‹ Œuvres choisiesChapitre 74 sur 149 · G É ROME · texte numérisé non relu

G É ROME

Et puis d'ailleurs, ma nièce Ne me dédira point, je crois, de ma promesse, Ni Valère non plus. Avant nos différends, Ils se voyoient beaucoup, n'étant encor qu'enfants, Ils s'aimoient; et souvent cet instinct de l'enfance Devient un sentiment quand la raison commence. Depuis près de six ans qu'il demeure à Paris Ils ne se sont pas vus : mais je serois surpris Si, par ses agréments et son bon caractère, Chloé ne relrouvoit tout le goût de Valère.

LISETTE

Gela n'est pas douteux.

GÉRONTE

Encore une rai-on ; Pour finir : j'aime fort ma terre, ma maison; Leur embellissement fit toujours mon étude. On n'est pas immortel : j'ai quelque inquiétude Sur ce qu'après ma mort tout ceci deviendra : Je voudrois mettre au fait celui qui me suivra, Lui laisser mes projets. J'ai vu naître Valère : J'aurai, pour le former, l'autorité d'un père.

LISETTE

Rien de mieux : mais...

Quoi, mais? J'aime qu'on parle

fO LE MECHANT.

LISETTi:.

Toul cela seroi'. beau : mais cela n'est pas fait.

GÉRONTE

Eli ! pourquoi donc ?

LlSETTi;.

Pourquoi? pour une bagaLoile Qui fora tout manquer. Madame y consent-elle? Si j'ai bien entendu, ce n'est pas son avis.

GÉRONTE

Qu'importe? ses conseils no seront pas suivis.

LISETTE

Ah! vous êtes bien fort, mais c'est loin de Florise :

Au fond, elle vous mène en vous semblant soumise,

El, |iar malheur pour vous et toute la maison.

Elle n'a pour conseil que ce monsieur Cléon,

Un mauvais cœur, un traître, enfin un homme horrible,

El pour qui votre goût m'est incompréhensible.

GÉRONTE

Ah ! te voilà toujours. On ne sait pas pourquoi Il le déplaît si fort.

LISETTE

Ohl je le sais bien, moi. Ma maîtresse autrefois me trailoit à merveille, Et ne peut me souffrir depuis qu'il la conseille. Il croit que de ses tours je ne soupçonne rien ; Je ne suis point ingrate, et je lui rendrai bien... Je vous l'ai déjà dit, vous n'en voulez rien croire, C'est l'esprit le plus faux, et l'àme la plus noire; Et je ne vois que 'rop que ce qu'on m'en a dit...

GÉRONTE

Toujours la calomnie en veut aux gens d'esprit.

ACTEI.SCENEII. 2c

Quoi donc! parce qu'il sait saisir le ridicule, Et qu'il dit tout le mal qu'un flatteur dissimule, On lo prétend méchant! c'est qu'il est n-^turel : Au fond , c'est un bon cœur, un homm^ essentiel

LISETTE

Mais je ne parle pas seulement de ?on style. S'il n'avoit de mauvais que le fiel qu'il distille, Ce seroit peu de chose, et tous les médisants Ne nuisent pas beaucoup chez les honnêtes gens. Je parle de ce goût de troubler, de détruire, Ou talent de brouiller, et du plaisir de nuire : Semer l'aigreur, la haine et la division, Faire du mal enfin, voilà votre Cléon; Voilà le beau portrait qu'on m'a '"ait de son âme Dans le dernier voyage oii j'ai suivi madame. Dans votre terre ici fixé depuis longtemps. Vous ignorez Paris et ce qu'on dit des gens. Moi, le voyant là-bas s'établir chez Florise, Et lui trouvant un ton suspect à ma franchise, Je m'informai de l'homme, et ce qu'on m'en a dit Est le tableau parfait du plus méchant esprit; C'est un enchaînement de tours, d'horreurs secrètes De gens qu'il a brouillés, de noirceurs qu'il a faites, Enfin, un caractère effroyable, odieux.

GÉRONTK.

Fables que tout cela, propos des envieux. Je le connois, je l'aime, et je lui rends justice. Chez moi, j'aime qu'on rie, et qu'on me divertisse; Il y réussit mieux que tout ce que je voi. D'ailleurs, il est toujours de même avis que moi; Preuve que nos esprits étoient faits l'un pour l'autre,

Et qu'une sympathie, un goût comme le nôtre,

Sont pour durer toujours : et puis, j'aime ma sœur

Et quiconque lui plaît convient à mon,humeur :

Elle n'amène ici que bonne compagnie;

Et, grâce à ses amis, jamais je ne m'ennuie.

Quoi! si Cléon étoit un homme décrié,

L'aurois-je ici reçu? l'auroit-elle prié?

Mais quand il seroit tel qu'on te l'a voulu peindre,

Faux, dangereux, méchant, moi, qu'en aurois-je à craindre?

Isolé dans nos bois, loin des sociétés,

Que me font les discours et les méchancetés?

LISETTE

Je ne jurerois pas qu'en attendant pratique II ne divisât tout dans votre doniestique. Madame me paroît déjà d'un autre avis Sur l'établissement que vous avez promis; Et d'une... Mais enfin je me serai méprise, Vous en êtes content; madame en est éprise. Je croirois même assez...

GÉRONTE

Quoi? qu'elle aime Cléon?

C'est vous qui l'avez dit, et c'est avec raison Que je le pense, moi ; j'en ai la preuve sûre. Si vous me permettez de parler sans figure, J'ai déjà vu madame avoir quelques amants; Elle en a toujours pris l'humeur, les sentiments, Le différent esprit. Tour à tour je l'ai vue Gu folle ou de bon sens, sauvage ou répandue, Six mois dans la morale, et six dans les romans. Selon l'amant du jour et la couleur du temps;

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