‹ Œuvres choisies (volume 2)Chapitre 2 sur 37 · DES REVOLUTIONS · texte numérisé non relu

DES REVOLUTIONS

Nous sommes tous attachés au trône de l'Être suprême par une chaîne souple, qui nous retient sans nous asservir.

Ce qu'il y a de plus admirable dans Tordre universel des choses , c'est l'action des êtres libres sous la main divine. Librement esclaves , ils opèrent tout à la fois volontairement et nécessairement : ils font réellement ce qu'ils veulent , mais sans pouvoir déranger les plans généraux. Chacun de ces êtres occupe le centre d'une sphère d'activité, dont le diamètre varie au gré del'élernel géomètre, qui sait étendre, restreindre, arrêter ou diriger ia volonté , sans altérer sa nature.

Dans les ouvrages de l'homme , tout est pauvre comme l'auteur : les vues sont restreintes, les moyens raides, les ressorts inflexibles, les mouvements pénibles et les résul-

tats monotones. Dans les ouvrages divins, les richesses de l'infini se montrent à découvert jusque dans le moindre élément; sa puissance opère en se jouant; dans ses mains tout est souple, rien ne lui résiste; pour elle tout est moyen, même l'obstacle; et les irrégularités produites par l'opération des agents libres , viennent se ranger dans l'ordre général.

Si l'on imagine une montre dont tous les ressorts varieraient continuellement de force, de poids, de dimension , de forme et de position , et qui montrerait cependant l'heure invariablement, on se formera quelque idée de l'action des êtres hbres relativement aux plans du Créateur.

Dans le monde politique et moral, comme dans le monde physique , il y a un ordre commun , et il y a des exceptions à cet ordre. Communément nous voyons une suite d'effets produits par les mêmes causes; mais à certaines époques, nous voyons des actions suspendues, des causes paralysées et des effets nouveaux.

Le miracle est un effet produitpar une cause divine ou surhumaine, qui suspend ou contredit une cause ordinaire. Que dans le cœur de l'hiver, un homme commande à un arbre , devant mille témoins , de se couvrir subitement de feuilles et de fruits , et que l'arbre obéisse , tout le monde criera au miracle , et s'inclinera devant le thaumaturge. Mais la révolution française , et tout ce qui se passe en Europe dans ce moment, est tout aussi merveilleux dans son genre que la fructification instantanée d'un arbre au mois de janvier : cependant les hommes, au lieu d'admirer, regardent ailleurs ou déraisonnent.

Dans l'ordre physique où l'homme n'entre point comme cause , il veut bien admirer ce qu'il ne comprend pas ; mais dans la sphère de son activité , où il sent qu'il est cause libre , son orgueil le porte aisément à voir le dé-

sorrfre partout où son action est suspendue ou dérangée.

Certaines mesures qui sont au pouvoir de l'homme , produisent régulièrement certains effets dans le cours ordinaire des choses; s'il manque son but, il sait pourquoi , ou il croit le savoir ; il connaît les obstacles, il les aDprécie , et rien ne l'étonné.

Mais dans les temps de révolutions , la chaîne qui lie l'homme se raccourcit brusquement , son action diminue, et ses moyens le trompent. Alors entraîné par une force inconnue , il se dépite contre elle, et au lieu de baiser la main qui le serre, il la méconnaît ou l'insulte.

Je ri y comprends rien , c'est le grand mot du jour. Ce mot est très sensé , s'il nous ramène à la cause première qui donne dans ce moment un si grand spectacle aux hommes : c'est une sottise , s'il n'exprime qu'un dépit ou un abattement stérile.

« Comment donc ? (s'écrie-t-on de tous côtés) les hom- « mes les plus coupables de lunivers triomphent de « l'univers ! Un régicide affreux a tout le succès que pou- « valent en attendre ceux qui l'ont commis ! La monar- « chie est engourdie dans toute l'Europe ! Ses ennemis «< trouvent des alliés jusque sur les trônes! Tout réussit « aux méchants! Les projets les plus gigantesques s'exé- (( cutent de leur part sans difficulté , tandis que le bon « parti est malheureux et ridicule dans tout ce qu'il ence treprend! L'opinion poursuit la fidélité dans toute « l'Europe I Les premiers hommes d'État se trompent « invariablement! les plus grands généraux sont humi- « liés, etc. »

Sans doute , car la première condition d'une résolution décrétée , c'est que tout ce qui pouvait la prévenir n'existe pas, et que rien ne réussisse à ceux qui veulent l'empêcher. Mais jamais l'ordre n'est plus visible, jamais la Providence n'est plus palpable que lorsque l'action

supérieure se substitue à celle de rhomme et agit toute seule : c'est ce que nous voyons dans ce moment.

Ce qu'il y a de plus frappant dans la révolution française, c'est cette force entraînante qui courbe tous les obstacles. Son tourbillon emporte comme une paille légère tout ce que la force humaine a su lui opposer : personne n'a contrarié sa marche impunément. La pureté des motifs a pu illustrer l'obstacle , mais c'est tout ; et cette force jalouse, marchant invariablement à son but, rejette ég'alement Gharette, Dumouriez et Drouet.

On a remarqué, avec grande raison, que la révolution française mène les hommes plus que les hommes ne la mènent. Cette observation est de la plus grande justese; et quoiqu'on puisse l'appliquer plus ou moins à toutes les grandes révolutions, cependant elle n'a jamais été plus frappante qu'à cette époque.

Les scélérats même qui paraissent conduire la révolution, n'y entrent que comme de simples instruments; et dès qu'ils ont la prétention de la dominer, ils tombent ignoblement. Ceux qui ont établi la république, l'ont fait sans le vouloir et sans savoir ce qu'ils faisaient ; ils y ont été conduits par les événements : un projet antérieur n'aurait pas réussi.

Jamais Robespierre , Collot ou Barère , ne pensèrent à établir le gouvernement révolutionnaire et le régime de la Terreur ; ils y furent conduits insensiblement par les circonstances, et jamais on ne reverra rien de pareil. Ces hommes, excessivement médiocres, exercèrent sur une nation coupable le plus affreux despotisme dont l'histoire fasse mention, et sûrement ils étaient les hommes du royaume les plus étonnés de leur puissance.

j\lais au moment même où ces tyrans détestables eurent comblé la mesure de crimes nécessaires à cette phase de la révolution, un souffle les renversa. Ce pouvoir

gigantesque qui faisait trembler la France et FEurope ne tint pas contre la première attaque ; et comme il ne devait y avoir rien de grand, rien d'auguste dans une révolution toute criminelle , la Providence voulut que le premier coup fût porté par des septembriseurs , afin que la justice même fût infâme (1).

Souvent on s'est étonné que des hommes plus que médiocres aient mieux jugé la révolution française que des hommes du premier talent ; qu'ils y aient cru fortement, lorsque des politiques consommés n'y croyaient point encore. C'est que cette persuasion était une des pièces de la révolution, qui ne pouvait réussir que par l'étendue et l'énergie de l'esprit révolutionnaire, ou, s'il est permis de s'expHquer ainsi , par la foi à la révolution. Ainsi, des hommes sans génie et sans connaissances ont fort bien conduit ce qu'ils appelaient le char révolutionnaire ; ils ont tout osé sans crainte de la contre-révolution ; ils ont toujours marché en avant, sans regarder derrière eux; et tout leur a réussi, parce qu'ils n'étaient que les instruments d'une force qui en savait plus qu'eux. Ils n'ont pas fait de fautes dans leur carrière révolutionnaire , par la raison que le Auteur de Vaucanson ne fit jamais de notes fausses.

Le torrent révolutionnaire a pris successivement différentes directions ; et les hommes les plus marquants dans la révolution n'ont acquis l'espèce de puissance e^ de célébrité qui pouvait leur appartenir, qu'en suivant le cours du moment : dès qu'ils ont voulu le contrarier ,

(1) Par la même raison, l'honneur est déshonoré. Un journaliste (le Républicain) a (lit avec beaucoup d'esprit et de justesse : Je comprends fort bien comment on peut dëpanthéoniser Marat; mais je ne concevrai jamais comment on pourra de'maratiser le Panthéon. On s'est plaint de voir le corps de Turenne oublié dans le coin d'un muséum, à côté du squelette d'un animal: quelle imprudence! il y en avait assez pour faire naître l'idée de jeter au Panlliéon ces restes vénérables.

b CONSIDERATIONS SUR LA FRANCE.

OU seulement s'en écarter en sïsolant, en travaillant trop pour eux , ils ont disparu de la scène.

Voyez ce Mirabeau qui a tant marqué dans la révolution : au fond, c'était le roi de la halle. Par les crimes qu'il a faits, et par ses livres qu'il a fait faire, il a secondé le mouvement populaire : il se mettait à la suite d'une masse déjà mise en mouvement, et la poussait dans le sens déterminé; son pouvoir ne s'étendit jamais plus loin : il partageait avec un autre héros de la révolution le pouvoir d'agiter la multitude , sans avoir celui de la dominer, ce qui forme le véritable cachet de la médiocrité dans les troubles politiques. Des factieux moins brillants , et en effet plus lialnles et plus puissants que lui, se servaient de son influence pour leur profit. Il tonnait à la tribune, et il était leur dupe. Il disait en mourant, que s'il avait vécu, il aurait rassemblé les pièces éparses de la monarchie ; et lorsqu'il avait voulu, dans le moment de sa plus grande influence , viser seulement au ministère, ses subalternes l'avaient repoussé comme un enfant.

Enfin, plus on examine les personnages en apparence les plus actifs de la révolution . et plus on trouve en eux quelque chose de passif et de mécanique. On ne saurait trop le répéter, ce ne sont point les hommes qui mènent la révolution , c'est la révolution qui emploie les hommes. On dit fort bien, quand on dit qu'elle va toute seule. Cette phrase signifie que jamais la Divinité ne s'était montrée d'une manière si claire dans aucun événement humain. Si elle emploie les instruments les plus vils , c'est qu'elle punit pour régénérer.

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