LETTRE A UNE FEMME
(Par ballon monté, le lo janvier iSyi
PARIS TERRIBLE ET GAI combat. Bonjour, madame.
On est un peuple, on est un monde, on est une âme.
Chacun se donne à tous, et nul ne songe à soi.
Nous sommes sans soleil, sans appui, sans effroi.
Tout ira bien pour\'u que jamais on ne dorme.
Schmitz > fait des bulletins plats sur la guerre énorme ;
C'est Eschyle traduit par le père Brumoy.
J'ai payé quinze francs quatre œufs frais, non pour moi,
Mais pour mon petit George et ma petite Jeanne.
Nous mangeons du cheval, du rat, de l'ours, de l'âne.
Paris est si bien pris, cerné, muré, noué.
Gardé, que notre ventre est l'arche de Noé ;
Dans nos flancs, toute bête, honnête ou mal famée.
Pénètre, et chien et chat, le mammon, le pygmée.
Tout entre, et la souris rencontre l'éléphant.
Plus d'arbres ; on les coupe, on les scie, on les fend ;
Paris sur ses chenets met les Champs-Elysées.
On a l'onglée aux doigts et le givre aux croisées.
Plus de feu pour sécher le hnge des lavoirs,
Et l'on ne change plus de chemise. Les soirs
Un grand murmure sombre abonde au coin des rues.
C'est la foule ; tantôt ce sont des voix bourrues,
Tantôt des chants, parfois de belliqueux appels.
La Seine lentement traîne des archipels
I. Général français, qui, en 1870, fut appelé auprès du général Trochu comme chef de l'étatmajor de l'armée de Paris (1820-1892).
De glaçons hésitants, lourds, où la canonnière Court, laissant derrière elle une écumante ornière. On vit de rien, on vit de tout, on est content. Sur nos tables sans nappe, où la faim nous attend, Une pomme de terre arrachée à sa crypte Est reine, et les oignons sont dieux comme en Egypte. Nous manquons de charbon, mais notre pain est noir. Plus de gaz ; Paris dort sous un large éteignoir ; ^ A six heures, du soir, ténèbres. Des tempêtes De bombes font un bruit monstrueux sur nos têtes. D'un bel éclat d'obus j'ai fait mon encrier. Paris assassiné ne daigne paa crier.
Les bourgeois sont de garde autour de la muraille ; Ces pères, ces maris, ces frères qu'on mitraille. Coiffés de leurs képis, roulés dans leurs cabans. Guettent, ayant pour lit la planche de leurs bancs. Soit ! Moltke nous canonne et Bismarck nous affame, Paris est un héros, Paris est une femme. Il sait être vaillant et charmant ; ses yeux vont, Souriants et pensifs, dans le grand ciel profond, Du pigeon qui revient au ballon qui s'envole. C'est beau, le formidable est sorti du frivole. Moi, je suis là, joyeux de ne voir rien plier. Je dis à tous d'aimer, de lutter, d'oublier, D& n'avoir d'ennemi que l'ennemi ; je crie — Je ne sais plus mon nom, je m'appelle Patrie ! — Quant aux femmes, soyez très fière, en ce moment Où tout penche, elles sont sublimes simplement. ! Ce qui fit la beauté des Romaines antiques, C'étaient leurs humbles toits, leurs vertus domestiques. Leurs doigts que l'âpré laine avait faits noirs et durs. Leurs courts sommeils, leur calme, Annibal près des murs, Et leurs maris debout sur la porte Colline i. Ces temps sont revenus. La géante féline, La Prusse, tient Paris, et, tigresse, elle mord Ce grand cœur palpitant du monde à moitié mort. Eh bien, dans ce Paris, sous l'étreinte inhumaine. L'homme n'est que français, et la femme est romaine. ♦
I. Ces cinq derniers vers de Victor Hugo sont une traduction, parfois abrégéo ou libre, parfois très exacte, de ceux-ci du poète latin Juvénal :
Prczstabat casias humilis forluiia Latinas. Quondam, nec vitiis contingi parva sinebant. Tecta labor sotnnisque brèves et vcUere Titsco VexalcB dtirœquc manus. ac proximus urbi Annibal, et stantcs Collina m turre mariti.