IV. — Rirne
La rime est un des éléments constitutifs du vers français; sans elle, en dépit du nombre fixe des syllabes et de la régularilé de la coupe, le rythme aurait tôt fait de s'embrouiller, on perdrait 'e
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fil de la cadence. Mais la rime bat en quelque sorte la mesure : par le retour rés^ulier d'une sonorité accentuée, elle nous avertit de la fin des vers, eile précise et consomme le rythme ^
Il semijle que, dans un système de vers libres "comme ceux de La l'^ontaine, la rime dût être lorlement marquée. La Fontaine ne l'a pas cru. Il a pensé sans doute que la recherche de la rime riche coulerait quelque chose au naturel de la poésie, et aussi, probablement, qu'elle accuserait trop rinégalité de ses vers.
On peut distinguer chez La Fontaine plusieurs sortes de rimes : les riches, les indigentes, celles qui sont fondées sur une ancienne prononciation, etc.
1'» Rimes riches, — La Fontaine, nous l'avons dit, en a peu. Mais pourtant il en a : il lailrimer, par exemple, d'une façon très piquante, c^se et Caucase (vni. 9i, œuf et bœuf ^ Sablière, \).'rS^), pêcheur e[ prêcheur (v, 3), cornes et licornes (v, 4), autruche et cruche v, 4i. calendes et landes (vi, 10).
2° Rimes indigent'-s. — Nombreuses sont, dans les Fables, les liiics indigentes. La Fontaine est le premier à s'accuser sur ce point :
Il entend la bergère adresser ces paroles Au doux zépliir, en le priant De les porter à son amanl.
« Je vous arrête à cette rime.
Dira mon censeur à l'instant ; Je ne la tiens pas légitime, Ni d'une assez grande vertu...
Remettez pour le mieux ces de ix vers à la f nte ! a
t Ces trois vers, aurait-il même pu dire, car instant ne rime pas mieux 'Qu'amant avec le mot priant *. > Les mots qui riment mal ne sont pas rares chez La Fontaine ; citons, entre beaucoup d'autres: 77i.agrn£7ïgnemen^ et enfant, ii, 1; naïveté et cure, viii, 2 ; vuilà el creva, i. 3 ; école et saule, i, 19 : saules et paroles, II, l ; usée et pensée, iv, 5 ; Vénus et nus, ir, 12 ; etc., etc.
o° Rimes fondées siirime ancienne prononciation. — Il ne faut pourtant pas se hâter de déclarer déiectueuses certaines rimes qv.i nous deioutent aujourd'hui ; elles se justifient par une pro! oaciation courante au xvi' siècle, et encore en usage au temps de La Fontaine, surtout dans la récitation soutenue. Ainsi, en faisant rimer cher et chercher, V, -S, monsieur et rieur. VUl. 2, fiers et volontiers, IV, i, fh et assis, III, 1. La Foniaine use d'une liberté que s'est permise Racine lui-môme -. C'esl que, dans ces mots, et aussi dans brebis el jadis (I,<> . nei et baudet, {\ il, i}, air et enfermer [Florentin, p 430},îaconsor.:i2
i. i?ime et ri/</i me ne sont, d'ail- ant ou e?2f, en raison même de
leurs, qu'un même mot. leur banalité, doivent toujours
i.'. Nous empruntons cette re- être très riches.)
nisrque à l'excellent ouvrage de 3. Racine fait rimer cher et ap^
M. Auiruste Dorchain. l'Art des prncher, monsieur et lionneur,
vers. (On sait que les rimes en fiers et premiers, fils et ravis.
OU les consonnes finales, r, rs, s, t, p:ai\laiei;t, dans la drclamalion. loute leur valeur, on les prononçait nellonionl.
(Il se pourruil nicme que les dernières rhiiës que nous a\o:is ran;?oes dans la caléiïorie précédente, écoU cl saule. s;ui!es et paroles, dussent bénéficier de celle remarque, et passer dans lu groupe dont il est queslion ici ^)
4. L'orthographe des rimes. — Ce qui montre que La Fontaine n'entend pas nr;;li;<iM- la rime, c'est que, toutes les t'ois qu'il le peut, il écrit le mol de façon à ce qu'il rime pour l'œil en même temps que pour l'oreille. C'est ainsi qu'il a écrit :
Assinée, VI, 2') {= nssignée), pour rimer av 'C hyiiumce,
Choinme ^ (= chôme). III, 8, — homme.
Craifre {= croître), XI, 1, — maître.
Émnte^, VII, 8 et X, 3, -- dispute ou députe.
Élrctes ( = élroites *), III, 8 et IV, 6, — retraites et belettes.
Maline i= maligne), VI, 15, — machine.
Héponce, XII, 1, — semonce.
Bespec, X, 7. circonspec, X, 11, — hec.
Sou (- saoul), II, 2, lit, 17, VIII. 9, - trou.
Plat fonds {= plafond^ I, 14, — flacons.
(N.-B. Nous pourrions encore citer bien d'autres exemples : gage pour qages {Florentin, p. 443) ; /;/c pom' pied, lX,2;sourci pour sourcil. XII, 7; sans compter les je dot, je rot, rcdeu/e/i.elc, toutes grajjhies provoquées par le besoin de la rime.)
5. Rimes redoublées. — En plus des combinaisons ordinaires de rimes (rimes plates, rimes croisées, rimes embrassées), La Fontaine use à cinq ou si.\ reprises, dans ses Fables, d'uuQ quatrième combinaison, celle des rimes redoublées. Ce syslcrne est admis. Mais ce en quoi La Fontaine se distini,'ue, c'est qu'il fait suivre, qu'il met à la file ces rimes redoublées Les Fables nous ofFrent, à cinq ou si.x reprises, des enfilades de rimes dont l'effet e.st parfois piquant :
« Quiconque avec elle naîtra Sans faute avec elle mourra.
Et jusqu'au bjut contredira.
Et, s'il peut, encor par-deZà. »
c Enfin qu'on a pendu le mauvais garnement.
Toutes, dis-je, unanimeme/if, Se promettent de rire à son enterrement » m, 18.
1. Il se pourrait que dans les ainsi, même ailleurs qu'à la .rime, mots écoles aiparoles la vovelle o 3. Voir Lexique.
fut prononcée alors longue ou 4. La diphtong-ne o; sf ju-unonçait
Jerni-Jonguc ^^'"^ "u è, ce qui exp'ifiue.cn même
2. C'est d'ailleurs la graphie du t«;mps que cette (-napliic, les rimes LicUonnaire de l'Académie, 1004- étroit ft flouet, 111, 17, froid nX 17'jO ; et La Fontaine écrit le mot fouet, X, 9.
« 11 avilit qu'au hibou Dieu donna géciilure ; De façon qu'un beausoii- qu'il ('tait en pà/ure,
Notre aigle aperçut d'a\enture,
Dans les coins d'uuf^ roche dure.
Ou dans les trous d'une masure
(Je ne sais pas lequel des deux).
De petits monstres forthi/eux. »
On pourrait encore citer deux nu trois exemples de ces séries de rimes, qui rappellent les laisses assonancées ou les strophes monorimes du moyen àjîe.et un peu aussi les amusantes kvrielles do' mots de Rabelais. (Cf. VIII, 14 ; VIII, 15 ; XII, 10). De ces séries, il n'en est peut-être qu'une, dont l'intention nous échappe et dont l'effet nous paraisse médiocrement heureu.x; c'est ':eîle du livre Xll. Les autres sont fort plaisantes.
LEXIQUE
A. La préposition A étaitplus employée quanjouicrhui ; en particulier, elle remplaçait dans, pour, Hvec, etc., là où les exigerait l'usage actuel.
A marque, d'une façon générale, la dest' nation.