‹ Œuvres choisies (volume 2)Chapitre 9 sur 37 · SIGNES DE NULLITE DANS LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS · texte numérisé non relu

SIGNES DE NULLITE DANS LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS

Le législateur ressemble au Créateur; il ne travaille pas toujours; il enfante, et puis il se repose. Toute législation vraie a son sabbat, et rintermittence est son caractère distinctif ; en sorte qu'Ovide a énoncé une vérité du premier ordre , lorsqu'il a dit :

Quod caret alterna requie durabile non est.

Si la perfection était l'appanage de la nature humaine , chaque législateur ne parlerait qu'une fois: mais, quoique toutes nos œuvres soient imparfaites, et nr' ^^^^^ ,.,a. ^^ ' les institutions politiques se vicien mdiquerai seuleobligé de venir à leur secours vx de base à cette conscependant la législation hur çais depuis le premier insmodèle par cette interrr' l'heure. Son repos l'hor

tive: pluselle aeit, et p. » f •» j i-

i . o ' Uppe, ont fait des livres; mais Lycurgue Jit

dire, fragile. de Lycurgue.) 11 n'y a pas une seule idée

Vovez les travaU'l"® 'ï"^ ^^^ échappé au bon sens de Plufarque. t;, " 1 deux Conseils ne peuvent se réunir dans une

Irance; quel noir,. 93 ^t. v, art. 60.)

l^' juillet 1789 jusqu'au moisd'octobre 1791, l'Assemblée nationale en a fait 2,55V

L'Assemblée législative en a fait, en onze mois et demi 1,712

La Convention nationale, depuis le premier jour de la république jusqu'au 4 brumaire an 4'' (26 octobre 1795), en a fait en 57 mois. . . 11,210

Total 15,479(1)

Je doute que les trois races des rois de France aient enfanté une collection de cette force. Lorsqu'on réfléchit sur ce nombre infini de lois, on éprouve successivement deux sentiments bien différents : le premier est celui de l'admiration, ou du moins de l'étonnement; on s'étonne, avec iM. Burke, que cette nation, dont la légèreté est un proverbe, ait produit des travailleurs aussi obstinés. L'édifice de ces lois est une œuvre atlantique dont l'aspect étourdit. Mais l'étonnement se change tout à coup en pitié, lorsqu'on songe à la nullité de ces lois; et l'on ne voit plus que des enfants qui se font tuer pour élever un grand édifice de cartes.

Pourquoi tant de lois? C'est parce qu'il n'y a point de législateur.

Qu'ont fait les prétendus législateurs depuis six ans? Rien ; car détruire n'est pas faire.

* ^ l«sser de contempler le spectacle inetabiir que le sce.. ' .,„ ^^ • g^ donne trois constitutions n'est qu'un thème.

Aussi , déjà dans ce monit ^ance, est rappelé dans une gazette tructioQ I inibre de 15,479 en moins de six

j'ai retrouvé dans mes tablettes 'i veut absolument dans une 30 novembre 1796, n° 218), 'ons et quelque centaines de i ne le sont pas. — Pour

en cinq ans. Nul législateur n'a tâtonné ; il dit jiat à sa manière, et la machine va. Malgré les différents efforts qu& les trois assemblées ont faits dans ce genre, tout est allé de mal en pis, puisque l'assentiment de la nation a constamment manqué de plus en plus à l'ouvrage des législateurs.

Certainement, la constitution de 1791 fut un beau monument de folie; cependant, il faut l'avouer, il avait passionné les Français; et c'est de bon cœur, quoique très follement, que la majorité de la nation prêta serment à la nation, à la loi et au roi. Les Français s'engouèrent même de cette constitution au point que, longtemps apfès qu'il n'en fut plus question, c'était un discours assez commun parmi eux, que pour revenir à la véritable monarchie, il fallait passer par la constitution de 1791. C'était dire, aufond, que pour revenir d'Asie en Europe, il fallait passer par la lune ; mais je ne parle que du fait (1).

La constitution de Condorcet n'a jamais été mise à l'épreuve, et n'en valait pas la peine; celle qui lui fut préférée, ouvrage de quelques coupe-jarrets, plaisait cependant à leurs semblables ; et cette phalange, grâce à la révolution, n'est pas peu nombreuse en France; en sorte qu'à tout prendre, celle des trois constitutions

(1) Un homme d'esprit qui avait ses raisons pour louer cette constitution^ et qui veut absolument qu'elle soit on monument de lu raison écrite, convient cependant que, sans parler de l'horreur pour les deux Chambres et de la restriction du veto, elle renferme encore plusieurs autres principes d'anarchie (20 ou 30 par exemple). Voyez Coup d'œil sur la Révolution française, par un ami de l'ordre et des lois, par M. M *. Hambourg, 179^, pages 28 et 77.

Mais ce qui suit est plus curieux. Cette constitution, dit l'auteur, ne pèche pas par ce qu'elle contient, mais par ce qui lui manque. Ibid., page 27. Cela s'entend : la constitution de 1791 serait parfaite, si elle était faite : c'est l'Apollon du Belvédère, moins la statue et le piédestal.

* M. le général de Moutesquiou.

qui a compté le moins de fauteurs, est celle d'aujourd'hui. Dans les assemblées primaires qui l'ont acceptée (à ce que disent les g-ouvernants) plusieurs membres ont écrit naïvement : accepté, faute de mieux. C'est en effet la disposition générale de la nation : elle s'est soumise par lassitude, par désespoir de trouver mieux : dans l'excès des maux qui l'accablaient, elle a cru respirer sous ce frêle abri; elle a préféré un mauvais port à une mer courroucée ; mais nulle part on n"a vu la conviction et le consentement du cœur. Si cette constitution était faite pour les Français, la force invincible de l'expérience lui gagnerait tous les jours de nouveaux partisans : or, il arrive précisément le contraire ; chaque minute voit un nouveau déserteur de la démocratie : c'est l'apathie, c'est la crainte seule qui gardent le trône des pentarques; et les voyageurs les plus clairvoyants et les plus désintéressés, qui ont parcouru la France, disent d'une commune voLX : C'est une république sans républicains.

Mais si, comme on l'a tant prêché aux rois, la force des gouvernements réside tout entière dans l'amour des sujets; si la crainte seule est un moyen insuffisant de maintenir les souverainetés, que devons-nous penser de la république française?

Ouvrez les yeux, et vous verrez qu'elle ne vit pas. Quel appareil immense I quelle multiplicité de ressorts et de rouages ! quel fracas de pièces qui se heurtent ! quelle énorme quantité d'hommes employés à réparer les dommages! Tout annonce que la nature n'est pour rien dans ces mouvements; car le premier caractère de ses créations , c'est la puissance jointe à l'économie des moyens: tout étant à sa place, il n'y a point de secousses, point d'ondulations : tous les frottements étant doux, il n'y a point de bruit, et ce silence est auguste. C'est ainsi que, dans la mécanique physique, la pondération

parfaite, l'équilibre et la symétrie exacte des parties, t'ont que de la célérité même du mouvement résultent pour Toeil satisfait les apparences du repos.

Il n'y a donc point de souveraineté en France ; tout est factice, tout est violent, tout anuonce qu'un tel ordre de choses ne peut durer.

La philosophie moderne est tout à la fois trop matérielle et trop présomptueuse pour apercevoir les véritables ressorts du monde politique. Une de ses folies est de croire qu'une assemblée peut constituer une nation ; qu'une constitution, c'est-à-dire, l'ensemble des lois fondamentales qui conviennent à une nation, et qui doivent lui donner telle ou telle forme de gouvernement, est un ouvrage comme un autre, qui n'exige que de l'esprit, des connaissances et de l'exercice; qu'on peut apprendre son métier de constituant, et que des hommes, le jour qu'ils y pensent, peuvent dire à d'autres hommes : Faites-nous un gouvernement, comme on dit à un ouvrier ; Fai'es-nous une pompe à feu ou un métier à bras.

Cependant il est une vérité aussi certaine, dans son genre, qu'une proposition de mathématiques, c'est que nulle grande institution ne résulte d'une délibération, et que les ouvrages humains sont fragiles en proportion du nombre d'hommes qui s'en mêlent, et de l'appareil de science et de raisonnement qu'on y emploie à priori.

Une constitution écrite telle que celle qui régit aujourd'hui les Français, n'est qu'un automate, qui ne possède que les formes extérieures de la vie. L'homme, par ses propres forces, est tout au plus un Vaucanson ; pour être Prométliée, il faut monter au ciel; car le législateur ne peut se faire obéir , ni par la force , ni par le raisonnement [i).

(1) Rousseau, Contrat social, liv. II, cliap. vu.

Il faut veiller cet homme sans relâche, et le surprendre lorsqu'il laisse échapper la vérité par distraction.

On peut dire que, dans ce moment, Texpérience est faite; car on manque d'attention, lorsqu'on dit que la constitution française marche : on prend la constitution pour le gouvernement. Celui-ci, qui est un despotisme fort avancé, ne marche que trop ; mais la constitution n'existe que sur le papier. On l'observe, on la viole, suivantles intérêts des gouvernants : le peuple est compté pour rien ; et les outrages que ses maîtres lui adressent sous les formes du respect, sont bien propres à le guérir de ses erreurs.

La vie d'un gouvernement est quelque chose d'aussi réel que la vie d'un homme ; on la sent, ou, pour mieux dire, on la voit, et personne ne peut se tromper sur ce point. J'adjure tous les Français qui ont une conscience, de se demander à eux-mêmes s'ils n'ont pas besoin de se faire une certaine violence pour donner à leurs représentants le titre de législateurs; si ce titre d'étiquette et de courtoisie ne leur cause pas un léger effort, à peu près semblable à celui qu'ils éprouvaient, lorsque, sous l'ancien régime, ils voulaient bien appeler comte ou marquisle ûls d'un secrétaire du roi?

Tout honneur vient de Dieu, dit le vieil Homère (1); il parle comme saint Paul, au pied de la lettre, toutefois sans l'avoir pillé. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il ne dépend pas de l'homme de communiquer ce caractère indéfinissable qu'on appelle dignité. A la souveraineté seule appartient Vhonneur par excellence; c'est d'elle, comme d'un vaste réservoir, qu'il est dérivé avec nombre, poids et mesure, sur les ordres et sur les individus.

J'ai remarqué qu'un membre de la législature, ayant parlé de son rang dans un écrit public, les journaux se moquèrent de lui, parce qu'en effet il n'y a point de rang

(1) Iliade, I, 178.

en France, mais seulement du pouvoir, qui ne tient qu'à la force. Le peuple ne voit dans un député que la septcent-cinquantième partie du pouvoir de faire beaucoup de mal. Le député respecté ne Test point par ce qu'il est député, mais parce qu'il est respectable. Tout le monde sans doute voudrait avoir prononcé le discours de M. Siméon sur le divorce ; mais tout le monde voudrait qu'il l'eût prononcé au sein d'une assemblée légitime.

C'est peut-être une illusion de ma part; mais ce salaire, qu'un néologisme vaniteux appelle indemnité, me semble un préjugé contre la représentation française, L'Anglais, libre par la loi et indépendant par sa fortune, qui vient à Londres représenter la nation à ses frais, a quelque chose d'imposant. Mais ces législateurs français, qui lèvent cinq ou six millions tournois sur la nation pour lui faire des lois ; ces fadeurs de décrets, qui exercent la souveraineté nationale moyennant huit myriagrammes de froment par jour, et qui vivent de leur puissance législatrice ; ces hommes-là, en vérité, font bien peu d'impression sur l'esprit ; et lorsqu'on vient à se demander ce qu'ils valent, l'imagination ne peut s'empêcher de les évaluer en froment.

En Angleterre, ces deux lettres magiques M. P. , accolées au nom le moins connu, l'exaltent suljitement, et lui donnent des droits à une alliance distinguée. En France, un homme qui briguerait une place de député pour déterminer en sa faveur un mariage disproportionné, ferait probablement un assez mauvais calcul.

C'est que tout représentant, tout instrument quelconque d'une souveraineté fausse , ne peut exciter que la curiosité ou la terreur.

Telle est l'incroyable faiblesse du pouvoir humain , isolé , qu'il ne dépend pas seulement de lui de consacrer un habit. Combien de rapports a-t-on faits au Corps lé-

gislàtif sur le costume de ses membres? Trois ou quatre au moins, mais toujours en vain. On vend dans les pays étrangers la représentation de ces beaux costumes , tandis qu'à Paris l'opinion les annule.

Un habit ordinaire, contemporain d'un grand événement, peut être consacré par cet événement; alors le ca ractère dont il est marqué le soustrait à l'empire de la mode: tandis que les autres changent, il demeure le même, et le respect l'environne à jamais. C'est à peu près de cette manière que se forment les costumes des grandes dignités.

Pour celui qui examine tout, il peut être intéressant d'observer que, de toutes les parures révolutionnaires, les seules qui aient une certaine consistance sont l'écharpe et le panache , qui appartiennent à la chevalerie. Elles subsistent, quoique flétries, comme ces arbres de qui la sève nourricière s'est retirée , et qui n'ont encore perdu que leur beauté. Le fonctionnaire public , chargé de ces signes déshonorés, ne ressemble pas mal au voleur qui brille sous les habits de l'homme qu'il vient de dépouiller.

Je ne sais si je lis bien , mais je lis partout la nullité de ce gouvernement.

Qu'on y fasse bien attention ; ce sont les conquêtes des Français qui ont fait illusion sur la durée de leur gouvernement ; l'éclat des succès militaires éblouit même de bons esprits, qui n'aperçoivent pas d'abord à quel point ces succès sont étrangers à la stabilité de la république.

Les nations ont vaincu sous tous les gouvernements possibles ; et les révolutions même, en exaltant les esprits, amènent les victoires. Les Français réussiront toujours à la guerre sous un gouvernement ferme qui aura l'esprit de les mépriser en les louant, et de les jeter sur l'ennemi comme des boulets, en leur promettant des épitaphes dans les gazettes.

C'est toujours Robespierre qui gagne les batailles dans ce moment; c'est son despotisme de fer qui conduit les Français à la boucherie et à la victoire. C'est en prodiguant l'or et le sang, c'est en forçant tous les moyens, que les maîtres de la France ont obtenu les succès dont nous sommes les témoins. Une nation supérieurement brave, exaltée par un fanatisme quelconque , et conduite par d'habiles généraux , vaincra toujours , mais payera cher ses conquêtes. La constitution de 1793 a-t-elle reçu le sceau de la durée par ces trois années de victoires dont elle occupe le centre? Pourquoi en serait-il autrement de celle de 1795? et pourquoi la victoire lui donnerait-elle un caractère qu'elle n'a pu imprimer à l'autre?

D'ailleurs, le caractère des nations est toujours le même. Barclay, dans le seizième siècle, a fort bien deviné celui des Français sous le rapport militaire. Cesl une nation, dit-il , supérieurement hrave. et présentant chez elle une masse invincible, mais lorsquelle se déhorde, elle nest plus la même. De là vient qu'elle n'a jamais pu retenir l empire sur les peuples étrangers , et quelle n'est puissante que pour son malheur (1).

Personne ne sent mieux que moi que les circonstances actuelles sont extraordinaires , et qu'il est très possible qu'on ne voie point ce qu'on a toujours vu; mais cette question est indifférente à l'objet de cet ouvrage. Il me suffit d'indiquer la fausseté de ce raisonnement : la république est victorieuse, donc elle durera. S'il fallait absolument prophétiser, j'aimerais mieux dire : La guerre la fait vivre, donc la paix la fera mourir.

L'auteur d'un système de physique s'applaudirait sans

(1) Gens aj'mis slrenua, indomitx intrase molis.at ubi inexttros exundat , statim impetûs sxii oblUa : eo modo nec diu cxterninn imperium tenuit. et sola est in exiliumsui polens. (.T. Barclaius, Icon. aniiiioriun. cap. III.)

doute, sil avait en sa faveur tous les faits de la nature , comme je puis citer à l'appui de mes réflexions tous les faits de l'histoire, .l'examine de bonne foi les monuments qu'elle nous fournit , et je ne vois rien qui favorise ce système chimérique de délibération et de construction politique par des raisonnements antérieurs. On pourrait tout au plus citer l'Amérique; mais j'ai répondu d'avance, en disant qu'il n'est pas temps de la citer. J'ajouterai cependant un petit nombre de réflexions,

1° L'Amérique anglaise avait un roi, mais ne le voyait pas : la splendeur de la monarchie lui était étrangère et le souverain était pour elle, comme une espèce de puissance surnaturelle, qui ne tombe pas sous les sens.

2' Elle possédait l'élément démocratique qui existe dans la constitution de la métropole.

3° Elle possédait de plus ceux qui furent portés chez elle par une foule de ses premiers colons nés au milieu des troubles religieux et politiques , et presque tous les esprits républicains.

4° Avec ces éléments , eî sur le plan des trois pouvoirs qu'ils tenaient de leurs ancêtres, les Américains ont bâti, et n'ont point fait tahle rase, comme les Français,

Mais tout ce qu'il y a de véritablement nouveau dans leur constitution , tout ce qui résulte de la délibération commune, est la chose du monde la plus fragile; on ne saurait réunir plus de symptômes de faiblesse et de caducité.

Non seulement je ne crois point à la stabilité du gouvernement américain, mais les établissements particuliers de l'Amérique anglaise ne m'inspirent aucune confiance. Les villes, par exemple, animées d'une jalousie très peu respectable, n'ont pu convenir du lieu où siégerait le congrès ; aucune n'a voulu céder cet honneur à l'autre. En conséquence, on a décidé qu'on bâtirait une

ville nouvelle qui serait le siège du gouvernement. On a choisi l'emplacement le plus avantageux sur le bord d'un grand fleuve ; on a arrêté que la ville s'appellerait Washington; la place de tous les édifices publics est marquée; on a mis la main à l'œuvre, et le plan de la cité-reine circule déjà dans toute l'Europe, Essentiellement, il n'y a rien là qui passe les forces du pouvoir humain ; on peut bien bâtir une ville : néanmoins , il y a trop de délibération , trop d'humanité dans cette affaire ; et l'on pourrait gager mille contre un que la ville ne se bâtira pas, ou qu'elle ne s'appellera pas Washington, ou que le congrès n'y résidera pas.

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