Tandis que, près d'une eau qui fuyait sous les aulnes, Il écoutait gémir dans les brumes du soir Une cloche enrouée au fond d'un vallon noir !
Que de fois, épiant la rumeur des chaumières,
Le brin d'herbe moqueur qui siffle entre deux pierres,
Le cri plaintif du soc gémissant et traîné,
Le nid qui jase au fond du cloître ruiné
D'où l'ombre se répand sur les tombes des moines,
Le champ doré par l'aube où causent les avoines
Qui pour nous voir passer, ainsi qu'un peuple heureux,
Se penchent en tumulte au bord du chemin creux,
L'abeille qui gaîment chante et parle à la rose,
Parmi tous ces objets dont l'être se cornpose.
Que de fois il rêva, scrutateur ténébreux.
Cherchant à s'expliquer ce qu'ils disaient entre eux
Et chaque soir, après ses longues promenades,
Laissant sous les balcons rire les sérénades.
Quand il s'en revenait content, grave et muet.
Quelque chose de plus dans son cœur remuait.
Mouche, il avait son miel ; arbuste, sa rosée.
Il en vint par degrés à ce qu'en sa pensée
Tout vécut. — Saint travail que les poètes font ! —
Dans sa tête, pareille à l'univers profond,
L'air courait, les oiseaux chantaient, la flamme et l'onde
Se courbaient, la moisson dorait la terre blonde.
Et les toits et les monts et l'ombre qui descend
Se mêlaient, et le soir venait, somtrre et chassant
La brute vers son antre et l'homme vers son gîte,
Et les hautes forêts, qu'un vent du ciel agite,
Joyeuses de renaître au départ des hivers.
Secouaient follement leurs grands panaches verts !
C'est ainsi qu'esprit, forme, ombre, lumière et flamme, L'urne du monde entier s'épancha dans son âme !
29 mars 1837.