LUX
TEMPS FUTURS ! vision sublime !
Les peuples sont hors de l'abîme.
Le désert morne est traversé.
Après les sables, la pelouse ; Et la terre est comme une épouse.
Et l'homme est comme un fiancé !
Dès à présent l'œil qui s'élève
Voit distinctement ce beau rêve
Qui sera le réel un jour ;
Car Dieu dénoûra toute chaîne,
Car le passé s'appelle haine
Et l'avenir se nomme amour !
Au fond des cieux un point scintille.
Regardez, il grandit, il brille,
Il approche, énorme et vermeil.
O République unirerselle.
Tu n'es eficor que l'étincelle,
Demain tu seras le soleil !
Fêtes dans les cités, fêtes dans les campagnes !
Les cieux n'ont plus d'enfers, les lois n'ont plus de bagnes.
Tout l'univers n'est plus qu'une famille unie. Le saint labeur de tous se fond en harmonie ; Et la société, qui d'hymnes retentit, Accueille avec transport l'effort du plus petit ; L'ouvrage du plus humble au fond de sa chaumière Emeut l'immense peuple heureux dans la lumière ; Toute l'humanité, dans sa splendide ampleur, Sent le don que lui fait le moindre travailleur ; Ainsi les verts sapins, vainqueurs des avalanches. Les grands chênes, remplis de feuilles et de branches,
LES CHATIMENTS — IGO
Les vieux cèdres touffus, plus durs que le granit, Quand la fauvette en mai vient y faire son nid, Tressaillent dans leur force et leur hauteur superbe, Tout joyeux qu'un oiseau leur apporte un brin d'herbe.
Radieux avenir ! essor universel !
Epanouissement de l'homme sous le ciel !
Les tyrans s'éteindront comme des météores. Et comme s'il naissait de la nuit deux aurores
Dans le même ciel bleu, Nous vous verrons sortir de ce gouffre où nous sommes, Mêlant vos deux rayons, fraternité des hommes.
Paternité de Dieu !
Oui, je vous le déclare, oui, je vous le répète, Car le clairon redit ce que dit la trompette.
Tout sera paix et jour !
Liberté ! plus de serf et plus de prolétaire ! O sourire d'en haut ! ô du ciel pour la terre
Majestueux amour !
L'arbre saint du Progrès, autrefois chimérique. Croîtra, couvrant l'Europe et couvrant l'Amérique,
Sur le passé détruit.
Et, laissant l'éther pur luire à travers ses branches, Le jour, apparaîtra plein de colombes blanches,
Plein d'étoiles, la nuit.
Et nous qui serons morts, morts dans l'exil peut-être, ÎMartyrs saignants, pendant que les hommes, sans maître,
Vivront, plus fiers, plus beaux, Sous ce grand arbre, amour des cieux qu'il avoisine, Nous nous réveillerons pour baiser sa racine,
Au fond de nos tombeaux !
Jersey, 16-20 décembre 1853.
Les Contemplations furent publiées à Paris, en deux volmes, intitulés l'un : Autrefois, l'autre : Aujourd'hui. — Autrefois, ce sont les pièces écrites par le poète avant la mort de sa fîlle Léopoldine qui, le 4 septembre 1343, se noya dans la Seine, à Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, frère d'Auguste Vacquerie. Aujourd'hui, ce sont les pièces écrites de 1843 au commencement de 1856. — Les deux volumes réunis constituent le chef-a'œuvre lyrique de Victor Hugo, et, on peut le dire,de la poésie française. Les poéàies consacrées à la mémoire de Léopoldine forment, en effet, le plus beau poèmt de douleur puis de résignation paternelles que possède notre littérature; et, si l'on a pu railler, au nom du bon sens, le lyrisme apocalyptique de certaines pièces, Iho, les Mages, Ce que dit la bouche <i'ow5y<3, inspirées au proscrit par sa solitude et ses rêves de « penseur », de visionnaire, en face de l'océan, elles n'en demeurent pas moins quelque chose de grandiose. C'est même en elles qu'éclatait l'essentielle nouveauté de l'ouvrage.