‹ Œuvres choisies (volume 2)Chapitre 15 sur 37 · QU'UN HONNÊTE HOMME NE CHANGE JAMAIS DE RELIGION · texte numérisé non relu

QU'UN HONNÊTE HOMME NE CHANGE JAMAIS DE RELIGION

Saint-Pétersbourg, 9 décembre 1809.

Madame,

Vous exigez que je vous adresse mon opinion sur la maxime si fort à la mode, qu'un honnête homme ne change jamais de religion. Vous me trouverez toujours disposé, Madame , à vous donner des preuves d'une déférence sans bornes; et je m'empresserai d'autant plus à vous obéir dans cette occasion, que, si je ne me trompe infiniment , il ne reste plus entre vous et la vérité que ce vain fantôme d'honneur qu'il est bien important de faire disparaître.

Il m'eût été bien plus doux de vous entretenir de vive voix; mais la Providence ne l'a point voulu. Je vous écrirai donc , puisque nous sommes séparés pour très longtemps, peut-être même pour toujours; et j'ai le ferme

espoir que cotte lettre produira sur un esprit aussi bien fait que le vôtre tout l'effet que j'en attends.

La question ne saurait être plus importante ; car si nul homme ne doit chang-er de religion, il n'y a plus de question sur la religion. 11 est inutile et même ridicule de s'informer de quel côté se trouve la vérité. Tout le monde a raison ou tout le monde a tort , comme il vous plaira : c'est une pure affaire de police, dont il ne vaut pas la peine de s'occuper.

Mais pesez bien , je vous en supplie , l'alternative siîivante : Pour que tout honnête homme soit obligé de conserver sa relig-ion, quelle qu'elle soit, il faut nécessairement que toutes les religions soient vraies, ou que toutes les religions soient fausses. Or. de ces deux propositions, la première ne peut se trouver que dans la bouche d'un insensé, et la seconde dans celle d'un impie. Ainsi, je suis bien dispensé, avec une personne telle que vous, d'examiner la question dans son rapport avec l'une ou l'autre de ces deux suppositions; et je dois me restreindre à une troisième, je veux dire à celle qui admet une religion vraie, et rejette toutes les autres comme fausses.

Je le dois d'autant plus , que c'est précisément de cette supposition que l'on part pour prétendre que chacun doit garder la sienne. En effet, dit-on, le Latin dit qu'il a raison, le Grec dit qu'il a raison , le Protestant dit qu'il a raison : entre eux, qui sera juge? Ma réponse serait bien simple, si c'était là l'état de la question; je dirais : C'est Dieu qui examinera si l'homme ne s'est point trompé lui-même; s'il a étudié la question avec toute l'attenticn dont il est capable , et surtout s'il ne s'est point laissé aveugler par l'orgueil ; car il ny a point de grâce pour l'orgueil.

Mais ce n'est point du tout de quoi il s'agit; on change

l'état de la question pour l'embrouiller. Il ne s'agit nullement de savoir ce qui arrivera d'un homme qui se croit de Ijonne foi dans le chemin de la vérité , quoiqu'il soit réellement dans celui de l'erreur; encore une fois, Dieu le jugera, et il est ])ien singulier que nous ayons tant de peur que Dieu ne sache pas rendre justice à tout le monde. 11 s'agit, et il s'agit uniquement, de savoir ce que doit faire rhomme qui professe une religion quelconque, et qui voit clairement la vérité ailleurs? Voilà la question , et il n'y a ni raison ni bonne foi à la changer pour en examiner une toute différente, puisque nous sommes tous d'accord qu'un homme qui change de religion sans conviction est un lâche et même un scélérat.

Cela posé, quel téméraire osera dire que l'homme à qui la vérité devient manifeste doit s'obstiner à la repousser? Il n'y a rien de si terrible que l'empire d'une fausse maxime une fois établie sur quelque préjugé qui nous est cher; à force de passer de bouche en bouche, elle devient une sorte d'oracle qui subjugue les meilleurs esprits. De ce nombre est celle que j'examine dans ce moment : c'est le coussin que l'erreur a imaginé pour reposer sa tète et dormir à l'aise.

La vérité n'est pas, quoi qu'on en dise, si difficile à connaître. Ctiacun, sans doute, est maître de dire no?i; mais la conscience est infaillible, et son aiguillon ne saurait être écarté ni émoussé. Que fait-on donc pour se mettre à l'aise , et pour contenter à la fois la paresse, qui ne veut point examiner, et l'orgueil, qui ne veut point se dédire? On invente la maxime qu'wn homme d'honneur ne change point de religion, et là-dessus on se tranquillise , sans vouloir s'apercevoir (ce qui est cependant de la plus grande évidence) que ce bel adage esr, tout à la fois une absurdité et un blasphème.

Une absurdité : car que peut-on imaginer de plus extravagant, de plus contraire à la nature d'un être intelligent , que la profession de foi expresse et antérieure (le repousser la vérité, si elle se présente? On enverrait à r hôpital des fous celui qui prendrait un tel engagement dans les sciences humaines; mais quel nom donner à celui qui le prend à l'égard des vérités divines?

Un blasphème : car c'est absolument et au pied de la lettre la même chose que si l'on disait formellement à Dieu : « Je me moque de ce que vous dites ; révélez ce « qu'il vous plaira : je suis né juif, mahométan, idô- « lâtre, etc., je m'y tiens. Ma règle sur ce point est le <i degré de longitude et de latitude. Vous pouvez avoir « ordonné le contraire, mais peu m'importe. »

Vous riez , Madame ; mais il n'y a ici ni exagération ni rhétorique : c'est la vérité toute pure; jugez-en vousmême dans le calme de la réflexion.

En vérité , il s'agit bien d'un vain point d'honneur et d'un engagement d'orgueil dans une m'atière qui intéresse la conscience et le salut !

Mais je ne prétends pas en demeurer là , et j'ai la prétention de vous montrer que l'honneur même, tel que nous le concevons dans le monde , ne s'oppose nullement au changement de religion ; pour cela , remontons aux principes.

Il y a aujourd'hui mille huit cent neuf ans qu'il y a toujours eu dans le monde une Église catholique qui a toujours cru ce qu'elle croit. Vos docteurs vous auront dit mille fois que nous avons innové ; mais prenez garde d'abord que , si nous avions réellement innové , il serait assez singulier qu'il fallût publier tant de gros livres pour le prouver (livres , au reste , réfutés sans réplique par nos écrivains). Eh! mon Dieu, pour prouver que vous avez varié, vous autres qui n'existez cependant que

LETTRE A UNE DAME PROTESTANTE. lôl

d'hier, il ne faut pas se donner tant de peine. Un des meilleurs livres de l'un de nos plus grands hommes contient V histoire de vos variations. Les professions de foi se sont succédé chez vous comme les feuilles se succèdent sur les arbres; et aujourd'hui on se ferait lapider en Allemagne, si l'on soutenait que la confession d'Augsbourg, qui était cependant l'évangile du seizième siècle , oblige les consciences.

Mais allons au-devant de toutes difficultés. Partons d'une époque antérieure à tous les schismes qui divisent aujourd'hui le monde. Au commencement du dixième siècle, il n'y avait qu'une foi en Europe. Considérez cette foi comme un assemblag-e de dogmes positifs : l'unité de Dieu, la trinité, l'incarnation, la présence réelle; et, pour mettre plus de clarté dans nos idées , supposons qu'il y ait cinquante de ces dogmes positifs. Tous les chrétiens croyaient donc alors cinquante dogmes. L'Eglise grecque ayant nié la procession du Saint-Esprit et la suprématie du pape, elle n'eut plus que quarantehuit points de croyance, par où vous voyez que nous croyons toujours tout ce qu'elle croit, quoiqu'elle nie deux choses que nous crayons. Vos sectes du seizième siècle poussèrent les choses beaucoup plus loin, et nièrent encore plusieurs autres dogmes; mais ceux qu'ils ont retenus nous sont communs. Enfin, la religion catholique croit tout ce que les sectes croient; ce point est incontestable.

Ces sectes, quelles qu'elles soient, ne sont donc point des religions : ce sont des négations, c'est-à-dire rien par elles-mêmes ; car dès qu'elles affirment, elles sont catholiques.

Il suit de là une conséquence de la plus grande évidence : c'est que le catholique qui passe dans une secte apostasie véritablement, parce qu'il change de croyance.

et qu'il nie aujourd'hui ce qu'il croyait hier; mais qutle sectaire qui passe dans FÉslise n'abdique au contraire aucun dogme, il ne nie rien de ce qu'il croyait ; il croit au contraire ce qu'il niait, ce qui est JDien difTérent.

Dans toutes les sciences, il est honorable de faire des découvertes et d'apprendre des vérités qu'on ignorait. Par quelle singularité la science de la religion, la seule absolument nécessaire à l'homme, serait-elle exceptée"? Le maliométan qui se fait chrétien passe d'une religion positive dans une autre du même genre. Il peut donc en coûter à sou orgueil d'abdiquer des dogmes positifst et de confesser que ce même Mahomet qu'il regardai, comme un prophète envoyé de Dieu n'est cependant qu'un imposteur.

Il en est tout autrement de celui qui passe d'une secte chrétienne dans la mère Eglise. On ne lui demande pas de renoncer à aucun dogme, mais seulement d'avouer qu'outre les dogmes qu'il croit et que nous croyons tous comme lui, il en est d'autres qu'il ignorait, et qui cependant se trouvent vrais.

Tout homme qui a de la raison doit sentir l'immense diiïérence de ces deux suppositions.

Maintenant, je vous prie d'arrêter votre esprit sur la considération suivante, qui est digne de toute votre attention. Pourquoi lamaxime qu'il ne faut jamais changer de religion est-elle anathématisée par nous comme un blasphème extravagant? Et pourquoi cette maxime est-elle canonisée comme un oracle de l'honneur dans tous les pays séparés? Je vous laisse le soin de répondre.

Voilà ce que j'avais à vous dire sur cette grande question. Je n'emploie, comme vous voyez, ni grec ni latin ; je n'invoque que le bon sens, qui parle si haut qu'il est impossible de lui résister. Pour peu que vous y réfléchissiez, vous ne pouvez pas douter que le catholique qui

passe dans une secte est nécessairement un homme méprisable, mais que le chrétien qui d'une secte quelconque repasse dans l'Eglise (s'il agit par conviction, cela s'entend assez) est un fort honnête homme, qui remplit un devoir sacré.

Permettez-moi d'ajouter encore l'expérience à la théorie : nous avons dans notre religion des listes (si nombreuses que nous en avons fait des livres) d'hommes éminents par leur dignité, leur rang, leurs lumières et leurs talents, qui, malgré tous les préjugés de secte et d'éducation, ont rendu hommage à la vérité en rentrant dans l'Église. Essayez, je vous prie, de faire une liste semblable de tous les hommes qui ont abjuré le catholicisme pour entrer dans une secte. Vous ne trouverez, en général, que des libertins, de mauvaises tètes, ou des hommes abjects. J'en appelle à vous-même , Madame : vous n'avez pas voulu confier vos enfants au moine défroqué qui arriva ici il y a quelque temps. Il ne s'agissait cependant que de leur apprendre la géographie et l'arithmétique, objets qui n'ont rien de commun avec la foi. Il faut que vous le méprisiez bien profondément; mais il ne dépend pas de vous de mépriser, par exemple, le comte de Stolberg ou le prince-abbé Gallitzin. Des gens qui n'ont pas votre franchise pourront les blâmer, parce que, encore une fois, on ne peut empêcher personne de direoz^iou non; mais j'en appelle de bon cœur à leur conscience.

La route étant aplanie, il ne s'agit plus que de marcher. Vous allez me demander : Que faut-il faire? Je ne veux rien brusquer, Madame ; vous savez combien je redoute les publicités inutiles ou dangereuses. Vous avez un époux, une famille et des biens. Un éclat de votre part compromettrait tout cela sans fruit ; je n'entends pas du tout presser ce point avec une rigueur théologique ; mais

16 i LETTRES OPUSCULES.

il y a des moyens doux qui opèrent beaucoup et sans inconvénient. En premier lieu, si vous ne pouvez encore manifester la vérité, vous êtes tenue au moins de ne jamais la contredire. Que l'usage, le respect humain ou la politique, que l'orgueil national surtout, ne vous arrachent jamais un mot contre elle! En second lieu, songez qu'une dame de votre caractère est une véritable souveraine dans son cercle. Ses enfants, ses amis, ses domestiques, sont plus ou moins ses sujets; agissez dans l'étendue de cet empire. Faites tomber autant qu'il est en vous les préjugés malheureux qui ont tant fait de mal au monde; vos devoirs ne s'étendent pas au delà de votre pouvoir. Pour le bien comme pour le mal, Tinfluence de votre sexe est immense; et peut-être que, pour ramener l'orgueil qui s'obstine, il n'y a pas d'argument plus efficace que celui d'une épouse respectable dont les vertus reposent sur la foi.

Favorisez la lecture des bons livres qui vous ont amenée vous-même au point où vous êtes. Voltaire a dit : Les livres ont toiU fait. Il n'avait que trop raison ; prenezlui sa maxime, et tournez-la contre l'erreur.

Enfin , Madame , ceci est le principal : mettez- vous en règle avec votre conscience, c'est-à-dire avec Dieu. La bonne foi ne périt jamais. Soumettez-vous parfaitement à la vérité; tenez pour vrai tout ce qui est vrai, pour faux tout ce qui est faux; désirez de tout votre cœur que l'empire de la vérité s'étende de jour en jour, et laissez dire tous ceux qui ont la prétention de vous deviner. Quand vous serez ainsi disposée, je vous dirai comme Lusignan : Allez, le ciel fera le reste!

J'ai l'honneur d'être, etc.

La lettre du 9 décembre 1809 à une dame protestante ayant été lue

à une dame russe, sur qui elle fit beaucoup d'impression , cette dame demanda à l'auteur la permission de lui adresser une question par écrit, ce qu'elle fit bientôt par le billet suivant:

Saint-Pétersbourg, 29 Janvier 1810.

Monsieur,,

Si une religion ne diffère de l'autre que par deux points très peu importants, il me semble qu'il n'y a réellement ni schisme ni erreur; que l'une est aussi bonne que l'autre, ou, pour mieux dire, que c'est la même religion professée en deux idiomes différents.

Vous avez eu la bonté, Monsieur, de me communiquer vos idpes que je crois avoir bien comprises A mon tour, je vous soumets les miennes. Si ma question n'est point indiscrète, je réclame la promesse que vous m'avez faite, et j'attendrai Trotre réponse avec impatience.

J'ai l'honneur d'être, etc.

Cette question donna heu à la ieicre suivante

SUR

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