‹ OEuvres choisies illustréesChapitre 259 sur 293 · SOIR D'AVRIL · texte numérisé non relu

SOIR D'AVRIL

C'ÉTAIT la première soirée

Du mois d'avril.

Je m'en souviens, mon adorée ;

T'en souvient-il?

Nous errions dans la ville immense,

Tous deux, sans bruit, A l'heure où le repos commence

Avec la nuit.

Heure calme, charmante, austère,

Où le soir naît.

Dans cet ineffable mystère

Tout rayonnait.

Tout ! l'amour dans tes yeux sans voile.

Fiers, ingénus :

Aux vitres mainte pauvre étoile.

Au ciel Vénus.

Notre-Dame, parmi les dômes

Des vieux faubourgs, Dressait comme deux grands fantômes

Ses grandes tours.

La Seine, découpant les ombres

En angles noirs.

Faisait luire sous les ponts sombres

De clairs miroirs;

L'œil voyait sur la plage amie

Briller ses eaux, Comme une couleuvre endormie

Dans les roseaux.

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Et les passants, le long des grèves

Où l'onde fuit, Etaient vagues comme les rêves

Qu'on a la nuit.

Je te disais : — Clartés bénies,

Bruits lents et doux.

Dieu met toutes les harmonies

Autour de nous.

Aube qui luit, soir qui flamboie, v^ Tout a son tour ; Et j'ai l'âme pleine de joie, O mon amour !

Que m'importe que la nuit tombe,

Et rende, ô Dieu !

Semblable au plafond d'une tombe

Le beau ciel bleu !

Que m'importe que Paris dorme.

Ivre d'oubli, Dans la brume épaisse et sans forme

Enseveli !

Que m'importe, aux heures nocturnes

Où nous errons.

Les ombres qui versent leurs urnes

Sur tous les fronts,

Et, noyant de leurs plis funèbres

L'âme et le corps, Font les vivants dans les ténèbres

Pareils aux morts !

Moi, lorsque tout subit l'empire

Du noir sommeil, J'ai ton regard, j'ai ton sourire,

J'ai le soleil ! —

Je te parlais, ma bien-aimée,

O doux instants !

Ta main pressait ma main charmée.

Puis, bien longtemps,

POÉSIE

Août 1344.

Nous nous regardions pleins de flamme,

Silencieux, Et l'âme répondait à l'âme.

Les 3^eux aux yeux.

Sous tes cils une larme obscure

Brillait parfois ; Puis ta voix parlait, tendre et pure.

Après ma voix,

Comme on entend dans la coupole

Un double écho ; Comme après un oiseau s'envole

Un autre oiseau.

Tu disais : — Je suis calme et fière

Je t'aime ! oui ! — Et je rêvais à ta lumière

Tout ébloui.

Oh ! ce fut une heure sacrée,

T'en souvient-il ?

Que cette première soirée

Du mois d'avril !

LA VIPERE

OH ! JE T'EMPORTERAI SI HAUT dans les nuées, Vipère, que la tourbe où la nuit t'engendra, La plaine et le marais, les cris et les huées. Les voix, les pas, le bruit, tout s'évanouira.

Je briserai tes dents dans ta bouche, ô vipère ! En vain tu te tordras, reptile épouvanté, En vain tu te tordras, cherchant des yeux la terre. Tu ne verras plus rien qu'une immense clarté ;

I. A qui Victor Hu:;o s'adressait-il ? — Cette pièce de vers, qui ne serait pas déplacée dans les Châtimcntj, clôt la partie du recueil intitulée Avant l'exil.

Rien que le ciel profond, éternel, immobile, Que les êtres créés sentent au-dessus d'eux, Et qui, dans sa splendeur implacable et tranquille. Pèse de toutes parts sur les monstres hideux.

Et ce ne sera pas, pour l'oiseau dans la nue, Un médiocre effroi de voir cet être impur. Cette chose difforme au soleil inconnue, Qui, faite pour la fange, expire dans l'azur.

Si ceux qui t'admiraient — car, vipère, on t'admire — Te cherchent au cloaque où tu crois t'abriter, Il sortira de l'ombre une voix pour leur dire : « Un aigle a passé là, qui vient de l'emporter ».

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