EN GRÈCE
ÉCOUTE, si tu veux, puisque nous nous aimons. Nous allons tous les deux fuir par delà les monts ; Nous irons sous le ciel de Grèce, où sont les Muses. Tu verras, toi qu'un rien charme, toi qui t'amuses Du vol d'un papillon, comment les aigles font Quand ils planent autour du firmament profond ;
Tu verras par moments le fronton blanc d'un temple,
Avec la modestie auguste de l'exemple.
Se montrer à demi derrière un bois vermeil ;
Tu verras l'aloès étaler au soleil
De petits lacs de pluie aux pointes de ses feuilles ;
Toi qui souvent, pensive et pure, te recueilles,
Toi qui soupires, toi qui songes, toi qui vois,
Tu prêteras l'oreille à de sauvages voix,
Et tu te pencheras sur des échos sublimes ;
Car c'est l'altier pays des gouffres et des cimes.
Belle, et le cœur de l'homme y devient oubheux
De tout ce qui n'est pas l'aurore et les hauts lieux ;
Et tu seras bien là, toi radieuse et fière ;
Tu seras à mon ombre et moi dans ta lumière.
Viens ; devant la splendeur de cet horizon bleu. Nous sentirons en nous croître dans l'ombre un dieu Viens ; nous nous aimerons dans ces fiers paysages Comme s'aimaient jadis les belles et les sages...
Dans l'extase sereine et sainte, dans l'ivresse. L'héroïsme, la joie et l'espoir ; car la Grèce, Terre où dans le réel l'idéal se confond, Seule, a de ces amours, avec l'Olympe au fond.
Oh ! l'amour, le superbe amour, c'est le mystère ! Dieu manquerait au ciel, s'il manquait à la terre...
O toi qui souffres, plains, consoles et souris.
Je t'aime. Tu me fais l'effet d'une harmonie
Eclose d'on ne sait quelle harpe infinie.
N'es-tu pas l'esprit simple et calme? N'as-tu pas
Un r\'thme obscur et doux dans chacun de tes pas?
Parfois tu viens muette et grave, sous l'yeuse T'asseoir, puis te voilà subitement joyeuse, Tu te mets à chanter quelque chanson d'enfant. Et j'écoute, attendri, ton rire triomphant. Oh ! quel être charmant que celui qui varie Tantôt son enjouement jusqu'à la rêverie.
Tantôt son chant plaintif jusqu'au refrain railleur,
Et qui, soudain, quittant pour le hallier en fleur
L'empyrée où l'esprit en plein azur s'enfonce,
Terrestre et cependant aérien, renonce
Au vol de l'ange, et prend les ailes de l'oiseau !
Ta taille a la souplesse aimable du roseau ;
Une lueur errante emplit ton sourcil sombre.
Comme si l'âme allait et venait dans cette ombre ;
Il semble que Dieu met un ange à ton côté ;
Tu m'éblouis ; parfois je crois, fleur de beauté,
Entendre autour de toi des murmures d'abeille.
Quand près de moi tu viens, apportant ta corbeille.
Comme dans leur vieux cloître autrefois les nonnains.
Faire un tas de petits chefs-d'œuvre féminins.
Je t'admire, et je crois voir l'aube qui se lève.
On a beau tout rêver, tu dépasses le rêve ;
Ton œil promet l'amour, ton cœur donne le ciel.
Tu passes dans la vie, humble, sans peur, sans ûc\,
Sans faire de reproche à l'ombre, toi l'étoile.
Une musique sort, comme à travers un voile,
De ta beauté naïve et farouche à la fois ;
Ta grâce est comme un luth qui vibre au fond du bois
Tu semblés une note adorable ajoutée
Au concert qu'ici-bas l'âme écoute enchantée ;
Car la femme est de tout le divin complément,
Car dans l'hymne éternel rien n'est faux, rien ne ment.
Et la nature, voix profonde, chante juste.
Viens, nous habiterons un coin de terre auguste
Que je connais ; un fleuve est dans ce paradis,
C'est le Diras, torrent superbe, qui jadis
Sortit de terre afin de secourir Hercule ;
Puis, jusqu'à l'horizon si le regard recule,
On voit le Sperchius, sorti des mêmes monts
Que le Diras, hanté par les mêmes démons,
Qui serpente et qui va se perdre aux mers de Crète ;
Puis Thélos, devant qui le tonnerre s'arrête.
Car c'est là qu'autrefois, fronçant leurs noirs sourcils,
Les grands amphictyons songeaient, en cercle assis.
12 juillet 1873.