ACTE IV, SCÈNE IV
I règne, on l'environne; il prononce sur elle; Et son autorité, maigre les protecteurs, Pulvérise l'ouvrage et les admirateurs.
ARISTE
dais vous le condamnez en croyant le défendre :
Est-ce bien là l'emploi qu'un bon esprit doit prendre?
L'orateur des foyers et des mauvais propos!
Quels titres sont les siens? l'insolence et des mots,
Des applaudissements, le respect idolâtre
D'un essaim d'étourdis, chenilles du théâtre,
Et qui, venant toujours grossir le tribunal
Du bavard imposant qui dit le plus de mal,
Vont semer d'après lui l'ignoble parodie
Sur les fruits des talent? et les dons du génie :
Cette audace d'ailleurs, cette présomption
Qui prétend tout ranger à sa décision.
Est d'un fat ignorant la marque la plus sûre :
L'homme éclairé suspend l'éloge et la censure;
II sait que sur les arts, les esprits et les goûts,
Le jugement d'un seul n'est point la loi de tous;
Q l'attendre est pour juger la règle la meilleure.
Et que l'arrùt public est le seul qui demeure.
VA LE RE
Il est \rai; mais enfin Cléon est respecté. Et je vois les rieurs toujours de son côté.
ARISTE
■De si honteux succès ont-ils de quoi vous plaire?
Du rôle de plaisant connoissez la misère :
J'ai rer.contré souvent de ces gens à bons mots.
De ces hommes charmants qui n'étoient que des sots;
Malgré tous les efforts de leur petite envie,
Une froide épigramme, une bouffonnerie, A. ce qui vaut mieux qu'eux n'ôtera jamais rien, Et, malgré les plaisanis, le bien est toujours bien. J'ai vu d'autres méchants d'un grave caractère, Gens laconiques, froids, à qui rien ne peut plaire; Examinez-les bien, un ton sentencieux Cache leur nullité sous un air dédaigneux : Cléon souvent aussi prend cet air d'importance, 11 veut être méchant jusque dans son silence : Mais qu'il se taise eu non, tous les esprits bien faits Sauront ie mépriser jusque dans ses succès.
VALiiRi;.
Lui refuseriez-vous l'esprit? j'ai peine à croire...
AUISTE.
3!ais à l'esprit méchant je ne vois point de gloire :
Si vous saviez combien cet esprit est aisé.
Combien il en faut peu, comme il est méprisé!
Le plus stupide obtient la même réussite :
Eh ! pourquoi tant de gens ont-ils ce plat mérite ?
Stérilité de l'âme, et de ce naturel
Agréable, amusant, sans bassesse et sans fiel.
On dit l'esprit commun; par son succès bizarre,
La méchanceté prouve à quel point il est rare .
Ami du bien, de l'ordre, et de l'humanité.
Le véritable esprit marche avec la bonlé.
Cléon n'offre à nos yeux qu'une fausse lumière :
La réputation des mœurs est la première;
Sans elle, croj^ez-moi, tout succès est trompeur •
Mon e.-timr- toujours commence par le cœur;
Sans lui l'esprit n'est rien , et, malgré vos maximes,
Il produit seulement des erreurs et des crimes.