‹ OEuvres choisies illustréesChapitre 23 sur 293 · MAZEPPA* L · texte numérisé non relu

MAZEPPA* L

AINSI, QUAND MAZEPPA. qui rugit et qui pleure,

A vu ses bras, ses pieds, ses flancs qu'un sabre effleure, i^A*-^^^

Tous ses membres liés Sur un fougueux cheval, nourri d'herbes marines, Qui fume et fait jaillir le feu de ses narines

Et le feu de ses pieds ;

Quand il s'est dans ses nœuds roulé comme un reptile. Qu'il a bien réjoui de sa rage inutile

Ses bourreaux tout joyeux, Et qu'il retombe enfin sur la croupe farouche, La sueur sur le front, l'écume dans la bouche,

Et du sang dans les yeux.

Un cri part ; et soudain voilà que par la plaine .^

Et l'homme et le cheval, emportés, hors d'haleine, ^

Sur les sables mouvants.

Seuls, emplissant de bruit un tourbillon de poudre Pareil au noir nuage où serpente la foudre.

Volent avec les vents !

Ils vont. Dans les vallons comme un orage ils passent. Comme ces ourg^ans qui dans les monts s'entassent,

Comme un globe de feu ; Puis déjà ne sont plus qu'un point noir dans la brume. Puis s'effacent dans l'air comme un flocon d'écume

Au vaste océan bleu.

I. Gentihomme polonais, né en 1644, et qui devint hetman, c'est-à-dire chef des Cosaques de l'Ukraine, à la suite de l'aventure dont s'est inspiré Victor Hugo. Longtemps allié du tsar Pierre le Grand, il pdt contre lui le parti du roi de Suède Charles XII, et, après la bataille de Poltava, où Charles XII fut vaincu, il s'empoisonna (1709).

Ils vont. L'espace est grand. Dans le désert immense. Dans l'horizon sans fin qui toujours recommence,

Ils se plongent tous deux.

Leur course comme un vol les emporte, et grands chênes, Villes et tours, monts noirs Hés en longues chaînes,

Tout chancelle autour d'exix.

Et si l'infortuné, dont la tête se brise, Se débat, le cheval, qui devance la brise,

D'un bond plus effrayé S'enfonce au désert vaste, aride, infranchissable, Qui devant eux s'étend, avec ses plis de sable, *

Comme un manteau rayé, /^^d^ô/-^-^^*-^^ /) r

Tout vacille et se peint de couleurs inconnues ; lA /fut*^ Il voit courir les bois, courir les larges nues, fi

Le vieux donjon détruit, L35 monts dont un rayon baigne les inter\'alles ; Il voit ; et des troupeaux de fumantes cavales ^-i^'^-AAJLfi^ . v\,

Le suivent à grand bruit.

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Et le giel. où déià les pasdusoir s'allongent Avec ses océans delîuagës bu^pTbngënt" "^

Des nuages encor, ^

Et son soleil qui fend leurs vagues de sa proue, Sur son front ébloui tourne comme une roue

De marbre aux veines d'or.

Son œil s'égare et luit, sa chevelure trame. Sa tête pend ; son sang rougit la jaune arène,

Les buissons épineux ; Sur ses membres gonflés la corde se replie Et comme un long serpent resserre et multiplie

Sa morsure et ses nœuds.

Le cheval, qui ne sent ni le mors ni la selle. Toujours fuit, et toujours son sang coule et ruisselle,

Sa chair tombe en lambeaux ; Hélas ! voici déjà qu'aux cavales ardentes , Aiyr^

Qui le suivaient, dressant leurs crinières pendantes, .y^jo/^-*-'*'^^^ (f

Succèdent les corbeaux !

Les corbeaux, le grand-duc à l'œil rond, qui s'effraie, -^^^^ L'aigle effaré des champs de bataille, et l'orfraie, -.o-*^^^**-*^

VICTOR UUt.O

LES ORIENTALES — fil

Monstre au jour inconnu.

Les obliques hiboux, et le grand vautour fauve Qui fouille au flanc des morts, où son col rouge et chauve

Plonge comme un bras nu !

Tous viennent élargir la funèbre volée ; a.

Tous quittent pour le suivre et l'yeuse isolée -*-^*-«-^'--c/Ld/-'i^ - ' *^'^

Et les nids du manoir. ^

Lui, sanglant, éperdu, sourd à leurs cris de joie, Demande en les voyant : — Qui donc là-haut déploie

Ce grand éventail noir ? —

La nuit descend lugubre, et sans robe étoilée. L'essaim s'acharne, et suit, tel qu'une meute ailée,

Le voyageur fumant.

Entre le ciel et lui, cofiTTîTe un tourbillon sombre, - Il les voit, puis les perd, et les entend dans l'ombre

Voler confusément.

Enfin, après trois jours d'une course insensée, Après avoir franchi fleuves à l'eau glacée.

Steppes, forêts, déserts.

Le cheval tombe aux cris des mille oiseaux de proie. Et son ongle de fer, sur la pierre qu'il broie, ^Ai^l-ca-wo^ •

Eteint ses quatre éclairs. ^ \

Voilà l'infortuné gisant, nu, misérable, VAy»-^'"T^

Tout tacheté de sang, plus rouge que l'érable y \

Dans la saison des fleurs» . / Le nuage d'oiseaux sur lui tourne et s'arrête ; Maint bec ardent aspire à ronger dans sa tête

Ses yeux brûlés de pleurs*

Eh bien ! ce condamné qui hurle et qui se traîne. Ce cadavre vivant, les tribus de l'Ukraine

Le feront prince un jour.

Un jour, semant les champs de morts sans sépultures, Il dédommagera par de larges pâtures

L'orfraie et le vautour.

Sa sauvage grandeur naîtra de son supplice. Un jour, des vieux hetmans il ceindra la pehsse. Grand à l'œil ébloui ;

Et quand il passera, ces peuples de la tente, Prosternés, enverront la fanfare éclatante Bondir autour de lui.

Ainsi, lorsqu'un mortel, sur qui son dieu s'étale, s'est vu lier vivant sur ta croupe fatale,

Génie, ardent coursier, En vain il lutte, hélas ! tu bondis, tu l'emportes Hors du monde réel, dont tu brises les portes

Avec tes pieds d'acier !

^.j^J^ Tu franchis avec lui déserts, cimes cheûues J-^^^''^ • Des vieux monts, et les mers, et, par delà les nues.

De sombres régions ; Et mille impurs esprits que ta course réveille Autour du voyageur, insolente merveille,

Pressent leurs légions.

Il traverse d'un vol, sur tes ailes de flamme,

Tous les champs du possible, et les mondes de l'âme ;

Boit au fleuve éternel ; Dans la nuit orageuse ou la nuit étoilée. Sa chevelure, aux crins des comètes mêlée,

Flamboie au front du cieL—

Les six lunes d'Herscheï^ l'anneau du vieux Saturne, Le pôle arrondissant une aurore nocturne

Sur son front boréal.

Il voit tout ; et pour lui ton vol, que rien ne lasse, De ce monde sans borne à chaque instant déplace

L'horizon idéal.

Qui peut savoir, hormis les démons et les anges. Ce qu'il souffre à te suivre, et quels éclairs étranges

A ses 3-eux reluiront, Comme il sera brûlé d'ardentes étincelles, Hélas ! et dans la nuit combien de froides ailes

Viendront battre son front ?

I. Victor Hugo dit ■ six lunes - en pensant aux quatre satellites de la planète Uranus, découverte par W. Herschel ea 1781, et à deux des huit satellites de Saturne, :Mimas et Encelade. lesquels furent découverts par le même grand astronome en 1789.

Il crie épouvanté, tu poursuis implacable.

Pâle, épuisé, bçaPt, sous ton vol qui l'accable G>*.^i-«^

Il ploie avec effroi ; ix.^y^ '

Chaque pas que tu fais semble creuser sa tombe. Enfin le terme arrive... il court, il vole, il tombe,

Et se relève roi !

Mai 1838.

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