SOIR D'AVRIL
C'ÉTAIT la première soirée
Du mois d'avril.
Je m'en souviens, mon adorée ;
T'en souvient-il?
Nous errions dans la ville immense,
Tous deux, sans bruit, A l'heure où le repos commence
Avec la nuit.
Heure calme, charmante, austère,
Où le soir naît.
Dans cet ineffable mystère
Tout rayonnait.
Tout ! l'amour dans tes yeux sans voile.
Fiers, ingénus :
Aux vitres mainte pauvre étoile.
Au ciel Vénus.
Notre-Dame, parmi les dômes
Des vieux faubourgs, Dressait comme deux grands fantômes
Ses grandes tours.
La Seine, découpant les ombres
En angles noirs.
Faisait luire sous les ponts sombres
De clairs miroirs;
L'œil voyait sur la plage amie
Briller ses eaux, Comme une couleuvre endormie
Dans les roseaux.
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Et les passants, le long des grèves
Où l'onde fuit, Etaient vagues comme les rêves
Qu'on a la nuit.
Je te disais : — Clartés bénies,
Bruits lents et doux.
Dieu met toutes les harmonies
Autour de nous.
Aube qui luit, soir qui flamboie, v^ Tout a son tour ; Et j'ai l'âme pleine de joie, O mon amour !
Que m'importe que la nuit tombe,
Et rende, ô Dieu !
Semblable au plafond d'une tombe
Le beau ciel bleu !
Que m'importe que Paris dorme.
Ivre d'oubli, Dans la brume épaisse et sans forme
Enseveli !
Que m'importe, aux heures nocturnes
Où nous errons.
Les ombres qui versent leurs urnes
Sur tous les fronts,
Et, noyant de leurs plis funèbres
L'âme et le corps, Font les vivants dans les ténèbres
Pareils aux morts !
Moi, lorsque tout subit l'empire
Du noir sommeil, J'ai ton regard, j'ai ton sourire,
J'ai le soleil ! —
Je te parlais, ma bien-aimée,
O doux instants !
Ta main pressait ma main charmée.
Puis, bien longtemps,
POÉSIE
Août 1344.
Nous nous regardions pleins de flamme,
Silencieux, Et l'âme répondait à l'âme.
Les 3^eux aux yeux.
Sous tes cils une larme obscure
Brillait parfois ; Puis ta voix parlait, tendre et pure.
Après ma voix,
Comme on entend dans la coupole
Un double écho ; Comme après un oiseau s'envole
Un autre oiseau.
Tu disais : — Je suis calme et fière
Je t'aime ! oui ! — Et je rêvais à ta lumière
Tout ébloui.
Oh ! ce fut une heure sacrée,
T'en souvient-il ?
Que cette première soirée
Du mois d'avril !
LA VIPERE
OH ! JE T'EMPORTERAI SI HAUT dans les nuées, Vipère, que la tourbe où la nuit t'engendra, La plaine et le marais, les cris et les huées. Les voix, les pas, le bruit, tout s'évanouira.
Je briserai tes dents dans ta bouche, ô vipère ! En vain tu te tordras, reptile épouvanté, En vain tu te tordras, cherchant des yeux la terre. Tu ne verras plus rien qu'une immense clarté ;
I. A qui Victor Hu:;o s'adressait-il ? — Cette pièce de vers, qui ne serait pas déplacée dans les Châtimcntj, clôt la partie du recueil intitulée Avant l'exil.
Rien que le ciel profond, éternel, immobile, Que les êtres créés sentent au-dessus d'eux, Et qui, dans sa splendeur implacable et tranquille. Pèse de toutes parts sur les monstres hideux.
Et ce ne sera pas, pour l'oiseau dans la nue, Un médiocre effroi de voir cet être impur. Cette chose difforme au soleil inconnue, Qui, faite pour la fange, expire dans l'azur.
Si ceux qui t'admiraient — car, vipère, on t'admire — Te cherchent au cloaque où tu crois t'abriter, Il sortira de l'ombre une voix pour leur dire : « Un aigle a passé là, qui vient de l'emporter ».