‹ Œuvres choisies (volume 2)Chapitre 1 sur 68 · AVANT-PROPOS DE FRIEDRICH ENGELS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS DE FRIEDRICH ENGELS

Le manuscrit imprimé ci-dessous — la lettre de présentation à Bracke ainsi que la critique du projet de programme — fut adressé à Bracke en 1875, peu de temps avant le congrès d'unité de Gotha2, pour être communiqué à Geib, Auer, Bebel et Liebknecht puis renvoyé ensuite à Marx. Le congrès de Halle ayant mis à l'ordre du jour du Parti la discussion du programme de Gotha, je croirais commettre un détournement si je dérobais plus longtemps à la publicité ce document considérable, le plus considérable peut-être de ceux qui concernent cette discussion.

Mais le manuscrit a encore une autre portée et de beaucoup plus grande. Pour la première fois, on y trouve clairement et solidement établie, la position prise par Marx en face des tendances inaugurées par Lassalle dès son entrée dans le mouvement, tant en ce qui concerne à la fois les principes économiques que la tactique.

L'impitoyable sévérité avec laquelle le projet de programme est analysé, l'inflexibilité avec laquelle les résultats obtenus sont

1 La critique du Programme de Gotha de Marx fut: publiée par Engels en 1891 malgré l'opposition des dirigeants opportunistes de la socialdémocratie allemande. Engels se vit contraint à consentir (voir sa lettre à Kautsky, pp. 41-44 du présent volume) à certains adoucissements. Dans la présente édition ie texte original est complètement rétabli d'après le manuscrit. (N.R.)

2 Au congrès de Gotha (22-27 mai 1875), les deux organisations ouvrières allemandes existant à l'époque : le Parti ouvrier social-démocrate (Eisenachiens), dirigé par Liebknecht et Bebel, et l'Association générale des travailleurs allemands fondée par Lassalle et dirigée par Hasenclever, Hasselmann et Tôlckke fusionnèrent pour ne former qu'un seul parti, le Parti ouvrier socialiste allemand. (N.R.)

énoncés et les points faibles du projet mis à nu, ne peuvent plus blesser aujourd'hui, alors que quinze ans se sont écoulés. Des lassalliens spécifiques, il n'en existe plus qu'à l'étranger, ruines solitaires, et à Halle le programme de Gotha a été abandonné même par ses auteurs, comme absolument insuffisant1.

Malgré cela, j'ai retranché, là où la chose était indifférente, et remplacé par des points quelques expressions ou appréciations âprement personnelles. Marx le ferait lui-même, s'il publiait aujourd'hui son manuscrit. La vivacité de langage qu'on y rencontre parfois s'expliquait par deux circonstances. D'abord nous étions, Marx et moi, mêlés au mouvement allemand plus intimement qu'à tout autre ; la régression manifeste dont témoignait le projet de programme devait nous émouvoir tout particulièrement. En second lieu, nous étions à ce moment, deux ans à peine après le congrès de La Haye de l'Internationale2, en pleine bataille avec Bakounine et ses anarchistes qui nous rendaient responsables de tout ce qui se passait en Allemagne dans le mouvement ouvrier; nous devions donc nous attendre également à ce qu'on nous attribue la paternité inavouée du programme. Ces considérations sont aujourd'hui caduques, et, en même temps, sont la raison d'être des passages en question.

Il y a, en outre, quelques phrases qui, pour des raisons de censure, sont remplacées par des points. Là où je devais choisir une expression atténuée, je l'ai mise entre crochets. A cela près, la reproduction est textuelle.

Londres, 6 janvier 1891

Rédigé par Engels Pour préparer la présente édition,

Publié dans la Neue Zeit de 1891 on a utilisé la traduction publiée

par les Editions Sociales, Paris

1 Le congrès de la social-démocratie allemande à Halle, le premier qui suivit l'abrogation de la loi d'exception contre les socialistes, décida le 16 octobre 1890 sur la proposition de W. Liebknecht, auteur principal du Programme de Gotha, de préparer pour le prochain congrès le projet d'un nouveau programme. Celui-ci (le Programme d'Erfurt) fut adopté en octobre 1891 au congrès d'Erfurt. (N.R.)

2 Le Congrès de La Haye de la I*e Internationale (septembre 1872) fut le théâtre d'une lutte violente contre les bakouninistes. La majorité du congrès se rallia au Conseil général, dirigé par Marx. Bakounine fut exclu de l'Internationale. (N.R.)

LETTRE À W. BRACKE

Londres, 5 mai 1875

Mon cher Bracke,

Les gloses marginales qui suivent, critique du programme d'unification, ayez l'amabilité de les porter, après lecture, à la connaissance de Geib et d'Auer, de Bebel et de Liebknecht. Je suis surchargé de travail et fais déjà beaucoup plus que ce qui m'est -prescrit par les médecins. Aussi n'est-ce nullement pour mon «plaisir» que j'ai griffonné ce long papier. Cela n'en était pas moins indispensable pour que, par la suite, les démarches que je pourrais être amené à faire ne pussent être mal interprétées par les amis du Parti auxquels est destinée cette communication.

Après le congrès d'unification nous publierons, Engels et moi, une brève déclaration dans laquelle nous indiquerons que nous n'avons rien de commun avec le programme de principe en question.

Cela est indispensable puisqu'on répand à l'étranger l'opinion soigneusement entretenue par les ennemis du Parti, — opinion absolument erronée, — que nous dirigeons ici, en secret, le mouvement du Parti dit d'Eisenach. Dans un écrit russe tout récemment paru, Bakounine, par exemple, me rend responsable non seulement de tous les programmes, etc., de ce Parti, mais encore de tout ce qu'a fait Liebknecht dès le premier jour de sa collaboration avec le Parti populaire (Volkspartei)!.

1 Le Parti populaire fut fondé en septembre 1865 à Darmstadt ; il s'organisa en tant que parti politique en septembre 1868 lors du congrès de

Cela mis à part, c'est pour moi un devoir de ne pas reconnaître, fût-ce par un diplomatique silence, un programme qui, j'en suis convaincu, est absolument condamnable et qui démoralise le Parti.

Tout pas fait en avant, toute progression réelle importe plus qu'une douzaine de programmes. Si donc on se trouvait dans l'impossibilité de dépasser le programme d'Eisenach1, — et les circonstances ne le permettaient pas, — on devait se borner à conclure un accord pour l'action contre l'ennemi commun. Si on fabrique, au contraire, des programmes de principes (au lieu d'ajourner cela à une époque où pareils programmes eussent été préparés par une longue activité commune), on pose publiquement des jalons qui indiqueront au monde entier le niveau du mouvement du Parti. Les chefs des lassalliens venaient à nous, poussés par les circonstances. Si on leur avait déclaré dès l'abord qu'on ne s'engagerait dans aucun marchandage de principes, il leur eût bien fallu se contenter d'un programme d'action ou d'un plan d'organisation en vue de l'action commune. Au lieu de cela, on leur permet de se présenter munis de mandats qu'on reconnaît soi-même avoir force obligatoire, et ainsi on se rend à la discrétion de gens qui ont besoin de vous. Pour couronner le tout, ils tiennent un nouveau congrès avant le congrès de compromis, tondis que notre parti tient le sien post festum2. On voulait manifestement escamoter toute critique et bannir toute réflexion de notre propre Parti. On sait que le seul fait de l'union donne satisfaction aux ouvriers, mais on se trompe si l'on pense que ce résultat immédiat n'est pas trop chèrement payé.

Au surplus, le programme ne vaut rien, même si l'on fait abstraction de la canonisation des articles de foi lassalliens.

Stuttgart. C'était un parti de la petite-bourgeoisie qui recrutait essentiellement ses adhérents en Allemagne du Sud. Il opposait à la politique de Bismarck, qui préconisait l'unification de l'Allemagne sous l'hégémonie de la Prusse des junkers, les principes petits-bourgeois du fédéralisme. (N.R.)

1 II s'agit du programme adopté les 7-9 août 1869 à Eisenach au congrès panallemand des social-démocrates d'Allemagne, d'Autriche et de Suisse. Le congrès proclama la fondation du Parti ouvrier social-démocrate d'Allemagne connu sous le nom de parti des eisenachiens. Le programme d'Eisenach répondait dans son ensemble aux principes de l'Internationale. (N.R.)

1 Après la fête. En effet, le congrès lassallien se tint avant celui de Gotha en mai ; et le congrès des eisenachiens à Hambourg le 8 juin. (N.R.)

Je vous enverrai bientôt les derniers fascicules de l'édition française du Capital1. L'édition en a été longtemps suspendue, par suite de l'interdiction du gouvernement français. Cette semaine-ci, ou au commencement de la semaine prochaine, l'édition sera terminée. Avez-vous eu les six premiers fascicules ? Veuillez me procurer l'adresse de Bernhard Becker à qui je dois envoyer les derniers.

La librairie du Volksstaat2 a des manières à elle. C'est ainsi que, par exemple, on ne m'a pas encore adressé un seul exemplaire imprimé du Procès des communistes de Cologne.

Meilleures salutations. Votre

Karl Marx

1 La première traduction française du premier volume du Capital fut publiée à Paris par fascicules, sous le contrôle de Marx lui-même, entre 1872 et 1875. (N.R.)

2 II s'agit de la librairie du Parti ouvrier social-démocrate ouverte à Leipzig près la rédaction de l'organe central du Parti le Volksstaat (Etat populaire) (1869-1876). (N.R.)

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