PSYCHÉ ET CUI'IDON
Nos amantss'entretenaientà leur ordinaire, et la jeune épouse, qui ne songeait qu'aux moyens de voir son mari, ne perdait pas une seule occasion de lui en parler. De discours en autre ils vinrent aux merveilles de ce séjour. Après que la belle eut fait une longue énumération des plaisirs qu'elle y rencontrait, disait-elle, de tous côtés, il se trouva qu'à son compte le principal point y manquait. Son mari ne voyait que trop où elle avait dessein d'en venir; mais, comme entre amants les contestations sont quelquefois bonnes à plus d'une chose, il voulut qu'elle s'expliquât, et lui demanda ce que ce pouvait être que ce point d'une si grande importance, vu qu'il avait donné ordre aux fées que rien ne manquât. « Je n'ai que faire des fées pour cela, repartit la belle : voulez-vous me î"endre tout à fait heureuse ? je vous en enseignerai un moyen bien court: il ne faut... Mais je vous l'ai dit tant de fois inutilement, que je n'oserais plus vous le dire.
' — Non, non, reprit le mari, n'appréhendez pas de m'être importune : je veux bien que vous me traitiez comme on fait les dieux *; ils prennent plaisir à ; e faire demander cent fois une même chose : qui vous a dit que je ne suis pas de leur naturel? »
Notre héroïne, encouragée par ces paroles, lui repartit : « Puisque vous me le permettez, je vous dirai franchement que tous vos palais, tous vos meubles, tous vos jardins, ne sauraient me récompenser- d'un moment de votre présence, et vous voulez que j'en sois tout à fait privée : car je ne puis appeler prc'senre un bien où^ les yeux n'ont aucune part.
— Quoi ! je ne suis pas maintenant de corps auprès de vous, reprit le mari, et vous ne me touchez pas?
— Je vous touche, repartit-elle, et sens bien que vous avez une bouche, un nez, des yeux, un visage, tout cela proportionné comme il faut, et, selon que je m'imagine, assorti de traits qui n'ont pas leurs pareils au monde ; mais jusqu'à ce que j'en sois assurée, cette présence de corps dont vous me parlez est présence d'esprit pour moi. — Présence d'esprit! » repartit l'époux. Psyché l'empêcha de continuer, et lui dit en l'interrompant : « Apprenez-moi du moins les raisons qui vous rendent si opiniâtre.
— Je ne vous les dirai pas toutes, reprit l'époux ; mais, afm de vous contenter en quelque façon, examinez la chose en vous-même ; vous serez contrainte de m'avouer qu'il est à propos pour l'un et pour l'autre de demeurer en l'état où nous nous trouvons. Premièrement, tenez-vous certaine que du moment que vous n'aurez plus rien à souhaiter, vous vous ennuierez : et comment ne vous ennuieriez-vous pas? les dieux s'ennuient bien ; ils sont contraints de se faire de temps en temps des sujets de désir et d'inquiétude : tant il est vrai que l'entière satisfaction et le dég^oût se tiennent la main! Pour ce qui me touche, je prends un plaisir extrême à vous voir en peine; d'autant plus que votre imagination ne se forge guère de monstres, j'en-