‹ Œuvres choisies;Chapitre 55 sur 194 · Prologue · texte numérisé non relu

Prologue

Le poète est la voix de l'âme :

Il chante, il écoute, il répond,

Qui sait de quel écho profond

Tressaillent ses lèvres de flamme ?

Souvent lui-même ne voit pas

Tout le secret de ses pensées,

Qui lui viennent entrelacées

Ou, comme un songe, nuancées.

Un esprit le suit pas à pas,

Un esprit lui parle tout bas,

Et guide l'invisible trame ;

Puis, à leur tour, les chants s'en vont

Parler au cœur qui les réclame.

Le poète est la voix de l'âme :

Il chante, il écoute, il répond.

POLITIQ.UE. REGRETS, ETC

Frères, amis, qui voulez que je chante, Dites : — l'oiseau tremblant avec son nid, Conserve-t-il sa voix pure et touchante, Lorsque le ciel gronde et se rembrunit? — Mais c'est en vain que la forêt profonde Frissonne, pousse un sourd mugissement, Et de l'orage attend l'embrassement.

A votre voix que la mienne réponde !

Bientôt, peut-être, à peine on l'entendra. Le vent qui vient au loin l'emportera.

Oh! je voudrais chanter d'une voix forte, Comme un prophète ! — Alors, je vous dirais Que du passé l'œuvre épuisée est morte, Morte à toujours ! que l'avenir est près ; Sur le présent, croulant comme le sable. Que le fou seul bâtira sa maison. — L'abîme est là, sous le plus vert gazon ; Une eau puissante y roule intarissable :

C'est le torrent qui jette à l'avenir Tous les débris de ce qui va finir.

L'AVENIR l6l

Les temps prédits par des bouches divines, Sont enfantés ; de nouveau tout renaît : Des fleurs d'amour germent sur les collines, Fleurs que l'impie, aveuglé, méconnaît ; Et d'un Pasteur au céleste sourire J'entends les pas se rapprocher de nous. Heureux celui qui le prie à genoux Et qui l'attend, et croit à son empire !

O Liberté ! on t'adore aujourd'hui ; Mais tu mourras, si tu n'as son appui.

Aussi, vraiment, quel sujet de satire!

Dirait-on pas une œuvre de Satan, Alors qu'on voit tout un peuple en délire Qui se dit libre, être esclave et tyran. Esclave, certe ! — et dans ses nouveaux maîtres J'en sais plus d'un pire que les anciens. Tyran! — Il veut des droits pour tous les siens, Et jette ceux d'autrui par les fenêtres.

O peuple fou, qui se laisse flatter.

Comme un cheval, par qui veut le monter !

POLITIClUE. REGRETS, ETC.

Ma foi n'est pas en ces faiseurs de codes :

De la sagesse écoutent-ils la voix?

Depuis trente ans nos lois changent de modes;.

Nous revenons à celles d'autrefois.

L'avenir seul, que nul ne peut comprendre,

De la patrie assiéra le destin.

Puisqu'il fait nuit, attendons le matin. —

Mais en tout temps nous pouvons la défendre.

Oui, la défendre ! et nous seuls ! contre tous ! Car l'étranger vient pour lui, non pour nous,

Jeunes Vaudois, que vous dirai-je encore ? C'est bien assez, si vous m'avez compris. — Quand vous voyez ce que le temps dévore ; Quand le présent lui-même a ses débris ; Ne craignez rien ! c'est une œuvre sublime Qui s'accomplit sous d'invisibles pas.

Vers le passé ne vous retournez pas.

De l'avenir déjà brille la cime.

Ainsi nos monts ont leurs pieds dans la nuit Que leur sommet, tout seul, s'enflamme et luit.

l'avenir

Montez, un soir, sur ces tours crénelées, Dont le front gris penche au bord des coteaux. — Vous embrassez, d'un coup d'oeil, nos vallées. Villes et bourgs, prés et champs, vieux châteaux ; La nuit commence à déployer ses ailes Et du soleil éteint les derniers feux; L'astre expirant jette encore dans les cieux Des flocons d'or, des gerbes d'étincelles ;

Et le Léman, toujours beau, toujours pur, Dort recouvert de sa robe d'azur.

Là, c'est Wufflens et sa tour bourguignonne; Ici, Chillon et ses murs savoyards.

La vieille Avenche, aux débris de colonne,, Garde en son sein l'empreinte des Césars. Où sont, Vaudois, nos titres, notre gloire ? Qu'avons-nous fait? que dit notre passé? Notre nom même à peine y fut tracé. — C'est le moment de fonder notre histoire.

Sinon, rayés du rôle des vivants,

Nous passerons, poudre jetée aux vents.

POLITIQ.UE. REGRETS, ETC

Pendant qu'ainsi ma voix se fait entendre, L'orage accru lance au loin ses éclairs. Du trône aussi Rome devra descendre, Rome, deux fois reine de l'univers.

Du haut des monts où la neige polie A l'horizon flotte comme un drapeau, Applaudissons à ce soleil nouveau Dont la lueur réveille l'Italie.

Clé du Midi, barrière pour le Nord,

D'un double choc soutiendrons-nous l'effort?...

Peut-être, amis, la forêt dépouillée Verra nos nids et ses rameaux brisés.

Longtemps heureux sous sa verte feuillée, Pauvres oiseaux, nous serons dispersés.

Quand pareil jour inclinera nos têtes.

Si nous savons en soutenir le poids.

Ma voix encor, chantant le long des bois. Sur nos buissons, flétris par les tempêtes,

Annoncera, soleil de l'avenir

Qu'à tes rayons ils doivent rajeunir !

l'avenir

Jeunes amis, la tempête est venue, Et sur nos fronts, touffus ou dépouillés, Comme un torrent la voilà descendue ; Voilà du nid les brins éparpillés.

Mais de ma voix enfin qui se réveille. Et se sent forte, heureuse de chanter, Voici pour ceux qui voudront l'écouter Un chant sorti de celui de la veille.

L'éclair tonnant qui déchire les cieux, Perce leur voile et nous les montre mieux.

O ma chanson, prends ton vol vers les cimes Que n'atteint pas un vers plein de langueur. Fi de vos luths, chantres aux fades rimes, Hélas ! plutôt, chantres au fade cœur ! Restez à l'ombre au sein des molles plaines, Près des roseaux qui vous rendent tout bas Un son moqueur que vous n'entendez pas! — Nous, pour les pins, les rochers et les chênes.

Pour les cœurs hauts, pour les libres sommets Chantons un chant qui s'y grave à jamais !

POLITIQ.UE. REGRETS, ETC

Consolez-vous, âmes tristes et fières.

Qui refusez de vous joindre aux faux dieux,

Qu'ils aient pour temple ou châteaux ou chaumières,

S'il faut voiler sa face devant eux!

S'il faut prier à l'autel du mensonge !

S'il faut se faire une bouche de miel.

Flatter la terre et maudire le ciel.

Creuser l'abîme, et, quand l'homme s'y plonge,.

S'il faut toujours, loups, bergers et moutons. Toujours descendre, et dire : « Nous montons ! »

O monts sacrés, libre éther, blanches cimes.

Nous vous quittons pour le brouillard impur.

Adieu, chemin d'en haut! sentiers sublimes!

Nous aimons mieux le précipice obscur ;

Nous aimons mieux, quand le Pasteur des mondes

Gravit d'étoile en étoile, et du ciel

Nous montre au loin le pacifique autel,

Nous aimons mieux, sous nos voûtes profondes.

Suivre le jour douteux et sépulcral vOii tout se mêle, et le bien et le mal.

l'avenir

Consolez-vous î La Vérité demeure, Gardant l'abîme et la porte des deux, Toujours veillant, certaine de son heure, Toujours debout, guerrier silencieux.

Un glaive nu dans sa droite flamboie ; Comme un éclair il perce l'horizon.

Des raisonneurs confondant la raison, Le Temps lui chasse et lui livre sa proie.

Consolez-vous ! le jour, le jour viendra Devant lequel tout faux jour s'enfuira.

Systèmes vains, de l'esprit vains fantômes Qui vous donnez pour des créations, Droits sans devoirs, républiques, royaumes, Poudreux amas, lois, constitutions !

Elevez-vous ! paraissez dans J'espace !

Durez un jour ! un jour vous détruira. Qui se croit maître, à son tour passera ; Qui prend un siège, un autre l'y remplace.

De la Fortune, au pied vague et traînant, L'antique roue est ce globe tournant.

POLITIQ.UE. REGRETS, ETC

Sortez, sortez ! vivez aussi votre heure, Songes nouveaux de notre âge en débris,. Qui nous ferez une terre meilleure De ce limon dont nous sommes pétris.

Taillez ! brisez ! au compas, a la règle, Mesurez-nous et la terre et les airs ! D'un autre orage étouffez les éclairs, Et dans la nue enchaînez le Grand Aigle l

Si le compas en vos mains tremble un peu^ Dites : « Ce n'est que le souffle de Dieu î »

Jeunes amis^ je vous répète encore :

Vers le passé ne tournez pas vos yeux; Ne dites pas : « O vienne enfin l'aurore D'un jour tranquille et constamment joyeux ! » Nous sommes n^s sous un ciel de tempêtes ; L'une suit l'autre, et toujours plus épais, Plus menaçant, même en parlant de paix^ Le noir essaim se suspend sur nos têtes.

O siècle dur au visage de fer.

Marqué pourtant d'un prophétique éclair L

l'avenir

C'est bien ! — La brise embaumée et légère Caresse l'âme et la berce et l'endort ; Il faut veiller ! Sur la terre, étrangère, Il faut que l'âme aille chercher le port! Il faut, debout, et couverts de poussière, Mêlés au peuple, incertain, soupirant, Il faut marcher et combattre à son rang. Il faut sauver, jusqu'au bout, la bannière.

Il faut savoir vivre pauvre et souffrir, Il faut savoir rester libre et mourir !

lO

Mieux que le vent aux ailes voyageuses. Quand nous serons délivrés de nos corps, Nous franchirons les plaines nuageuses.

Nous élevant, chantant l'hymne des forts. Des profondeurs de la céleste armée.

Soldats du juste, adversaires du mal, Nous jetterons un regard fiHal Sur les vallons de la patrie aimée.

Et du brouillard nous la verrons enfiji. Libre, monter à l'éternel matin.

POLITIClUE, REGRETS, ETC.

Page 1