‹ OEuvres choisies illustréesChapitre 275 sur 293 · RUY BLAS, LA REINE, DON SALLUSTE · texte numérisé non relu

RUY BLAS, LA REINE, DON SALLUSTE

Je m'appelle Ruy Blas, et je suis un laquais !

{Arrachant des mains de la reine la plume, et le parcheynin qu'il déchire.) Ne signez pas, Madame ! — Enfin ! — Je suffoquais !

LA REINE

Que dit-il ? Don César !

RUY BLAS, laissant tomber sa robe, et se montrant vêtu de la livrée. Sans épée.

Je dis que je me nomme Ruy Blas, et que je suis le valet de cet homme !

[Se retournant vers don Salluste.) Je dis que c'est assez de trahison ainsi, Et que je ne veux pas de mon bonheur ! — Merci !

Ah ! vous avez eu beau me parler à l'oreille ! —

Je dis qu'il est bien temps qu'enfin je me réveille. Quoique tout garrotté dans vos complots hideux, Et que je n'irai pas plus loin, et qu'à nous deux,

Monseigneur, nous faisons un assemblage infâme. J'ai l'habit d'un laquais, et vous en avez l'âme ! DON SALLUSTE, à la reine, froidement.

Cet homme est en effet mon valet.

{A Ruy Blas, avec autorité. } Plus un mot.

LA REINE, laissant enfin échapper un cri de désespoir, et se tordant les mains.

Juste ciel !

DON SALLUSTE, poursuivant.

Seulement, il a parlé trop tôt.

(Il croise les bras et se redresse, avec une voix tonnante.) Eh bien, oui ! maintenant disons tout ! Il n'importe ! • Ma vengeance est assez complète de la sorte. iA la reine.) Qu'en pensez-vous ? — Madrid va rire, sur ma foi ! Ah ! vous m'avez cassé ! je vous détrône, moi. Ah ! vous m'avez banni ! je vous chasse, et m'en vante. Ah ! vous m'avez pour femme offert votre suivante !

(7^ éclate de rire. ) Moi, je vous ai donné mon laquais pour amant ! Vous pourrez l'épouser aussi, certainement ! Le roi s'en va ! — Son cœur sera votre richesse,

(7/ rit.) Et vous l'aurez fait duc afin d'être duchesse !

[Grijiçant des dents.) Ah ! vous m'avez brisé, flétri, mis sous vos pieds, Et vous dormiez en paix, folle que vous étiez !

[Pendant qu'il a parlé, Ruy Blas est allé à la porte du fond et en a poussé le verrou, puis il s'est approché de lui sans qu'il s'en soit aperçu, par derrière, à pas lents. Au moment où don Salluste achève, fixant des yeux pleins de haine et de triomphe sur la reine anéantie, Ruy Blas saisit l'épée du marquis par la poignée, et la tire vivement.)

RUY BLAS, terrible, l'épée de don Salluste à la main. Je crois que vous venez d'insulter votre reine !

iDon Salluste se précipite vers la porte, Ruy Blas la lui barre )

— Oh ! n'allez point par là ; ce n'en est pas la peine, J'ai poussé le verrou depuis longtemps déjà. — Marquis, jusqu'à ce jour Satan te protégea.

Mais, s'il veut t'arracher de mes mains, qu'il se montre.

— A mon tour ! — On écrase un serpent qu'on rencontre.

— Personne n'entrera, ni tes gens, ni l'enfer ' Je te tiens écumant sous mon talon de fer ! . . .

— Cet homme vous parlait insolemment, Madame ? Je vais vous expliquer. Cet homme n'a point d'âme, C'est un monstre. En riant, hier il m'étouffait.

Il m'a broyé le cœur à plaisir. Il m'a fait

Fermer une fenêtre, et j'étais au martyre !

Je priais ! je pleurais ! je ne peux pas vous dire...

{Au marquis.) Vous contiez vos griefs dans ces derniers moments. Je ne répondrai pas à vos raisonnements, Et d'ailleurs je n'ai pas compris. — Ah ! misérable ! Vous osez — votre reine, une femme adorable ! Vous osez l'outrager quand je suis là ! — Tenez, Pour un homme d'esprit, vraiment vous m'étonnez ! Et vous vous figurez que je vous verrai faire Sans rien dire ! — Écoutez, quelle que soit sa sphère, Monseigneur, lorsqu'un traître, un fourbe tortueux, Commet de certains faits rares et monstrueux, Noble ou manant, tout homme a droit, sur son passage. De venir lui cracher sa sentence au visage, Et de prendre une épée, une hache, un couteau !.,. — ■ Pardieu ! j'étais laquais ! Quand je serais bourreau ?...

LA REINE

Vous n'allez pas frapper cet homme ?

Je me blâme D'accomplir devant vous ma fonction. Madame. Mais il faut étouffer cette affaire en ce lieu. (Il pousse don Salluste vers le cabinet.) ■ — C'est dit, monsieur ! allez là-dedans prier Dieu !

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