‹ Œuvres choisies (volume 2)Chapitre 10 sur 68 · SCIENTIFIQUE · texte numérisé non relu

SCIENTIFIQUE

Par son contenu, le socialisme moderne est, avant tout, le produit de la prise de conscience, d'une part, des oppositions de classes qui régnent dans la société moderne entre possédants et non-possédants, salariés et bourgeois, d'autre part, de l'anarchie qui règne dans la production. Mais, par sa forme théorique, il apparaît au début comme une continuation plus développée et qui se veut plus conséquente, des principes établis par les grands philosophes français du XVIIIe siècle. Comme toute théorie nouvelle, il a dû d'abord se rattacher au fond d'idées préexistant, si profondément que ses racines plongent dans les faits économiques.

Les grands hommes qui, en France, ont éclairé les esprits pour la révolution qui venait, faisaient eux-mêmes figure de révolutionnaires au plus haut degré. Ils ne reconnaissaient aucune autorité extérieure, de quelque genre qu'elle fût. Religion, conception de la nature, société, organisation de l'Etat, tout fut soumis à la critique la plus impitoyable ; tout dut justifier son existence devant le tribunal de la raison ou renoncer à l'existence. La raison pensante fut la seule et unique mesure à appliquer à tout*e chose. Ce fut le temps, où, comme dit Hegel, le monde était mis sur sa tête1, en premier lieu dans ce sens

1 Voici le passage sur la Révolution française : « D'un seul coup, c'était l'idée, le concept du droit qui prévalait, et contre cela le vieil échafaudage de l'injustice ne pouvait résister. C'est sur l'idée de droit qu'on a donc érigé maintenant une Constitution et c'est sur cette base que tout devait désormais reposer. Depuis que le soleil brille au firmament et que les planètes gravitent autour de lui, on n'avait pas vu encore l'homme se dresser sur la tête, c'est-à-dire sur l'idée, et construire la réalité selon l'idée. Anaxagore avait dit le premier que le Nûs, la raison, gouverne le monde ; mais voilà que l'homme en est venu à reconnaître que l'idée doit gouverner la réalité spirituelle. Ce fut ainsi un magnifique lever de

que le cerveau humain et les principes découverts par sa pensée prétendaient servir de base à toute action et à toute association humaines, et, plus tard, en ce sens plus large, que la réalité en contradiction avec ces principes fut inversée en fait de fond en comble. Toutes les formes antérieures de société et d'Etat, toutes les vieilles idées traditionnelles furent déclarées déraisonnables et jetées au rebut ; le monde ne s'était jusque-là laissé conduire que par des préjugés ; tout ce qui appartenait au passé ne méritait que pitié et mépris. Enfin, le jour se levait ; désormais, la superstition, l'injustice, le privilège et l'oppression devaient être balayés par la vérité éternelle, la justice éternelle, l'égalité fondée sur la nature, et les droits inaliénables de l'homme.

Nous savons aujourd'hui que ce règne de la raison n'était rien d'autre que le règne idéalisé de la bourgeoisie ; que la justice éternelle trouva sa réalisation dans la justice bourgeoise ; que l'égalité aboutit à l'égalité bourgeoise devant la loi ; que l'on proclama comme l'un des droits essentiels de l'homme. . . la propriété bourgeoise ; et que l'Etat rationnel, le contrat social de Rousseau ne vint au monde, et ne pouvait venir au monde, que sous la forme d'une République démocratique bourgeoise. Pas plus qu'aucun de leurs prédécesseurs, les grands penseurs du XVIIIe siècle ne pouvaient transgresser les barrières que leur propre époque leur avait fixées.

Mais, à côté de l'opposition entre la noblesse féodale et la bourgeoisie, qui représentait tout le reste de la société, existait l'opposition universelle entre exploiteurs et exploités, riches oisifs et pauvres laborieux. Et c'est justement cette circonstance qui permit aux représentants de la bourgeoisie de se poser en représentants non pas d'une classe particulière, mais de toute l'humanité souffrante. Il y a plus. Dès sa naissance, la bourgeoisie était grevée de son contraire : les capitalistes, ne. peuvent pas exister sans salariés et à mesure que le bourgeois des corporations du moyen âge devenait le bourgeois moderne dans la

soleil Tous les êtres pensants se sont associés à la célébration de cette époque. Une émotion sublime a régné en ce temps, un enthousiasme de l'esprit a fait frissonner le monde entier, comme si l'on assistait pour la première fois à la réconciliation du divin avec le monde. » (Hegel, Philosophie de l'histoire, 1840, p. 535). Ne serait-il pas grand temps de mobiliser la loi antisocialiste contre le danger public que représentent les doctrines révolutionnaires de feu le professeur Hegel ? (Note d'Engels.)

même mesure le compagnon des corporations et le journalier libre devenaient prolétaires. Et même si, dans l'ensemble, la bourgeoisie pouvait prétendre représenter également, dans la lutte contre la noblesse, les intérêts des^diyerses classes laborieuses de ce temps, onjyit cependant à chaque grand mouvement bourgeois^ se faire-jour des mouvements indépendants de la classe qui était la devancière plus ou moins développée du prolétariat moderne. Ainsi, au temps de la Réforme et de la Guerre des Paysans en Allemagne, la tendance des anabaptistes1 et de Thomas Munzer ; dans la grande Révolution anglaise, les niveleurs2; dans la grande Révolution française, Babeuf. A ces levées de boucliers révolutionnaires d'une classe encore embryonnaire, correspondaient des manifestations théoriques ; au XVIe et au XVIIe siècle, des peintures utopiques d'une société idéale3 ; au XVIIIe, des théories déjà franchement communistes (Morelly et Mably). La revendication de l'égalité ne se limitait plus aux droits politiques, elle devait s'étendre aussi à la situation sociale des individus; ce n'étaient plus seulement les privilèges de classe qu'on devait supprimer, mais les différences de classe elles-mêmes. La première manifestation de la nouvelle doctrine fut ainsi un communisme ascétique, Spartiate qui interdisait toutes les jouissances de la vie. Puis vinrent les trois grands utopistes : Saint-Simon, chez qui la tendance bourgeoise garde encore un certain poids à côté de l'orientation prolétarienne ; Fourier et Owen : ce dernier, dans le pays de la production capitaliste la plus évoluée et sous l'impression des contradictions qu'elle engendre, développa systématiquement ses propositions d'abolition des différences de classe, en se rattachant directement au matérialisme français.

Tous trois ont ceci de commun qu'ils ne se donnent pas comme les représentants des intérêts du prolétariat que l'histoire

1 Secte religieuse, apparue en Allemagne, en Suisse et aux Pays-Bas au XVIe siècle. Elle imposait à ses adeptes un second baptême. Durant la guerre des paysans, (1524-1525), les anabaptistes, parmi lesquels prédominaient les paysans, les artisans, les petits commerçants, adhérèrent à l'aile la plus révolutionnaire du mouvement, dirigée par Thomas Munzer. (N.R.)

1 II s'agit des « niveleurs véritables » ou « bêcheurs » qui traduisaient les intérêts des couches pauvres de la campagne et de la ville au cours de la révolution bourgeoise anglaise du XVIIe siècle. (N.R.)

3 Engels fait allusion aux ouvrages des tenants du communisme utopique Thomas More (XVIe siècle) et Campanella (XVIIe siècle). (N.R.)

avait engendré dans l'intervalle. Comme les philosophes de l'ère des lumières, ils veulent affranchir non une classe déterminée, mais l'humanité entière. Comme eux, ils veulent instaurer le royaume de la raison et de la justice éternelle ; mais il y a un abîme entre leur royaume et celui des philosophes du siècle des lumières. Lui aussi, le monde bourgeois, organisé d'après les principes de ces philosophes, est irrationnel et injuste, et c'est pourquoi il doit être condamné et mis dans le même sac que le féodalisme et les autres conditions sociales antérieures. SL jusqu'ici, la raison et la justice effectives n'ont pas régné dans le monde, c'est qu'on ne les avait pas encore exactement reconnues. Il manquait précisément l'individu génial qui est venu maintenant et qui a reconnu la vérité ; qu'il soit venu maintenant, que la vérité soit reconnue juste maintenant, ce fait ne résulte pas avec nécessité de l'enchaînement du développement historique comme un événement inéluctable, c'est une simple chance. L'individu de génie aurait tout aussi bien pu naître 500 ans plus tôt, et il aurait épargné à l'humanité cinq cents ans d'erreurs, de luttes et de souffrances.

Les philosophes français du XVIIIe siècle, eux qui préparaient la Révolution, en appelaient à la raison comme juge unique de tout ce qui existait. On devait instituer un Etat raisonnable, une société raisonnable ; tout ce qui contredisait la raison éternelle devait être éliminé sans pitié. Nous avons vu également que cette raison éternelle n'était en réalité rien d'autre que l'entendement idéalisé du citoyen de la classe moyenne, dont son évolution faisait justement alors un bourgeois. Or, lorsque la Révolution française eut réalisé cette société de raison et cet Etat de raison, les nouvelles institutions, si rationnelles qu'elles fussent par rapport aux conditions antérieures, n'apparurent pas du tout comme absolument raisonnables. L'Etat de raison avait fait complète faillite, le Contrat social de Rousseau avait trouvé sa réalisation dans l'ère de la Terreur ; et pour y échapper, la bourgeoisie, qui avait perdu la foi dans sa propre capacité politique, s'était réfugiée d'abord dans la corruption du Directoire et, finalement, sous la protection du despotisme napoléonien ; la paix éternelle qui avait été promise était convertie en une guerre de conquêtes sans fin. La société de raison n'avait pas connu un sort meilleur. L'opposition des riches et des pauvres, au lieu de se résoudre dans le bien-être

général, avait été aggravée par l'élimination des privilèges corporatifs et autres qui la palliaient et par celle des établissements de bienfaisance de l'Eglise qui l'adoucissaient ; l'« affranchissement de la propriété » de ses entraves féodales, une fois inscrit dans les faits, se manifestait, pour le petit bourgeois et le petit paysan, comme la liberté de vendre la petite propriété écrasée par la concurrence trop puissante du grand capital et de la grande propriété foncière, et de la vendre précisément à ces puissants seigneurs ; cet « affranchissement » se transformait ainsi pour le petit bourgeois et le petit paysan en affranchissement de toute propriété ; l'essor de l'industrie sur une base capitaliste érigea la pauvreté et la misère des masses ouvrières en condition de vie de la société. Le paiement au comptant devint de plus en plus, selon l'expression de Carlyle, le seul lien de la société. Le nombre des crimes augmenta d'année en année. Si les vices féodaux qui, autrefois, s'étalaient sans pudeur au grand jour avaient été, sinon supprimés, du moins provisoirement repoussés au second plan, les vices bourgeois, nourris jusque-là dans le secret, n'en fleurirent qu'avec plus d'exubérance. Le commerce évolua de plus en plus en escroquerie. La « fraternité » de la devise révolutionnaire se réalisa dans les chicanes et les jalousies de la concurrence. L'oppression violente fit place à la corruption ; l'épée comme premier levier de puissance sociale fit place à l'argent. Le droit de cuissage passa des seigneurs féodaux aux fabricants bourgeois. La prostitution se répandit à un degré inconnu jusqu'alors. Le mariage lui-même, qui restait comme devant une forme légalement reconnue, une couverture officielle de la prostitution, se compléta par un adultère abondant. Bref, comparées aux pompeuses promesses des philosophes du sièclë~~3ës~ lumières, les institutions sociales et politiques établies par la «victoire de la raison» se révélèrent des caricatures amèrement décevantes. Il ne manquait plus que des hommes pour constater cette déception, et ces hommes vinrent avec le tournant du siècle. En 1802, parurent les Lettres de Genève de Saint-Simon ; en 1808, la première œuvre de Fourier, bien que la base de sa théorie datât déjà de 1799 ; le 1er janvier 1800, Robert Owen prit la direction de New-Lanark. Mais en ce temps, le mode de production capitaliste et, avec lui, la contradiction entre la bourgeoisie et le prolétariat étaient encore très peu développés. La grande industrie, qui venait de

naître en Angleterre, était encore inconnue en France. Or, seule la grande industrie développe, d'une part, les conflits qui font d'un bouleversement du mode de production une nécessité inéluctable, — conflits non seulement entre les classes qu'elle engendre, mais encore entre les forces productives et les formes d'échange qu'elle crée ; — et, d'autre part, elle seule développe, dans ces gigantesques forces productives elles-mêmes, les moyens de résoudre aussi ces conflits. Si d.onc, vers 1800, les conflits issus du nouvel ordre social n'étaient encore qu'en devenir, à plus forte raison les moyens de les résoudre. Si les masses non possédantes de Paris avaient pu, pendant l'ère de la Terreur, conquérir un moment la domination et ainsi conduire à la victoire la Révolution bourgeoise contre la bourgeoisie ellemême, elles n'avaient fait par là que démontrer combien cette domination était impossible dans les conditions d'alors. Le prolétariat, qui commençait seulement à se détacher de ces masses non possédantes comme souche d'une nouvelle classe, tout à fait incapable encore d'une action politique indépendante, se présentait comme un ordre opprimé, souffrant, qui, dans son incapacité à s'aider lui-même, pouvait tout au plus recevoir une aide de l'extérieur, d'en haut.

Cette situation historique domina aussi les fondateurs du socialisme. A l'immaturité de la production capitaliste, à l'immaturité de la situation des classes, répondit l'immaturité des théories. La solution des problèmes sociaux, qui restait encore cachée dans les rapports économiques embryonnaires, devait jaillir du cerveau. La société ne présentait que des anomalies ; leur élimination était la mission de la raison pensante. Il s' agis sait à cette fin d'inventer un nouveau système plus parfait de régime social et de l'octroyer de l'extérieur à la société, par la propagande et, si possible, par l'exemple d'expériences modèles. Ces nouveaux systèmes sociaux étaient d'avance condamnés à l'utopie. Plus ils étaient élaborés dans le détail, plus ils devaient se perdre dans la fantaisie pure.

Cela une fois établi, ne nous arrêtons pas un instant de plus à cet aspect qui appartient maintenant tout entier au passé. Que des regrattiers livresques épluchent solennellement ces fantaisies qui ne sont plus aujourd'hui que divertissantes ; laissons-les faire valoir la supériorité de leur esprit posé en face de telles « folies ». Nous préférons nous réjouir des germes d'idées de

génie et des idées de génie qui percent partout sous l'enveloppe fantastique et auxquels ces philistins sont aveugles.

Saint-Simon était fils de la Révolution française ; il n'avait pas encore trente ans lorsqu'elle éclata. La__Réy qlution était la victoire du tiers-état, c'est-à-dire de la grande masse de-lanation qui était active dans la production et le commerce, sur lesjordre sj)riYilégiés,oisi/s jusqu'alors : la noblesse et le clergé. Mais la victoire du tiers-état s'était bientôt révélée comme la victoire exclusive d'une petite partie de cet ordre, comme la conquête du pouvoir politique par la couche socialement privilégiée de ce même ordre : la bourgeoisie possédante. Et, à vrai dire, cette~ bourgeoisie s'était encore développée rapidement pendant la Révolution en spéculant sur la propriété foncière de la noblesse et de l'Eglise confisquée, puis vendue, ainsi qu'en fraudant la nation par les fournitures aux armées. Ce fut précisément la domination de ces escrocs qui, sous le Directoire, amena la France et la Révolution au bord de la ruine et donna ainsi à Napoléon le prétexte de son coup d'Etat. De la sorte, dans l'esprit de Saint-Simon, l'opposition du tiers-état et des ordres privilégiés prit la forme de l'opposition entre «travailleurs » et « oisifs ». Les oisifs, ce n'étaient pas seulement les anciens privilégiés, mais aussi tous ceux qui vivaient de rentes, sans prendre part à la production et au commerce. Et les « travailleurs», ce n'étaient pas seulement les salariés, mais aussi les fabricants, les négociants, les banquiers. Il était patent que les oisifs avaient perdu la capacité de direction intellectuelle et de domination politique, ce qui était définitivement confirmé par la Révolution. Que les non-possédants n'eussent pas cette capacité, ce point semblait à Saint-Simon démontré par les expériences de la Terreur. Dès lors, qui devait diriger et dominer? D'après Saint-Simon, la science et l'industrie, qu'unirait entre elles un nouveau lien religieux, destiné à restaurer l'unité des conceptions religieuses rompue depuis la Réforme, un « nouveau christianisme» nécessairement mystique et strictement hiérarchisé. Mais la science, c'était les hommes d'études et l'industrie, c'était en première ligne les bourgeois actifs, fabricants, négociants, banquiers. Ces bourgeois devaient, certes, se transformer en une espèce de fonctionnaires publics, d'hommes de confiance de la société, mais garder cependant vis-à-vis des ouvriers une position de commandement, pourvue aussi de privi-

lèges économiques. Les banquiers surtout devaient être appelés à régler, par la réglementation du crédit, l'ensemble de la production sociale. — Cette conception correspondait tout à fait à une période où, en France, la grande industrie, et avec elle l'opposition entre bourgeoisie et prolétariat, étaient seulement en train de naître. Mais il est un point sur lequel Saint-Simon insiste tout particulièrement : partout et toujours ce qui lui importe en premier lieu, c'est le sort de <c la classe la plus nombreuse et la plus pauvre ».

Déjà dans ses Lettres de Genève, Saint-Simon pose le principe que « tous les hommes travailleront ». Dans le même ouvrage, il sait déjà que la Terreur en France a été la domination des masses non possédantes. «Regardez, leur crie-t-il, ce qui est arrivé en France pendant le temps que vos camarades y ont dominé ; ils y ont fait naître la famine. » Or, concevoir la Révoilution française comme une lutte de classes entre la noblesse, la bourgeoisie et les non-possédants était, en 1802, une découverte des plus géniales. En 1816, il proclame la politique science de la production et il prédit la résorption entière de la politique dans Yéconomie. Si l'idée que la situation économique est la base des institutions politiques n'apparaît ici qu'en germe, le passage du gouvernement politique des hommes à une administration des choses et à une direction des opérations de production, donc « l'abolition de l'Etat », dont on a fait dernièrement tant de bruit, se trouve déjà clairement énoncée ici. C'est avec la même supériorité sur ses contemporains qu'il proclame, en 1814, immédiatement après l'entrée des Alliés à Paris, et encore en 1815, pendant la guerre des Cent-Jours, l'alliance de la France avec l'Angleterre et, en deuxième ligne, celle de ces deux pays avec l'Allemagne comme la seule garantie du développement prospère et de la paix pour l'Europe. Prêcher aux Français de 1815 l'alliance avec les vainqueurs de Waterloo exigeait certes autant de courage que de sens de la perspective historique.

Si nous trouvons chez Saint-Simon une largeur de vue géniale qui fait que presque toutes les idées non strictement économiques des socialistes postérieurs sont contenues en germe chez lui, nous trouvons chez Fourier une critique des conditions sociales existantes qui, pour être faite avec une verve toute française, n'en est pas moins pénétrante. Fourier prend

au mot la bourgeosie, ses prophètes enthousiastes d'avant la Révolution et ses flagorneurs intéressés après la Révolution. Il dévoile sans pitié la misère matérielle et morale du monde bourgeois et il la confronte avec les promesses flatteuses des philosophes des lumières, sur la société où devait régner la raison seule, sur la civilisation apportant le bonheur universel, sur la perfectibilité illimitée de l'homme, aussi bien qu'avec les expressions couleur de rose des idéologues bourgeois, ses contemporains ; il démontre comment, partout, la réalité la plus lamentable correspond à la phraséologie la plus grandiloquente et il déverse son ironie mordante sur ce fiasco irrémédiable de la, phrase. Fourier n'est pas seulement un critique; sa nature éternellement enjouée fait de lui un satirique, et un des plus grands satiriques de tous les temps. Il peint avec autant de maestria que d'agrément la folle spéculation qui fleurit au déclin de la Révolution ainsi que l'esprit boutiquier universellement répandu dans le commerce français de ce temps. Plus magistrale encore est la critique qu'il fait du tour donné par la bourgeoisie aux relations sexuelles et de la position de la femme dans la société bourgeoise. Il est le premier à énoncer que, dans une société donnée, le degré d'émancipation de la femme est la mesure naturelle de l'émancipation générale. Mais là où il apparaît le plus grand, c'est dans sa conception de l'histoire de la société. Il divise toute son évolution passée en quatre phases : sauvagerie, barbarie, patriarcat, civilisation, laquelle coïncide avec ce qu'on appelle maintenant la société bourgeoise, par conséquent, avec l'ordre social qui part du XVIe siècle; et il démontre que « la civilisation donne à chacun des vices auxquels la barbarie se livre avec simplicité, une forme complexe, ambiguë et hypocrite » ; que la civilisation se meut dans un « cercle vicieux», au milieu des contradictions qu'elle reproduit sans cesse, sans pouvoir les surmonter, de sorte qu'elle atteint toujours le contraire de ce qu'elle veut obtenir ou prétend vouloir obtenir ; de sorte que, par exemple, « en civilisation la pauvreté naît de l'abondance même ». Fourier, comme on le voit, manie la dialectique avec la même maîtrise que son contemporain Hegel. Avec une égale dialectique, il fait ressortir que, contrairement à la phraséologie sur la perfectibilité indéfinie de l'homme, toute phase historique a sa branche ascendante, mais aussi sa branche descendante, et il applique aussi cette conccp-

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tion à l'avenir de l'humanité dans son ensemble. De même que Kant a introduit la fin à venir de la terre dans la science de la nature, Fourier introduit dans l'étude de l'histoire la fin à venir de l'humanité.

Tandis qu'en France l'ouragan de la Révolution balayait le pays, un bouleversement plus silencieux, mais non moins puissant, s'accomplissait en Angleterre. La vapeur et le machinisme nouveau transformèrent la manufacture en grande industrie moderne et révolutionnèrent ainsi tout le fondement de la société bourgeoise. La marche somnolente de la période manufacturière se transforma en une période d'ardeur irrésistible de la production. A une vitesse constamment accrue s'opéra la division de la société en grands capitalistes et en prolétaires non possédants, entre lesquels, au lieu de la classe moyenne stable d'autrefois, une masse mouvante d'artisans et de petits commerçants avaient maintenant une existence mal assurée, en formant la partie la plus fluctuante de la population. Le nouveau mode de production n'était encore qu'au début de sa branche ascendante ; il était encore le mode de production normal, le seul possible dans ces circonstances. Mais déjà il engendrait des anomalies sociales criantes: agglomération d'une population déracinée dans les pires taudis des grandes villes ; dissolution de tous les liens traditionnels de. filiation, de subordination patriarcale dans la famille ; surtravail, surtout pour les femmes et les enfants, à une échelle épouvantable ; démoralisation massive de la classe travailleuse jetée brusquement dans des conditions tout à fait nouvelles, passant de la campagne à la ville, de l'agriculture à l'industrie, de conditions. stables dans des conditions précaires qui changeaient chaque jour. C'est alors qu'apparut en réformateur un fabricant de 29 ans, homme d'une simplicité de caractère enfantine qui allait jusqu'au sublime et, en même temps, conducteur-né pour les hommes comme il n'y en a pas beaucoup. Robert Owen s'était assimilé la doctrine des philosophes matérialistes de l'ère des lumières, selon laquelle le caractère de l'homme est le produit, d'une part, de son organisation native et, d'autre part, des circonstances qui entourent l'homme durant sa vie, mais surtout pendant la période où il se forme. Dans la révolution industrielle, la plupart des hommes de son groupe social ne voyaient que confusion et chaos, où il faisait bon pêcher en eau

trouble et s'enrichir rapidement. Il y vit l'occasion d'appliquer sa thèse favorite et de mettre par là de l'ordre dans le chaos. Il s'y était déjà essayé avec succès à Manchester, comme dirigeant des 500 ouvriers d'une fabrique ; de 1800 à 1829, il régit comme associé gérant la grande filature de coton de New-Lanark en Ecosse et il le fit dans le même esprit, mais avec une plus grande liberté d'action et un succès qui lui valut une réputation européenne. Une population qui monta peu à peu jusqu'à 2 500 âmes et se composait à l'origine des éléments les plus mêlés, pour la plupart fortement démoralisés, fut transformée par lui en une parfaite colonie modèle où ivrognerie, police, justice pénale, procès, assistance publique et besoin de chanté étaient choses inconnues. Et cela tout simplement en plaçant les gens dans des circonstances plus dignes de l'homme, et surtout en faisant donner une éducation soignée à la génération grandissante. Il fut l'inventeur des écoles maternelles et le premier à les introduire. Dès l'âge de deux ans, les enfants allaient à l'école, où ils s'amusaient tellement qu'on avait peine à les ramener à la maison. Tandis que ses concurrents travaillaient de treize à quatorze heures par jour, on ne travaillait à New-Lanark que dix heures et demie. Lorsqu'une crise de coton arrêta le travail pendant quatre mois, les ouvriers chômeurs continuèrent à toucher leur salaire entier. Ce qui n'empêcha pas rétablissement d'augmenter en valeur de plus du double et de donner jusqu'au bout de gros bénéfices aux propriétaires.

Mais tout cela ne satisfaisait pas Owen. L'existence qu'il avait faite 'à ses ouvriers était, à ses yeux, loin encore d'être digne de l'homme ; « les gens étaient mes esclaves » : les circonstances relativement favorables dans lesquelles il les avait placés, étaient encore bien loin de permettre un développement complet et rationnel du caractère et de l'intelligence, et encore moins une libre activité vitale. «Et, pourtant, la partie laborieuse de ces 2 500 hommes produisait autant de richesse réelle pour la société qu'à peine un demi-siècle auparavant une population de 600 000 âmes pouvait en produire. Je me demandais : qu'advient-il de la différence entre la richesse consommée par 2 500 personnes et celle qu'il aurait fallu pour la consommation des 600 000?» La réponse était claire. La richesse avait été employée à assurer aux propriétaires de l'établissement 5% d'intérêt sur leur mise de fonds et en outre, un bénéfice de plus

de 300 000 livres sterling (6 millions de marks). Et ce qui était vrai pour New-Lanark l'était à plus forte raison pour toutes les fabriques d'Angleterre. « Sans cette nouvelle richesse créée par les machines, on n'aurait pas pu mener à bonne fin les guerres pour renverser Napoléon et maintenir les principes aristocratiques de la société. Et pourtant, cette puissance nouvelle était la création de la classe ouvrière1. » C'est donc à elle qu'en revenaient les fruits. Les forces de production nouvelles et puissantes, qui n'avaient servi jusque-là qu'à l'enrichissement de quelques-uns et à l'asservissement des masses, offraient pour Owen la base d'une réorganisation sociale et étaient destinées à ne travailler que pour le bien-être commun, comme propriété commune de tous.

C'est de cette pure réflexion de l'homme d'affaires, comme fruit pour ainsi dire du calcul commercial, que naquit le communisme owenien. Il conserve toujours ce même caractère tourné vers la pratique. C'est ainsi qu'en 1823, Owen, proposant de remédier à la misère de l'Irlande par des colonies communistes, joignit à son projet un devis complet des frais d'établissement, des dépenses annuelles et des gains prévisibles. Ainsi encore, dans son plan définitif d'avenir, l'élaboration technique des détails est faite avec une telle compétence que, une fois admise la méthode de réforme sociale d'Owen, il y a peu de chose à dire contre le détail de l'organisation, même du point de vue technique.

Le passage au communisme fut le tournant de la vie d'Owen. Tant qu'il s'était contenté du rôle de philanthrope, il n'avait récolté que richesse, approbation, bonheur et renommée. Il était l'homme le plus. populaire d'Europe; non seulement ses collègues, mais aussi des hommes d'Etat et des princes l'écoutaient et l'approuvaient. Mais lorsqu'il se présenta avec ses théories communistes, tout changea. Il y avait trois grands obstacles qui, selon lui, barraient la route de la réforme sociale : la propriété privée, la religion et la forme actuelle du mariage. Il savait ce qui l'attendait s'il les attaquait : universelle mise au ban de la société officielle, perte de toute sa situation sociale. Mais

1 Ces citations sont extraites de The Révolution in the Mind and Practice, mémoire adressé à tous les «républicains rouges, communistes et socialistes d'Europe », au Gouvernement provisoire français de 1848, ainsi qu'à « la reine Victoria et à ses conseillers responsables ». (Note d'Engels.)

il ne se laissa pas détourner de les attaquer sans ménagement, et il arriva ce qu'il avait prévu. Banni de la société officielle, enseveli sous la conspiration du silence de la presse, ruiné par ses expériences communistes manquées en Amérique, expériences dans lesquelles il avait sacrifié toute sa fortune, il se tourna directement vers la classe ouvrière et continua trente ans encore d'agir dans son sein. Tqusjes mouvements sociaux, tous iles progrès réels qui furent menés à bien en Angleterre dans l'intérêt des travailleurs se rattachent au nom d'Owen. C'est ainsi qu'après cinq ans d'efforts, il fit passer en 1819 la première loi limitant le travail des femmes et des enfants dans les fabriques. C'est ainsi qu'il présida le premier congres au cours duquel les trade-unions de toute l'Angleterre s'assemblèrent en une seule grande association syndicale. C'est ainsi qu'il introduisit, comme mesure de transition menant à une organisation entièrement communiste de la société, d'une part, les sociétés coopératives (coopératives de consommation et de production) qui, depuis, ont au moins fourni la preuve pratique que le marchand ainsi que le fabricant sont des personnages dont on peut très bien se passer ; d'autre part, les bazars du travail, établissements pour l'échange de produits du travail au moyen d'une monnaie-papier du travail, dont l'unité était constituée par l'heure de travail ; ces établissements, nécessairement voués à l'échec, étaient une anticipation complète de la banque d'échange que Proudhon devait instituer bien plus tard, et ne s'en distinguaient que par le fait qu'ils ne représentaient pas la panacée des maux sociaux, mais seulement un premier pas vers une transformation de la société.

La manière de voir des utopistes a longtemps dominé les idées socialistes du XIXe siècle et les domine encore en partie. Elle était encore, il y a peu de temps, celle de tous les socialistes anglais et français ; c'est à elle que se rattachent les premiers socialistes allemands, Weitling compris. Le socialisme est pour eux tous l'expression de la vérité, de la raison et de la justice absolues, et il suffit qu'on le découvre pour qu'il conquière le monde par la vertu de sa propre force ; comme la vérité absolue est indépendante du temps, de l'espace et du développement de l'histoire humaine, la date et le lieu de sa découverte sont un pur hasard. Cela étant, la vérité, la raison et

la justice absolues redeviennent différentes avec chaque fondateur d'école ; et comme l'espèce de vérité, de raison et de justice absolues qui est particulière à chacun d'eux dépend de son entendement subjectif, de ses conditions de vie, du degré de ses connaissances et de la formation de sa pensée, la seule solution possible à ce conflit de vérités absolues, c'est qu'elles s'usent l'une contre l'autre. Rien d'autre ne pouvait sortir de là qu'une espèce de socialisme éclectique moyen, comme celui qui règne, aujourd'hui encore, en fait, dans l'esprit de la plupart des ouvriers socialistes de France et d'Angleterre : un mélange, admettant la plus grande variété de nuances, où entrent, dans ce qu'elles ont de moins insolite, les observations critiques des divers fondateurs de secte, leurs thèses économiques et leurs peintures de la société future ; et ce mélange s'opère d'autant plus facilement que, dans chaque élément composant, les arêtes vives de la précision ont été émoussées au fil des débats comme les galets au fil du ruisseau. Pour faire du socialisme une science, il fallait d'abord le placer sur un terrain réel.

Cependant, à côté et à la suite de la philosophie française du XVIIIe siècle, la philosophie allemande moderne était née et avait trouvé son achèvement en Hegel. Son plus grand mérite fut de revenir à la dialectique comme à la forme suprême de la pensée. Les philosophes grecs de l'antiquité étaient tous dialecticiens par naissance, par excellence de nature, et l'esprit le plus encyclopédique d'entre eux, Aristote, a déjà étudié les formes les plus essentielles de la pensée dialectique. La philosophie moderne, par contre, bien que la dialectique y eût aussi de brillants représentants (par exemple, Descartes et Spinoza), s'était de plus en plus embourbée, surtout sous l'influence anglaise, dans le mode de pensée dit métaphysique, qui domine aussi presque sans exception les Français du XVIIIe siècle, du moins dans leurs œuvres spécialement philosophiques. En dehors de la philosophie proprement dite, ils étaient néanmoins en mesure de produire des chefs-d'œuvre de dialectique ; nous rappellerons seulement Le Neveu de Rameau de Diderot et le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes

de Rousseau. Indiquons ici, brièvement, l'essentiel des deux méthodes de pensée.

Lorsque nous soumettons à l'examen de la pensée la nature ou l'histoire humaine ou notre propre activité mentale, ce qui s'offre d'abord à nous, c'est le tableau d'un enchevêtrement infini de relations et d'actions réciproques, où rien ne reste ce qu'il était, là où il était et comme il était, mais où tout se meut, change, devient et périt. Nous voyons donc d'abord le tableau d'ensemble, dans lequel les détails s'effacent encore plus ou moins ; nous prêtons plus d'attention au mouvement, aux passages de l'un à l'autre, aux enchaînements qu'à ce qui se meut, passe et s'enchaîne. Cette manière primitive, naïve, mais correcte quant au fond, d'envisager le monde est celle des philosophes grecs de l'antiquité, et le premier à la formuler clairement fut Heraclite : Tout est et n'est pas, car tout est fluent, tout est sans cesse en train de se transformer, de devenir et de périr. Mais cette manière de voir, si correctement qu'elle saisisse le caractère général du tableau que présente l'ensemble des phénomènes, ne suffit pourtant pas à expliquer les détails dont ce tableau d'ensemble se compose ; et tant que nous ne sommes pas capables de les expliquer, nous n'avons pas non plus une idée nette du tableau d'ensemble. Pour reconnaître ces détails, nous sommes obligés de les détacher de leur enchaînement naturel ou historique et de les étudier individuellement dans leurs qualités, leurs causes et leurs effets particuliers, etc. C'est au premier chef la tâche de la science de la nature et de la recherche historique, branches d'investigation qui, pour d'excellentes raisons, ne prenaient chez les Grecs de la période classique qu'une place subordonnée puisque les Grecs avaient auparavant à rassembler les matériaux. Il faut d'abord avoir réuni, jusqu'à un certain point, des données naturelles et historiques pour pouvoir passer au dépouillement critique, à la comparaison ou à la division en classes, ordres et genres. Les rudiments de la science exacte de la nature ne sont développés que par les Grecs de la période alexandrine1, et plus

1 Période alexandrine (du nom de la ville d'Alexandrie en Egypte), période de l'histoire de la culture allant du Ille siècle avant notre ère au Vile siècle de notre ère ; de nombreuses sciences ont connu un grand progrès au cours de cette période : les mathématiques (Euclide et Archimède), la géographie, l'astronomie, l'anatomie, la physiologie, etc. (N.R.)

tard, au moyen âge, par les Arabes ; encore, une science effective de la nature ne se rencontre-t-elle que dans la deuxième moitié du XVe siècle, date depuis laquelle elle a progressé à une vitesse sans cesse croissante. La décomposition de la nature en ses parties singulières, la séparation des divers processus et objets naturels en classes déterminées, l'étude de la constitution interne des corps organiques dans la variété de leurs aspects anatomiques, telles étaient les conditions fondamentales des progrès gigantesques que les quatre derniers siècles nous ont apportés dans la connaissance de la nature. Mais cette méthode nous a également légué l'habitude de considérer les objets et les processus naturels dans leur isolement, en dehors de la grande connexion d'ensemble, par conséquent non dans leur mouvement, mais dans leur repos ; comme des éléments non essentiellement variables, mais fixes ; non dans leur vie, mais dans leur mort. Et quand, grâce à Bacon et à Locke, cette manière de voir passa de la science de la nature à la philosophie, elle produisit l'étroitesse d'esprit spécifique des derniers siècles, le mode de pensée métaphysique.

Pour le métaphysicien, les choses et leurs reflets dans la pensée, les concepts, sont des objets d'étude isolés, à considérer l'un après l'autre et l'un sans l'autre, fixes, rigides, donnés une fois pour toutes. Il ne pense que par antithèses sans moyen terme : il dit oui, oui, non, non ; ce qui va au-delà ne vaut rien. Pour lui, ou bien une chose existe, ou bien elle n'existe pas ; une chose ne peut pas non plus être à la fois elle-même et une autre. Le positif et le négatif s'excluent absolument ; la cause et l'effet s'opposent de façon tout aussi rigide. Si ce mode de penser nous paraît au premier abord tout à fait plausible, c'est qu'il est celui de ce qu'on appelle le bon sens. Mais si respectable que soit ce compagnon tant qu'il reste cantonné dans le domaine prosaïque de ses quatre murs, le bon sens connaît des aventures tout à fait étonnantes dès qu'il se risque dans le vaste monde de la recherche, et la manière de voir métaphysique, si justifiée et si nécessaire soit-elle dans de vastes domaines dont l'étendue varie selon la nature de l'objet, se heurte toujours, tôt ou tard, à une barrière au-delà de laquelle elle devient étroite, bornée, abstraite, et se perd en contradictions insolubles : la raison en est que, devant les objets singuliers, elle oublie leur enchaînement ; devant leur être, leur devenir et leur

périr ; devant leur repos, leur mouvement ; les arbres l'empêchent de voir la forêt. Pour les besoins de tous les jours, nous savons, par exemple, et nous pouvons dire avec certitude, si un animal existe ou non; mais une étude plus précise nous fait trouver que ce problème est parfois des plus embrouillés, et les juristes le savent très bien, qui se sont évertués en vain à découvrir la limite rationnelle à partir de laquelle tuer un enfant dans le sein de sa mère est un meurtre ; et il est tout aussi impossible de constater le moment de la mort, car la physiologie démontre que la mort n'est pas un événement unique et instantané, mais un processus de très longue durée. Pareillement, tout être organique est, à chaque instant, le même et non le même ; à chaque instant, il assimile des matières étrangères et en élimine d'autres, à chaque instant des cellules de son corps dépérissent et d'autres se forment ; au bout d'un temps plus ou moins long, la substance de ce corps s'est totalement renouvelée, elle a été remplacée par d'autres atomes de matière de sorte que tout être organisé est constamment le même et cependant un autre. A considérer les choses d'un peu près, nous trouvons encore que les deux pôles d'une contradiction, comme positif et négatif, sont tout aussi inséparables qu'opposés et qu'en dépit de toute leur valeur d'antithèse, ils se pénètrent mutuellement; pareillement que cause et effet sont des représentations qui ne valent comme telles qu'appliquées à un cas particulier, mais que, dès que nous considérons ce cas particulier dans sa connexion générale avec l'ensemble du monde, elles se fondent, elles se résolvent dans la vue de l'universelle action réciproque, où causes et effets permutent continuellement, où ce qui était effet maintenant ou ici, devient cause ailleurs ou ensuite et vice versa.

Tous ces processus, toutes ces méthodes de pensée n'entrent pas dans le cadre de la pensée métaphysique. Pour la dialectique, par contre, qui considère les choses et leurs reflets conceptuels essentiellement dans leur connexion, leur enchaînement, leur mouvement, leur naissance et leur fin, les processus mentionnés plus haut sont autant de vérifications du comportement qui lui est propre. La nature est le banc d'essai de la dialectique et nous devons dire à l'honneur de la science moderne de la nature qu'elle a fourni pour ce banc d'essai une riche moisson de faits qui s'accroît tous les jours, en prouvant

ainsi que dans la nature les choses se passent, en dernière analyse, dialectiquement et non métaphysiquement, que la nature ne se meut pas dans l'éternelle monotonie d'un cycle sans cesse répété, mais parcourt une histoire effective. Avant tout autre, il faut citer ici Darwin, qui a porté le coup le plus puissant à la conception métaphysique de la nature en démontrant que toute la nature organique actuelle, les plantes, les animaux et, par conséquent, l'homme aussi, est le produit d'un processus d'évolution qui s'est poursuivi pendant des millions d'années. Mais comme jusqu'ici on peut compter les savants qui ont appris à penser dialectiquement, le conflit entre les résultats découverts et le mode de pensée traditionnel explique l'énorme confusion qui règne actuellement dans la théorie des sciences de la nature et qui met au désespoir maîtres et élèves, auteurs et lecteurs.

Une représentation exacte de l'univers, de son évolution et de celle de l'humanité, ainsi que du reflet de cette évolution dans le cerveau des hommes, ne peut donc se faire que par voie dialectique, en tenant constamment compte des actions réciproques universelles du devenir et du finir, des changements progressifs et régressifs. Et c'est dans ce sens que s'est immédiatement affirmée la philosophie allemande moderne. Kant a commencé sa carrière en résolvant le système solaire stable de Newton et sa durée éternelle — une fois donné le fameux choc initial — en un processus historique : la naissance du soleil et de toutes les planètes à partir d'une masse nébuleuse en rotation. Et il en tirait déjà cette conclusion qu'étant donné qu'il était né, le système solaire devait nécessairement mourir un jour. Cette vue, un demi-siècle plus tard, a été confirmée mathématiquement par Laplace et, un siècle après, le spectroscope a démontré l'existence dans l'univers de semblables masses gazeuses incandescentes à différents degrés de condensation.

Cette philosophie allemande moderne a trouvé sa conclusion dans le système de Hegel, dans lequel, pour la première fois — et c'est son grand mérite — le monde entier de la nature, de l'histoire et de l'esprit était représenté comme un processus, c'est-à-dire comme étant engagé dans un mouvement, un changement, une transformation et une évolution constants, et où l'on tentait de démontrer l'enchaînement interne de ce

mouvement et de cette évolution. De ce point de vue, l'histoire de l'humanité n'apparaissait plus comme un enchevêtrement chaotique de violences absurdes, toutes également condamnables devant le tribunal de la raison philosophique arrivée à maturité et qu'il est préférable d'oublier aussi rapidement que possible, mais comme le processus évolutif de l'humanité lui-même ; et la pensée avait maintenant pour tâche d'en suivre la lente marche progressive à travers tous ses détours et d'en démontrer la logique interne à travers toutes les contingences apparentes.

Que Hegel n'ait pas résolu ce problème, cela importe peu ici. Son mérite, qui fait époque, est de l'avoir posé. Ce problème est précisément de ceux qu'aucun individu à lui seul ne pourra jamais résoudre. Bien que Hegel fût — avec Saint-Simon — ■ la tête la plus encyclopédique de son temps, il était tout de même limité, d'abord par l'étendue nécessairement restreinte de ses propres connaissances, ensuite par l'étendue et la profondeur également restreintes des connaissances et des vues de son époque. Mais il faut tenir compte encore d'une troisième circonstance. Hegel était idéaliste, ce qui veut dire qu'au lieu de considérer les idées de son esprit comme les reflets plus ou moins abstraits des choses et des processus réels, il considérait à l'inverse les objets et leur développement comme de simples copies réalisées de l'« Idée » existant on ne sait où dès avant le monde. De ce fait, tout était mis sur la tête et l'enchaînement réel du monde entièrement inversé. Et bien que Hegel eût considéré mainte relation particulière avec tant de justesse et de génie, les raisons indiquées rendaient inévitable que le détail aussi tourne souvent au ravaudage, à l'artifice, à la construction, bref, à la perversion du vrai. Le système de Hegel comme tel a été un colossal avortement — bien que le dernier du genre. En effet, ne souffrait-il pas toujours d'une contradiction interne incurable? D'une part, son postulat essentiel était la conception historique selon laquelle l'histoire de l'humanité est un processus évolutif qui, par nature, ne peut trouver sa conclusion intellectuelle dans la découverte d'une prétendue vérité absolue ; mais, d'autre part, il prétend être précisément la somme de cette vérité absolue. Un système de connaissance de la nature et de l'histoire embrassant tout et arrêté une fois pour toutes est en contradiction avec les lois fondamentales de la

pensée dialectique ; ce qui toutefois n'exclut nullement, mais implique, au contraire, que la connaissance systématique de l'ensemble du monde extérieur puisse marcher à pas de géant de génération en génération.

Une fois démêlée la totale perversion caractéristique de l'idéalisme allemand du passé, il fallait forcément revenir au matérialisme, mais — notons-le — non pas au matérialisme purement métaphysique, exclusivement mécanique du XVIIP siècle. En face de la condamnation pure et simple, naïvement révolutionnaire de toute l'histoire antérieure, le matérialisme moderne voit, dans l'histoire, le processus d'évolution de l'humanité, et sa tâche est de découvrir ses lois motrices. En face de la représentation de la nature qui régnait tant chez les Français du XVIIIe siècle que chez Hegel, et qui en faisait un tout restant semblable à lui-même et se mouvant en cycles étroits, avec des corps célestes éternels, ainsi que l'enseigne Newton, et des espèces organiques immuables, ainsi que l'enseigne Linné, le matérialisme moderne synthétise, au contraire, les progrès modernes de la science de la nature, d'après lesquels la nature, elle aussi, a son histoire dans le temps ; les corps célestes, comme les espèces vivantes susceptibles d'y vivre dans des circonstances favorables, naissent et périssent, et les cycles de révolution, dans la mesure où on peut les admettre, prennent des dimensions infiniment plus grandioses. Dans les deux cas, il est essentiellement dialectique et n'a que faire d'une philosophie placée au-dessus des autres sciences. Dès lors que chaque science spéciale est invitée à se rendre un compte exact de la place qu'elle occupe dans l'enchaînement général des choses et de la connaissance des choses, toute science particulière de l'enchaînement général devient superflue. De toute l'ancienne philosophie, il ne reste plus alors à l'état indépendant, que la doctrine de la pensée et de ses lois, la logique formelle et la dialectique. Tout le reste se résout dans la science positive de la nature et de l'histoire.

Mais tandis que le revirement dans la conception de la nature ne pouvait s'accomplir que dans la mesure où la recherche fournissait la quantité correspondante de connaissances positives, des faits historiques s'étaient déjà imposés beaucoup plus tôt, qui amenèrent un tournant décisif dans la conception de l'histoire. En 1831, avait eu lieu à Lyon la première insurrec-

tion ouvrière ; de 1838 à 1842, le premier mouvement ouvrier national, celui des chartistes anglais, atteignait son point culminant. La lutte de classes entre le prolétariat et la bourgeoisie passait au premier plan de l'histoire des pays les plus avancés d'Europe, proportionnellement au développement de la grande industrie d'une part, de la domination politique nouvellement conquise par la bourgeoisie d'autre part. Les enseignements de l'économie bourgeoise sur l'identité des intérêts du capital et du travail, sur l'harmonie universelle et la prospérité universelle résultant de la libre concurrence, étaient démentis de façon de plus en plus brutale par les faits. Il n'était plus possible de réfuter tous ces faits, pas plus que le socialisme français et anglais qui, malgré toutes ses imperfections, en était l'expression théorique. Mais l'ancienne conception idéaliste de l'histoire qui n'était pas encore refoulée, ne connaissait pas de luttes de classes reposant sur des intérêts matériels, ni même, en général, d'intérêts matériels ; la production et toutes les relations économiques n'y apparaissaient qu'à titre accessoire, comme éléments secondaires de P« histoire de la civilisation».

Les faits nouveaux obligèrent à soumettre toute l'histoire du passé à un nouvel examen et il apparut que toute l'histoire passée, à l'exception de l'état primitif, était l'histoire des luttes de classes, que ces classes sociales en lutte l'une contre l'autre sont toujours des produits des rapports de production et d'échange, en un mot des rapports économiques de leur époque ; que, par conséquent, la structure économique de la société constitue chaque fois la base réelle qui permet, en dernière analyse, d'expliquer toute la superstructure des institutions juridiques et politiques, aussi bien que les idées religieuses, philosophiques et autres de chaque période historique.

Hegel a débarrassé de la métaphysique la conception de l'histoire, il en a fait une conception dialectique ; pourtant sa façon de concevoir l'histoire était d'essence idéaliste. Ainsi l'idéalisme était chassé de son dernier refuge, la conception de l'histoire ; une conception matérialiste de l'histoire était donnée et la voie était trouvée pour expliquer la conscience des hommes en partant de leur être, au lieu d'expliquer leur être en partant de leur conscience, comme on l'avait fait jusqu'alors.

En conséquence, le socialisme n'apparaissait plus maintenant comme une découverte fortuite de tel ou tel esprit de génie,

mais comme le produit nécessaire de la lutte de deux classes produites par l'histoire, le prolétariat et la bourgeoisie. Sa tâche ne consistait plus à fabriquer un système social aussi parlait que possible, mais à étudier le développement historique de l'économie qui avait engendré d'une façon nécessaire ces classes et leur antagonisme, et à découvrir dans la situation économique ainsi créée les moyens de régler le conflit. Mais le socialisme antérieur était tout aussi incompatible avec cette conception matérialiste de l'histoire que la conception de la nature du matérialisme français l'était avec la dialectique et la science moderne de la nature. Certes, le socialisme antérieur critiquait le mode de production capitaliste existant et ses conséquences, mais il ne pouvait pas l'expliquer, ni par conséquent en venir à bout ; il ne pouvait que le rejeter purement et simplement comme mauvais. Plus il s'emportait avec violence contre l'exploitation de la classe ouvrière qui en est inséparable, moins il était en mesure d'indiquer avec netteté en quoi consiste cette exploitation et quelle en est la source. Le problème était, d'une part, de représenter ce mode de production capitaliste dans sa connexion historique et sa nécessité pour une période déterminée de l'histoire avec, par conséquent, la nécessité de sa chute, d'autre part de mettre à nu aussi son caractère interne encore caché.

C'est ce que fit la découverte de la plus-value. Il fut prouvé que l'appropriation de travail non payé est la forme fondamentale du mode de production capitaliste et de l'exploitation de l'ouvrier qui en résulte ; que même lorsque le capitaliste paie la force de travail de son ouvrier à la pleine valeur qu'elle a sur le marché en tant que marchandise, il en tire pourtant plus de valeur qu'il n'en a payé pour elle ; et que cette plusvalue constitue, en dernière analyse, la somme de valeur d'où provient la masse de capital sans cesse croissante accumulée entre les mains des classes possédantes. La marche de la production capitaliste, aussi bien que de la production de capital, se trouvait expliquée.

Ces deux grandes découvertes : la conception matérialiste de l'histoire et la révélation du mystère de la production capitaliste au moyen de la plus-value, nous les devons à Marx. C'est grâce à elles que le socialisme est devenu une science, qu'il s'agit maintenant d'élaborer dans tous ses détails.

La„conception matérialiste de l'histoire part de la thèse que la production, et après la production, l'échange de ses produits, constitue le fondement de tout régime social, que dans toute société qui apparaît dans l'histoire, la répartition des produits, et, avec elle, l'articulation sociale en classes ou en ordres se règle sur ce qui est produit et sur la façon dont cela est produit ainsi que sur la façon dont on échange les choses produites. En conséquence, ce n'est pas dans la tête des hommes, dans leur compréhension croissante de la vérité et de la justice éternelles, mais dans les modifications du mode de production et d'échange qu'il faut chercher les causes dernières de toutes les modifications sociales et de tous les bouleversements politiques ; il faut les chercher non dans la philosophie, mais dans l'économie de l'époque considérée. Si l'on s'éveille à la compréhension que les institutions sociales existantes sont déraisonnables et injustes, que « la raison est devenue sottise et le bienfait, fléau1 », ce n'est là qu'un indice qui s'est opéré en secret dans les méthodes de production et les formes d'échange des transformations avec lesquelles ne cadre plus le régime social adapté à des conditions économiques pilus anciennes. Cela signifie, en même temps, que les moyens d'éliminer les anomalies découvertes existent forcément, eux aussi, — à l'état plus ou moins développé, — dans les rapports de production modifiés. Il faut donc non pas mv^nter__jciejs Jiioy ens dans son cerveau, mais les découvrir à l'aide de son cerveau dans les faits matériels de production qui sont là.

"Quelle est en conséquence la position du socialisme moderne ?

Le régime social existant, — ceci est assez généralement admis, — a été créé par la classe actuellement dominante, la bourgeoisie. Le mode de production propre à la bourgeoisie appelé depuis Marx mode de production capitaliste, était incompatible avec les privilèges des localités et des ordres, de même qu'avec les liens personnels réciproques du régime féodal. La bourgeoisie a mis en pièces le régime féodal et édifié sur ses ruines la constitution bourgeoise de la société, empire de la libre

1 Paroles de Méphistophélès dans Faust de Gœthe. (N.R.)

concurrence, de la liberté d'aller et venir, de l'égalité juridique des possesseurs de marchandises et autres splendeurs bourgeoises. Le mode de production capitaliste pouvait maintenant se déployer librement. Les forces productives élaborées sous la direction de la bourgeoisie se sont développées, depuis que la vapeur et le nouveau machinisme ont transformé la vieille manufacture en grande industrie, avec une rapidité et une ampleur inouïes jusque-là. Mais de même que, en leur temps, la manufacture et l'artisanat développés sous son influence étaient entrés en conflit avec les entraves féodales des corporations, de même la grande industrie, une fois développée plus complètement, entre en conflit avec les barrières dans lesquelles le mode de production capitaliste la tient enserrée. Les forces de production nouvelles ont déjà débordé la forme bourgeoise de leur emploi ; et ce conflit entre les forces productives et le mode de production n'est pas un conflit né dans la tête des hommes comme, par exemple, celui du péché originel et de la justice divine : il est là dans les faits, objectivement, en dehors de nous, indépendamment de la volonté ou de la conduite même de ceux des hommes qui l'ont provoqué. Le socialisme moderne n'est rien d'autre que le reflet dans la pensée de ce conflit effectif, sa réflexion, sous forme d'idées, tout d'abord dans les cerveaux de la classe qui en souffre directement, la classe ouvrière.

Or, en quoi consiste ce conflit ?

s\ Avant la production capitaliste, donc au moyen âge, on était en présence partout de la petite production fondée sur la propriété privée des moyens de production des travailleurs : agriculture des petits paysans libres ou serfs, artisanat des villes. Les moyens de travail, — terre, instruments aratoires, atelier, outils de l'artisan, — étaient des moyens de travail de l'individu, calculés seulement pour l'usage individuel ; ils étaient donc nécessairement mesquins, minuscules, limités. Mais, pour cette raison même, ils appartenaient normalement au producteur même. Concentrer, élargir ces moyens de production dispersés et étriqués, en faire les leviers puissants de la production actuelle, tel fut précisément le rôle historique du mode de production capitaliste et de la classe qui en est le support, la bourgeoisie. Dans la quatrième partie du Capital, Marx a décrit dans le détail comment elle a mené cette œuvre à bonne fin sur le plan historique, depuis le XVe siècle, aux trois stades de la coopération

simple, de la manufacture et de la grande industrie. Mais, comme il le prouve également au même endroit, la bourgeoisie ne pouvait pas transformer ces moyens de production limités en puissantes forces productives sans transformer les moyens de production de Tmdîvidu en moyens de production sociaux, utilisables seulement par un ensemble d'hommes. Au lieu du rouet, du métier de tisserand à la main, du marteau de forgeron ont apparu la machine à filer, le métier mécanique, le marteau à vapeur ; au lieu de l'atelier individuel, la fabrique qui commande la coopération de centaines et de milliers d'hommes. Et de même que les moyens de production, la production elle-même se' transforme d'une série d'actes individuels en une série d'actes sociaux et les produits, de produits d'individus, en produits sociaux. Le fil, le tissu, la quincaillerie qui sortent de la fabrique sont le produit collectif de nombreux ouvriers, par les mains desquels ils passaient forcément tour à tour avant d'être finis. Pas un individu qui puisse dire d'eux : c'est moi qui ai fait cela, c ' ëstfm on pr ô durT. ~~

Mais là où, à l'intérieur de la société la division naturelle du travail apparue peu à peu, sans méthode, est la forme fondamentale de la production, elle donne aux produits la forme de marchandises, dont l'échange — l'achat et la vente — permet aux producteurs individuels de faire face à leurs multiples besoins. Et c'était le cas au moyen âge. Le paysan, par exemple, vendait à l'artisan des produits des champs et lui achetait en compensation des produits de l'artisanat. C'est dans cette société de producteurs individuels, de producteurs de marchandises^ que s'est donc infiltré le mode de production nouveau. On Ta vu introduire au beau milieu de cette division naturelle du travail, sans méthode, qui régnait dans toute la société, la division méthodique du travail telle qu'elle était organisée dans la fabrique individuelle ; à côté de la production individuelle apparut la production sociale. Les produits de l'une et de l'autre se vendaient sur le même marché, donc à des prix égaux au moins approximativement. Mais l'organisation méthodique était plus puissante que la division du travail naturelle ; les fabriques travaillant socialement produisaient à meilleur marché que les petits producteurs isolés. La production individuelle succomba dans un domaine après l'autre, la production sociale révolutionna tout le vieux mode de production. Mais ce caractère

| ',i; FRIEDRICH ENGELS

révolutionnaire, qui lui est propre, fut si peu reconnu qu'on l'introduisit, au contraire, comme moyen d'élever et de favoriser la production marchande. Elle naquit en se rattachant directement à certains leviers déjà existants de la production marchande et de l'échange des marchandises : capital commercial, artisanat, travail salarié. Du fait qu'elle se présentait elle-même comme une forme nouvelle de production marchande, les formes d'appropriation de la production marchande restèrent en pleine vigueur pour elle aussi.

Dans la production marchande telle qu'elle s'était développée au moyen âge, la question ne pouvait même pas se poser de savoir à qui devait appartenir le produit du travail. En règle générale, le producteur individuel l'avait fabriqué avec des matières premières qui lui appartenaient et qu'il produisait souvent lui-même, à l'aide de ses propres moyens de travail et de son travail manuel personnel ou de celui de sa famille. Le produit n'avait nullement besoin d'être approprié d'abord par lui, il lui appartenait de lui-même. La propriété des produits reposait donc sur le travail personnel. Même là où l'on utilisait l'aide d'autrui, celle-ci restait en règle générale accessoire et, en plus du salaire, elle recevait fréquemment une autre rémunération : l'apprenti ou le compagnon de la corporation travaillaient moins pour la nourriture et le salaire que pour leur propre préparation à la maîtrise. C'est alors que vint la concentration des moyens de production dans de grands ateliers et des manufactures, leur transformation en moyens de production effectivement sociaux. Mais les moyens de production et les produits sociaux furent traités comme si, après comme avant, ils étaient restés les moyens de production et les produits d'individus. Si, jusqu'alors, le possesseur des moyens de travail s'était approprié le produit parce que, en règle générale, il était son propre produit et que l'appoint du travail d'autrui était l'exception, le possesseur des moyens de travail continua maintenant à s'approprier le produit bien qu'il ne fût plus son produit, mais exclusivement le produit du travail d'autrui. Ainsi, les produits désormais créés socialement ne furent pas appropriés par ceux qui avaient mis réellement en œuvre les moyens de production et avaient réellement fabriqué les produits, mais par le capitaliste. Moyens de production et production sont devenus essentiellement sociaux : mais on les assujettit à une forme d'appropriation qui présuppo-

se la production privée d'individus, dans laquelle chacun possède et porte au marché son propre produit. On assujettit le mode de production à cette forme d'appropriation bien qu'il en supprime la condition préalable1. Dans cette contradiction qui confère au nouveau mode de production son caractère capitaliste gît déjà en germe toute la grande collision du présent. A mesure que le nouveau mode de production arrivait à dominer dans tous les secteurs décisifs de la production et dans tous les pays économiquement décisifs, et par suite évinçait la production individuelle jusqu'à la réduire à des restes insignifiants, on voyait forcément apparaître d'autant plus crûment l'incompatibilité de la production sociale et de l'appropriation capitaliste. Les premiers capitalistes trouvèrent déjà toute prête la forme du travail salarié. Mais ils la trouvèrent comme exception, occupation accessoire, ressource provisoire, situation transitoire. Le travailleur rural qui, de temps à autre, allait travailler à la journée, avait ses quelques arpents de terre qu'il possédait en propre et dont à la rigueur il pouvait vivre. Les règlements des corporations veillaient à ce que le compagnon d'aujourd'hui devînt le maître de demain. Mais dès que les moyens de production se furent transformés en moyens sociaux et furent concentrés entre les mains de capitalistes, tout changea. Le moyen de production ainsi que le produit du petit producteur individuel se déprécièrent de plus en plus ; il ne lui resta plus qu'à aller travailler pour un salaire chez le capitaliste. Le travail salarié, autrefois exception et ressource provisoire, devint la règle et la forme fondamentale de toute la production ; autrefois occupation accessoire, il devint alors l'activité exclusive du travailleur. Le salarié à temps se transforma en salarié à vie, La foule des salariés à vie fut, de plus, énormément accrue par l'effondrement simultané du régime féodal, la dissolution des suites des seigneurs féodaux, l'expulsion des paysans hors de leurs

1 II est inutile d'expliquer ici que même si la forme de l'appropriation reste la même, le caractère de l'appropriation n'est pas moins révolutionné que la production par le processus décrit ci-dessus. Que je m'approprie mon propre produit ou le produit d'autrui, cela fait naturellement deux genres très différents d'appropriation. Ajoutons en passant ceci : le travail salarié dans lequel est déjà en germe tout le mode de production capitaliste est très ancien ; à l'état sporadique et disséminé, il a coexisté pendant des siècles avec l'esclavage. Mais ce germe n'a pu se développer pour devenir le mode de production capitaliste que le jour où les conditions historiques préalables ont été réalisées. (Note d'Engels.)

fermes, etc. La séparation était accomplie entre les moyens de production concentrés dans les mains des capitalistes d'un côté, et les producteurs réduits à ne posséder que leur force de travail de l'autre. La contradiction entre production sociale et appropriation capitaliste se manifeste comme l 'antagonisme du prolétariat et de la bourgeoisie.

Nous avons vu que le mode de production capitaliste s'est infiltré dans une société de producteurs de marchandises, producteurs individuels dont la cohésion sociale avait pour moyen l'échange de leurs produits. Mais toute société reposant sur la production marchande a ceci de particulier que les producteurs y ont perdu la domination sur leurs propres relations sociales. Chacun produit pour soi, avec ses moyens de production dus au hasard et pour son besoin individuel d'échange. Nul ne sait quelle quantité de son article parviendra sur le marché ni même quelle quantité il en faudra ; nul ne sait si son produit individuel trouvera à son arrivée un besoin réel, s'il retirera ses frais ou même s'il pourra vendre. C'est le règne de l'anarchie de la production sociale. Mais la production marchande comme toute autre forme de production a ses lois originales, immanentes, inséparables d'elle ; et ces lois s'imposent malgré l'anarchie, en elle, par elle. Elles se manifestent dans la seule forme qui subsiste de lien social, dans l'échange, et elles prévalent en face des producteurs individuels comme lois coercitives de la concurrence. Elles sont donc, au début, inconnues à ces producteurs eux-mêmes et il faut d'abord qu'ils les découvrent peu à peu par une longue expérience. Elles s'imposent donc sans les producteurs et contre les producteurs comme lois naturelles de leur forme de production, lois à l'action aveugle. Le produit domine les producteurs.

Dans la société du moyen âge, notamment dans les premiers siècles, la production était essentiellement orientée vers la consommation personnelle. Elle ne satisfaisait, en ordre principal, que les besoins du producteur et de sa famille. Là où, comme à la campagne, existaient des rapports personnels de dépendance, elle contribuait aussi à satisfaire les besoins du seigneur féodal. Il ne se produisait donc là aucun échange, et par suite, les produits ne prenaient pas non plus le caractère de marchandise. La famille du paysan produisait presque tout ce dont elle avait besoin, aussi bien outils et vêtements que

vivres. C'est seulement lorsqu'elle en vint à produire un excédent au-delà de ses propres besoins et des redevances en nature dues au seigneur féodal qu'elle produisit aussi des marchandises ; cet excédent jeté dans l'échange social, mis en vente, devint marchandise. Les artisans des villes ont été certes forcés de produire dès le début pour l'échange. Mais, eux aussi, couvraient par Heur travail la plus grande partie de leurs propres besoins ; ils avaient des jardins et de petits champs ; ils envoyaient leur bétail dans la forêt communale, qui leur donnait en outre du bois de construction et du combustible ; les femmes filaient le lin, la laine, etc. La production en vue de l'échange, la production marchande n'était qu'à ses débuts. D'où échange limité, marché limité, mode de production stable, isolement local du côté de l'extérieur, association locale du côté de l'intérieur : la mark1 dans la campagne, la corporation dans la ville.

Mais avec l'extension de la production marchande et surtout l'avènement du mode de production capitaliste, les lois de la production marchande, qui sommeillaient jusque-là, entrèrent aussi en action d'une manière plus ouverte et plus puissante. Les cadres anciens se relâchèrent, les vieilles barrières d'isolement furent percées, les producteurs transformés de plus en plus en producteurs de marchandises indépendants et isolés. L'anarchie de la production sociale vint au jour et fut de plus en plus poussée à son comble.

Mais l'instrument principal avec lequel le mode de production capitaliste accrut cette anarchie dans la production sociale était cependant juste le contraire de l'anarchie : l'organisation croissante de la production en tant que production sociale dans chaque établissement de production isolé. C'est avec ce levier qu'il mit fin à la paisible stabilité d'autrefois. Là où il fut introduit dans une branche d'industrie, il ne souffrit à côté de lui aucune méthode d'exploitation plus ancienne. Là où il s'empara de l'artisanat, il anéantit le vieil artisanat. Le champ du travail devint un terrain de bataille. Les grandes découvertes géographiques2 et les entreprises de colonisation qui les suivirent multi-

1 Cf. l'annexe. (Note d'Engels.) Engels se réfère à son ouvrage Die Mark qui ne fait pas partie de la présente édition. (N.R.)

2 Les plus importantes d'entre elles sont la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb en 1492 et la découverte par Vasco de Gama en 1498 de la route maritime des Indes. (N.R.)

plièrent les débouchés et accélérèrent la transformation de l'artisanat en manufactures. La lutte n'éclata pas seulement entre les producteurs locaux individuels ; les luttes locales grandirent de leur côté jusqu'à devenir des luttes nationales, les guerres commerciales des XVII' et XVIIIe siècles1. La grande industrie, enfin, et l'établissement du marché mondial ont universalisé la lutte et lui ont donné en même temps une violence inouïe. Entre capitalistes isolés, de même qu'entre industries entières et pays entiers, ce sont les conditions naturelles ou artificielles de la production qui, selon qu'elles sont plus ou moins favorables, décident de l'existence. Le vaincu est éliminé sans ménagement. C'est la lutte darwinienne pour l'existence de l'individu, transposée de la nature dans la société avec une rage décuplée. La condition de l'animal dans la nature apparaît comme l'apogée du développement humain. La contradiction entre production sociale et appropriation capitaliste se reproduit comme antagonisme entre l'organisation de la production dans la fabrique individuelle et l'anarchie de la production dans l'ensemble de la société.

C'est dans ces deux formes de présentation de la contradiction immanente au mode de production capitaliste de par son origine que se meut ce mode de production, en décrivant sans pouvoir en sortir ce « cercle vicieux » que Fourier découvrait déjà en lui. Toutefois, ce que Fourier ne pouvait encore voir de son temps, c'est que ce cercle se rétrécit peu à peu, que le mouvement représente plutôt une spirale, laquelle, comme celle des planètes, doit atteindre sa fin en entrant en collision avec le centre. C'est la force motrice de l'anarchie sociale de la production qui transforme de plus en plus la grande majorité des hommes en prolétaires et ce sont à leur tour les masses prolétariennes qui finiront par mettre un terme à l'anarchie de la production. C'est la force motrice de l'anarchie sociale de la production qui transforme la perfectibilité infinie des machines

1 II s'agit d'une série de guerres qui eurent lieu aux XVIIe et XVIIIe siècles entre les plus puissants Etats européens pour l'hégémonie dans le commerce avec les Indes et l'Amérique et pour la possession de débouchés coloniaux. Au début, les principaux pays rivaux étaient l'Angleterre et les Pays-Bas (guerres de 1652-1654, de 1664-1667 et de 1672-1674). Plus tard la lutte décisive mit aux prises l'Angleterre et la France. Dans toutes ces guerres la victoire fut remportée par l'Angleterre qui, à la fin du XVIIIe siècle, concentra entre ses mains presque tout le commerce mondial. (N.R.)

de la grande industrie en une loi impérative pour chaque capitaliste industriel pris à part, en l'obligeant à perfectionner de plus en plus son machinisme sous peine de ruine. Mais perfectionner les machines, cela signifie rendre superflue une quantité déjterminée de travail humain. Si introduction et accroissement des machines signifient éviction de millions de travailleurs à la main par un petit nombre de travailleurs à la machine, amélioration du machinisme signifie éviction de travailleurs à la machine de plus en plus nombreux et, en dernière analyse, production d'un nombre de salariés disponibles qui dépasse le besoin d'emploi moyen du capital, d'une armée de réserve industrielle complète, selon la dénomination que j'ai employée dès 18451, armée disponible pour les périodes où l'industrie travaille à haute pression, jetée sur le pavé par le krach qui suit nécessairement, boulet que la classe ouvrière traîne aux pieds en tout temps dans sa lutte pour l'existence contre le capital, régulateur qui maintient Ile salaire au bas niveau correspondant au besoin capitaliste. C'est ainsi que le machinisme devient, pour\ parler comme Marx, l'arme la plus puissante du capital contre lardasse ouvrière, que le moyen de travail arrache sans cesse le moyen de subsistance des mains de l'ouvrier, que le propre produit de l'ouvrier se transforme en un instrument d'asservis-/ sèment de l'ouvrier. C'est ainsi que, d'emblée, l'économie des moyens de travail devient, en même temps, la dilapidation la plus brutale de la force de travail, un vol sur les conditions normales de la fonction du travail ; que le machinisme, le moyen le plus puissant de réduire le temps de travail, se convertit en "le plus infaillible moyen de transformer l'entière durée de la vie de l'ouvrier et de sa famille en temps de travail disponible pour faire valoir le capital ; c'est ainsi que le surmenage des uns détermine le chômage des autres et que la grande industrie, qui va~aTa chasse, par tout le globe, du consommateur nouveau limite à domicile la consommation des masses à un minimum de famine et sape ainsi son propre marché intérieur.

« La loi, qui toujours équilibre le progrès de l'accumulation et celui de la surpopulation relative, rive le travailleur au capital plus solidement que les coins de Vulcain ne rivaient Prométhée à son rocher. C'est cette loi qui établit une corrélation fatale

1 La situation de la classe laborieuse en Angleterre, p. 109. (Note d'Engels.)

entre l'accumulation du capital et l'accumulation de la misère, de telle sorte qu'accumulation de richesse à un pôle, c'est égale accumulation de pauvreté, de souffrance, d'ignorance, d'abrutissement, de dégradation morale, d'esclavage, au pôle opposé, du côté de la classe qui produit le capital même ». (Marx, le Capital, p. 671 i). Quant à attendre du mode de production capitaliste une autre répartition des produits, ce serait demander aux électrodes d'une batterie qu'elles ne décomposent pas l'eau et qu'elles ne développent pas de l'oxygène au pôle positif et de l'hydrogène au pôle négatif alors qu'elles sont en communication avec la batterie.

Nous avons vu comment la perfectibilité poussée au maximum du machinisme moderne se transforme, par l'effet de l'anarchie de la production dans la société, en une loi impérative pour le capitaliste industriel isolé, en l'obligeant à améliorer sans cesse son machinisme, à accroître sans cesse sa force de production. La simple possibilité de fait d'agrandir le domaine de sa production se transforme pour lui en une autre loi tout aussi impérative. L'énorme force d'expansion de la grande industrie, à côté de laquelle celle des gaz est un véritable jeu d'enfant, se manifeste à nous maintenant comme un besoin d'expansion qualitatif et quantitatif, qui se rit de toute contre-pression. La contre-pression est constituée par la consommation, le débouché, les marchés pour les produits de la grande industrie. Mais la possibilité d'expansion des marchés, extensive aussi bien qu'intensive, est dominée en premier lieu par des lois toutes différentes, dont l'action est beaucoup moins énergique. L'expansion des marchés ne peut pas aller de pair avec l'expansion de la production. La collision est inéluctable et comme elle ne peut engendrer de solution tant qu'elle ne fait pas éclater le mode de production capitaliste lui-même, elle devient périodique. La production capitaliste engendre un nouveau « cercle vicieux ».

En effet, depuis 1825, date où éclata la première crise générale, la totalité du monde industriel et commercial, la production et l'échange de l'ensemble des peuples civilisés et de leurs appendices plus ou moins barbares se détraquent environ une fois tous les dix ans. Le commerce s'arrête, les marchés sont encom-

1 Le Capital, livre I, tome III, chapitre XXV, p. 88, Editions Sociales, Paris 1957. (N.R.)

brés, les produits sont là aussi en quantités aussi massives qu'ils sont invendables, l'argent comptant devient invisible, le crédit disparaît, les fabriques s'arrêtent, les masses travailleuses manquent de moyens de subsistance pour avoir produit trop de moyens de subsistance, les faillites succèdent aux faillites, les ventes forcées aux ventes forcées. L'engorgement dure des années, forces productives et produits sont dilapidés et détruits en masse jusqu'à ce que les masses de marchandises accumulées s'écoulent enfin avec une dépréciation plus ou moins forte, jusqu'à ce que production et échange reprennent peu à peu leur marche. Progressivement, l'allure s'accélère, passe au trot, le trot industriel se fait galop et ce galop augmente à son tour jusqu'au ventre à terre d'un steeple-chase complet de l'industrie, du commerce, du crédit et de la spéculation, pour finir, après les sauts les plus périlleux, par se retrouver. . . dans le fossé du krach. Et toujours la même répétition. Voilà ce que nous n'avons pas vécu moins de cinq fois déjà depuis 1825, et ce que nous vivons en cet instant (1877) pour la sixième fois. Et le caractère de ces crises est si nettement marqué que Fourier a mis le doigt sur toutes en qualifiant la première de crise pléthorique1.

On voit, dans les crises, la contradiction entre production sociale et appropriation capitaliste arriver à l'explosion violente.. La circulation des marchandises est momentanément anéantie ; le moyen de circulation, l'argent, devient obstacle à la circulation ; toutes les lois de la production et de la circulation des marchandises sont mises sens dessus dessous. La collision éco-^ nomique atteint son maximum : le mode de production se rebelle, contre le mode d'échange.

Le fait que l'organisation sociale de la production à l'intérieur de la fabrique s'est développée jusqu'au point où elle est devenue incompatible avec l'anarchie de la production dans la société, qui subsiste à côté d'elle et au-dessus d'elle — ce fait est rendu palpable aux capitalistes eux-mêmes par la puissante concentration des capitaux qui s'accomplit pendant les crises moyennant la ruine d'un nombre élevé de grands capitalistes et d'un nombre plus élevé encore de petits capitalistes. L'ensemble du mécanisme du mode de production capitaliste refuse le service sous la pression des forces productives qu'il a lui-même

engendrées. Le mode de production ne peut plus transformer cette masse de moyens de production tout entière en capital ; ils chôment, et c'est pourquoi l'armée de réserve industrielle doit chômer aussi. Moyens de production, moyens de subsistance, travailleurs disponibles, tous les éléments de la production et de la richesse générale existent en excédent. Mais « la pléthore devient la source de la pénurie et de la misère » (Fourier), car c'est elle précisément qui empêche la transformation des moyens de production et de subsistance en capital. Car, dans la société capitaliste, les moyens de production ne peuvent entrer en activité à moins qu'ils ne se soient auparavant transformés en capital, en moyens pour l'exploitation de la force de travail humaine. La nécessité pour les moyens de production et de subsistance de prendre la qualité de capital se dresse comme un spectre entre eux et les ouvriers. C'est elle seule qui empêche la conjonction des leviers matériels et personnels de la production ; c'est elle seule qui interdit aux moyens de production de fonctionner, aux ouvriers de travailler et de vivre. D'une part, donc, le mode de production capitaliste est convaincu de sa propre incapacité de continuer à administrer ces forces productives. D'autre part, ces forces productives ellesmêmes poussent avec une puissance croissante à la suppression de la contradiction, à leur affranchissement de leur qualité de capital, à la reconnaissance effective de leur caractère de forces productives sociales.

C'est cette réaction des forces productives en puissance croissante contre leur qualité de capital, c'est cette nécessité grandissante où l'on est de reconnaître leur nature sociale, qui obligent la classe des capitalistes elle-même à les traiter de plus en plus, dans la mesure tout au moins où c'est possible à l'intérieur du rapport capitaliste, comme des forces de production sociales. La période industrielle de haute pression, avec son gonflement illimité du crédit, aussi bien que le krach lui-même, par l'effondrement de grands établissements capitalistes, poussent à cette forme de socialisation de masses considérables de moyens de production qui se présente à nous dans les différents genres de sociétés par actions. Beaucoup de ces moyens de production et de communication sont, d'emblée, si colossaux qu'ils excluent, comme les chemins de fer, toute autre forme d'exploitation capitaliste. Mais, à un certain degré de développement,

cette forme elle-même ne suffit plus ; les gros producteurs nationaux d'une seule et même branche industrielle s'unissent en un « trust », union qui a pour but la réglementation de la production ; ils déterminent la quantité totale à produire, la répartissent entre eux et arrachent ainsi le prix de vente fixé à l'avance. Mais comme ces trusts, en général, se disloquent à la première période de mauvaises affaires, ils poussent précisément par là à une socialisation encore plus concentrée : toute la branche industrielle se transforme en une seule grande société par actions, la concurrence intérieure fait place au monopole intérieur de cette société unique ; c'est ce qui est arrivé encore en 1890 avec la production anglaise de l'alcali qui, après fusion des 48 grandes usines sans exception, est maintenant dans les mains d'une seule société à direction unique, avec un capital de 120 millions de marks.

Dans les trusts, la libre concurrence se convertit en monopole, la production sans plan de la société capitaliste capitule devant la production planifiée de la société socialiste qui s'approche. Tout d'abord, certes, pour le plus grand bien des capitalistes. Mais, ici, l'exploitation devient si palpable qu'il faut qu'elle s'effondre. Pas un peuple ne supporterait une production dirigée par des trusts, une exploitation à ce point cynique de l'ensemble par une petite bande d'encaisseurs de coupons.

Quoi qu'il en soit, avec trusts ou sans trusts, il faut finalement que le représentant officiel de la société capitaliste, l'Etat, en prenne la direction1. La nécessité de la transformation en

1 Je dis : il faut. Car ce n'est que dans le cas où les moyens de production et de communication sont réellement trop grands pour être dirigés par les sociétés par actions, où donc l'étatisation est devenue une nécessité économique, c'est seulement en ce cas qu'elle signifie un progrès économique, même si c'est l'Etat actuel qui l'accomplit ; qu'elle signifie qu'on atteint à un nouveau stade, préalable à la prise de possession de toutes les forces productives par la société elle-même. Mais on a vu récemment depuis que Bismarck s'est lancé dans les étatisations, apparaître certain faux socialisme qui même, çà et là, a dégénéré en quelque servilité, et qui proclame socialiste sans autre forme de procès, toute étatisation, même celle de Bismarck. Evidemment, si l'étatisation du tabac était socialiste, Napoléon et Metternich compteraient parmi les fondateurs du socialisme. Si lEtat belge, pour des raisons politiques et financières très terre à terre, a construit lui-même ses chemins de fer principaux ; si Bismarck, sans aucune nécessité économique, a étatisé les principales lignes de chemin de fer de la Prusse, simplement pour pouvoir mieux les organiser et les utiliser en temps de guerre, pour faire des employés de chemins de fer un bétail électoral au service du gouvernement et surtout pour se donner une nouvelle

propriété d'Etat apparaît d'abord dans les grands organismes de communication : postes, télégraphes, chemins de fer.

Si les crises ont fait apparaître l'incapacité de la bourgeoisie à continuer à gérer les forces productives modernes, la transformation des grands organismes de production et de communication en sociétés par actions et en propriétés d'Etat montre combien on peut se passer de la bourgeoisie pour cette fin. ^Toutes les fonctions sociales du capitaliste sont maintenant Vassurées par des employés rémunérés. Le capitaliste n/a plus aucune activité sociale hormis celle d'empocher les revenus, de détacher les coupons et de jouer à la Bourse, où les divers ca-' pitalistes se dépouillent mutuellement de leur capital. Le mode de production capitaliste, qui a commencé par évincer des ouvriers, évince maintenant les capitalistes et, tout comme les ouvriers, il les relègue dans la population superflue, sinon dès l'abord dans l'armée industrielle de réserve.

Mais ni la transformation en sociétés par actions, ni la transformation en propriété d'Etat ne supprime la qualité de capital des forces productives. Pour les sociétés par action^, cela est évident. Et l'Etat moderne n'est à son tour que l'organisation que la société bourgeoise se donne pour maintenir les conditions extérieures générales du mode de production capitaliste contre des empiétements venant des ouvriers comme des/ capitalistes isolés. JLlEtat- moderne, quelle qu'en soit la forme est une machine essentiellement capitaliste : l'Etat des capitalistes, le capitaliste collectif en idée. Plus il fait passer de forces productrves~dans sa propriété, et plus il devient capitaliste collectif en fait, plus il exploite de citoyens. Les ouvriers restent des salariés, des prolétaires. Le rapport capitaliste n'est pas supprimé, il est au contraire poussé à son comble. Mais, arrivé à ce comble, il se renverse. La propriété d'Etat sur les forces productives n'est pas la solution du conflit, mais elle renferme en elle le moyen formel, la façon d'approcher de la solution.

source de revenus indépendante des décisions du Parlement, — ce n'était nullement là des mesures socialistes, directes ou indirectes, conscientes ou inconscientes. Autrement ce seraient des institutions socialistes que la Société royale de commerce maritime, la Manufacture royale de porcelaine et même, dans la troupe, le tailleur de compagnie, voire l'étatisation proposée avec le plus grand sérieux, vers les années 30, sous Frédéric-Guillaume III, par un gros malin, — celle des bordels. (Note d'Engels.)

Cette solution peut consister seulement dans le fait que la nature sociale des forces productives modernes est effectivement reconnue, que donc le mode de production, d'appropriation et d'échange est mis en harmonie avec le caractère social des moyens de production. Et cela ne peut se produire que si I la société prend possession ouvertement et sans détours des forces productives qui sont devenues trop grandes pour toute autre direction que la sienne. Ainsi, les producteurs font prévaloir en pleine conscience le caractère social des moyens de production et des produits, qui se tourne aujourd'hui contre les producteurs eux-mêmes, qui fait éclater périodiquement le mode •de production et d'échange et ne s'impose que dans la violence et la destruction comme une loi de la nature à l'action aveugle ; dès lors, de cause de trouble et d'effondrement périodique qu'il était, il se transforme en un levier puissant entre tous de la production elle-même.

Les forces sociales agissent tout à fait comme les forces de la nature : aveugles, violentes, destructrices tant que nous ne les connaissons pas et ne comptons pas avec elles. Mais une fois que nous les avons reconnues, que nous en avons saisi l'activité, la direction, les effets, il ne dépend plus que de nous de les soumettre de plus en plus à notre volonté et d'atteindre nos buts grâce à elles. Et cela est particulièrement vrai des énormes forces produjcliVÊS.„ actuelles. Tant que nous nous refusons obstinément à en comprendre la nature et le caractère, — et c'est contre cette compréhension que regimbent le mode de production capitaliste et ses défenseurs, — ces forces produisent tout leur effet malgré nous, contre nous, elles nous dominent, comme nous l'avons exposé dans le détail. Mais une fois saisies dans leur nature, elles peuvent, dans les mains des producteurs associés, se transformer de maîtresses démoniaques en servantes dociles. C'est là la différence qu'il y a entre la force destructrice de l'électricité dans l'éclair de l'orage et l'électricité domptée du télégraphe et de l'arc électrique, la différence entre l'incendie et le feu agissant au service de l'homme. En traitant de la même façon les forces productives actuelles après avoir enfin reconnu leur nature, on voit l'anarchie sociale de la production remplacée par une réglementation socialement planifiée de la production, selon les besoins de la communauté comme de chaque individu ; ainsi, le mode capitaliste d'appropriation,

dans lequel le produit asservit d'abord le producteur, puis l'appropriateur lui-même, est remplacé par le mode d'appropriation des produits fondé sur la nature des moyens modernes de production eux-mêmes : d'une part appropriation sociale directe comme moyen d'entretenir et de développer la production, d'autre part appropriation individuelle directe comme moyen d'existence et de jouissance.

En transformant de plus en plus la grande majorité de la population en prolétaires, le mode de production capitaliste crée la puissance qui, sous peine de périr, est obligée d'accomplir ce bouleversement. En poussant de plus en plus à la transformation des grands moyens de production socialisés en propriété d'Etat, il montre lui-même la voie à suivre pour accomplir ce bouleversement. Le prolétariat s'empare du pouvoir d'Etat et transforme les moyens de production d'abord en propriété d'Etat. Mais par là, il se supprime lui-même en tant que prolétariat, il supprime toutes les différences de classes et oppositions de classes et également l'Etat en tant qu'Etat. La société qui subsistait et subsiste encore, évoluant dans des oppositions de classes, avait besoin de l'Etat, c'est-à-dire, dans chaque cas, d'une organisation de la classe exploiteuse pour maintenir ses conditions de production extérieures, donc surtout pour maintenir par la force la classe exploitée dans les conditions d'oppression données par le mode de production existant (esclavage, servage ou dépendance féodale, salariat). L'Etat était le représentant officiel de toute la société, sa synthèse en un corps visible, mais cela, il ne l'était que dans la mesure où il était l'Etat de la classe qui, pour son temps, représentait elle-même toute la société : dans l'antiquité, Etat des citoyens propriétaires d'esclaves ; au moyen âge, de la noblesse féodale ; à notre époque, de la bourgeoisie. Quand il finit par devenir effectivement le représentant de toute la société, il se rend lui-même superflu. Dès qu'il n'y a plus de classe sociale à tenir dans l'oppression ; dès que, avec la domination de classe et la lutte pour l'existence individuelle motivée par l'anarchie antérieure de la production, sont éliminés également les collisions et les excès qui en résultent, il n'y a plus rien à réprimer qui rende nécessaire un pouvoir de répression, un Etat. Le premier actex dans lequel l'Etat apparaît réellement comme représentant de toute la société, — la prise de possession des moyens de pro-

duction au nom de la société, — est en même temps son dernier acte propre en tant qu'Etat. L'iniervention d'un pouvoir d'Etat dans des rapports sociaux devient superflue dans un domaine après l'autre, et entre__alors naturellern^ni__eri^ „sommeil. Le gouvernement des personnes fait place à l'administration des choses et à la direction des opérations de production. L'Etat n'est pa!T« aboli », il s'éteint. Voilà qui permet de juger la phrase sur l'« Etat populaire libre1 », tant du point de vue de sa justification temporaire comme moyen d'agitation que du point de vue de son insuffisance définitive comme idée scientifique ; de juger également la revendication de ceux qu'on appelle les anarchistes, d'après laquelle l'Etat doit être aboli du jour au lendemain.

Depuis l'apparition historique du mode de production capitaliste, la prise de possession de l'ensemble des moyens de production par la société a bien souvent flotté plus ou moins vaguement devant les yeux tant d'individus que de sectes entières, comme idéal d'avenir. Mais elle ne pouvait devenir possible, devenir une nécessité historique qu'une fois données les conditions matérielles de sa réalisation. Comme tout autre progrès social, elle devient praticable non par la compréhension acquise du fait que l'existence des classes contredit à la justice, à l'égalité, etc., non par la simple volonté d'abolir ces classes, mais par certaines conditions économiques nouvelles. La division de la société en une classe exploiteuse et une classe exploitée, en une classe dominante et une classe opprimée était une conséquence nécessaire du faible développement de la production dans le passé. Tant que le travail total de la société ne fournit qu'un rendement excédant à peine ce qui est nécessaire pour assurer strictement l'existence de tous, tant que le travail réclame donc tout ou presque tout le temps de la grande majorité des membres de la société, celle-ci se divise nécessairement en classes. A côté de cette grande majorité, exclusivement vouée à la corvée du travail, il se forme une classe libérée du travail directement productif, qui se charge des affaires communes de

1 L'« Etat populaire libre » était dans les années 70 la revendicationprogramme et le mot d'ordre courant des social-démocrates d'Allemagne. Pour la critique marxiste de ce mot d'ordre cf. la IVe partie de l'ouvrage de Marx Critique du programme de Gotha. Voir aussi L'Etat et la révolution de Lénine, chapitre I, § 4 et chapitre IV, § 3. (N.R.)

160 I RIEDRICH ENGELS

la société : direction du travail, affaires politiques, justice, science, beaux-arts, etc. C'est donc la loi de la division du travail qui est à la base de la division en classes. Cela n'empêche pas d'ailleurs que cette division en classes n'ait été accomplie par la violence et le vol, la ruse et la fraude, et que la classe dominante, une fois mise en selle, n'ait jamais manqué de consolider sa domination aux dépens de la classe travailleuse et de transformer la direction sociale en exploitation des masses.

Mais si, d'après cela, la division en classes a une certaine légitimité historique, elle ne l'a pourtant que pour un temps donné, pour des conditions sociales données. Elle se fondait sur\ l'insuffisance de la production ; elle sera balayée par le plein déploiement des forces productives modernes. Et en effet, ' l'abolition des classes sociales suppose un degré de développement historique où l'existence non seulement de telle ou telle classe dominante déterminée, mais d'une classe dominante en général, donc de la division en classes, est devenue un anachronisme, une vieillerie. Elle suppose donc un degré d'élévation du développement de la production où l'appropriation des moyens de production et des produits, et par suite, de la domination politique, du monopole de la culture et de la direction intellectuelle par une classe sociale particulière est devenue non seulement une superfétation, mais aussi, au point de vue économique, politique et intellectuel, un obstacle au développement. Ce point est maintenant atteint. Si la faillite politique et intellectuelle de la bourgeoisie n'est plus guère un secret pour ellemême, sa faillite économique se répète régulièrement tous les dix ans. Dans chaque crise, la société étouffe sous le faix de ses propres forces productives et de ses propres produits inutilisables pour elle, et elle se heurte impuissante à cette contradiction absurde : les producteurs n'ont rien à consommer, parce qu'on manque de consommateurs. La force d'expansion des moyens de\ -production fait sauter les chaînes dont le mode de production ] capitaliste l'avait chargée. Sa libération de ces chaînes est la seule condition requise pour un développement des forces productives ininterrompu, progressant à un rythme toujours plus rapide, et par suite, pour un accroissement pratiquement sans bornes de la production elle-même. Ce n'est pas tout. L'appropriation sociale des moyens de production élimine non seulement l'inhibition artificielle de la production qui existe mainte-

nant, mais aussi le gaspillage et la destruction effectifs de forces productives et de produits, qui sont actuellement les corollaires inéluctables de la production et atteignent leur paroxysme dans les crises. En outre, elle libère une masse de moyens de production et de produits pour la collectivité en éliminant la dilapidation stupide que représente le luxe des classes actuellement dominantes et de leurs représentants politiques. La possibilité d'assurer, au moyen de la production sociale, à tous les membres de la société une existence non seulement parfaitement suffisante au point de vue matériel et s'enrichissant de jour en jour, mais leur garantissant aussi l'épanouissement et l'exercice libres et complets de leurs dispositions physiques et intellectuelles, cette possibilité existe aujourd'hui pour la première fois, mais elle existe1.

Avec la prise de possession des moyens de production par la société, la production marchande est éliminée, et par suite, la domination du produit sur le producteur. L'anarchie à l'intérieur de la production sociale est remplacée par l'organisation planifiée consciente. La lutte pour l'existence individuelle cesse. Par là, pour la première fois, l'homme se sépare, dans un certain sens, définitivement du règne animal, passe de conditions animales d'existence à des conditions réellement humaines. Le cercle des conditions de vie entourant l'homme, qui jusqutcf dominait l'homme, passe maintenant sous la domination etT le contrôle des hommes, qui, pour la première fois, deviennent^ des maîtres réels et conscients de la nature, parce que etTeh tant que maîtres de leur propre socialisation. Les lois de leur propre pratique sociale qui, jusqu'ici, se dressaient devant eux comme des lois naturelles, étrangères et dominatrices, sont dès lors appliquées par les hommes en pleine connaissance de cause et par là dominées. La propre socialisation des hommes qui,

1 Quelques chiffres pourront donner une idée approximative de l'énorme force d'expansion des moyens de production modernes, même sous la pression capitaliste. D'après les derniers calculs de Giffen, la richesse totale de l'Angleterre et de l'Irlande atteignait en chiffres ronds :

en 1814 — 2 200 millions de livres = 44 milliards de marks

Quant à la dévastation de moyens de production et de produits dans les crises, le 11^ congrès des industriels allemands à Berlin, le 21 février 1878, a estimé la perte totale rien que pour l'industrie du fer allemande au cours du dernier krach à 455 millions de marks. (Note d'Engels.)

jusqu'ici, se dressait devant eux comme octroyée par la nature et l'histoire, devient maintenant leur acte propre et libre. Les puissances étrangères, objectives qui, jusqu'ici, dominaient l'histoire, passent sous le contrôle des hommes eux-mêmes. Ce n'est qu'à partir de ce moment que les hommes feront eux-mêmes leur histoire en pleine conscience ; ce n'est qu'à partir de ce moment que les causes sociales mises par eux en mouvement auront aussi d'une façon prépondérante, et dans une mesure toujours croissante, les effets voulus par eux. C'est le bond de l'humanité, du règne de la nécessité dans le règne de la liberté. Pour conclure, résumons brièvement la marche de notre développement :

I. Société médiévale : Petite production individuelle. Moyens de production adaptés à l'usage individuel, donc d'une lourdeur primitive, mesquins, d'effet minuscule. Production pour la consommation immédiate, soit du producteur lui-même, soit de son seigneur féodal. Là seulement où on rencontre un excédent de production sur cette consommation, cet excédent est offert en vente et tombe dans l'échange : production marchande seulement à l'état naissant, mais elle contient déjà en germe Yanary chie dans la production sociale.

IL Révolution capitaliste : Transformation de l'industrie, d'abord au moyen de la coopération simple et de la manufacture. Concentration des moyens de production jusque-là dispersés en de grands ateliers, par suite transformation des moyens de production de l'individu en moyens sociaux, — transformation qui ne touche pas à la forme de l'échange dans son ensemble. Les anciennes formes d'appropriation restent en vigueur. Le capitaliste apparaît : en sa qualité de propriétaire des moyens de production, il s'approprie aussi les produits et en fait des marchandises. La production est devenue un acte social ; l'échange et avec lui l'appropriation restent des actes individuels, actes de l'homme singulier : le produit social est approprié par le capitaliste individuel. Contradiction fondamentale d'où jaillissent toutes les contradictions dans lesquelles se meut la société actuelle et que la grande industrie fait apparaître en pleine lumière.

A. Séparation du producteur d'avec les moyens de production. Condamnation de l'ouvrier au salariat à vie. Opposition du prolétariat et de la bourgeoisie.

B. Manifestation de plus en plus nette et efficacité croissante des lois qui dominent la production des marchandises. Lutte de concurrence effrénée. Contradiction de l'organisation sociale dans chaque fabrique et de l'anarchie sociale dans l'ensemble de la production.

C. D'un côté, perfectionnement du machinisme, dont la concurrence fait une loi impérative pour tout fabricant et qui équivaut à une élimination toujours croissante d'ouvriers : armée industrielle de réserve. — De l'autre côté, extension sans limite de la production, également loi coercitive de la concurrence pour chaque fabricant. — Des deux côtés, développement inouï des forces productives, excédent de l'offre sur la demande, surproduction, encombrement des marchés, crises décennales, cercle vicieux : excédent, ici, de moyens de production et de produits-excédents, là, d'ouvriers sans emploi et sans moyens d'existence ; mais ces deux rouages de la production et du bienêtre social ne peuvent s'engrener, du fait que la forme capitaliste de la production interdit aux forces productives d'agir, aux produits de circuler, à moins qu'ils ne soient précédemment transformés en capital : ce que leur surabondance même empêche. La contradiction s'est intensifiée en contre-raison : le mode de production se rebelle contre la forme d'échange. La bourgeoisie est convaincue d'incapacité à diriger davantage ses propres forces productives sociales.

D. Reconnaissance partielle du caractère social des forces productives s'imposant aux capitalistes eux-mêmes. Appropriation des grands organismes de production et de communication, d'abord par des sociétés par actions, puis par des trusts, ensuite par l'Etat. La bourgeoisie s'avère comme une classe superflue ; toutes ses fonctions sociales sont maintenant remplies par des employés rémunérés.

III. Révolution prolétarienne, résolution des contradictions : le prolétariat s'empare du pouvoir public et, en vertu de ce pouvoir, transforme les moyens de production sociaux qui échappent des mains de la bourgeoisie en propriété publique. Par cet acte, il libère les moyens de production de leur qualité antérieure de capital et donne à leur caractère social pleine liberté de s'imposer. Une production sociale suivant un plan prédéterminé est désormais possible. Le développement de la production fait de l'existence ultérieure de classes sociales dif-

férentes un anachronisme. Dans la mesure où l'anarchie de la production sociale disparaît, l'autorité politique de l'Etat entre en sommeil. Les hommes, enfin maîtres de leur propre socialisation, deviennent aussi par là même, maîtres de la nature, maîtres d'eux-mêmes, libres.

/ Accomplir cet acte libérateur du monde, voilà la mission historique du prolétariat moderne. En approfondir les conditions historiques et par là, la nature même, et ainsi donner à la classe qui a mission d'agir, classe aujourd'hui opprimée, la conscience des conditions et de la nature de sa propre action, voilà la tâche du socialisme scientifique, expression théorique du mouvement prolétarien.

Rédigé par Engels en 1877 Pour préparer la présente édition,

Publié en français en brochure à on a utilisé la traduction publiée

Paris en 1880 ; en allemand à par les Editions Sociales, Paris

Zurich en 1883 et à Berlin en 1891 ; 1959

en anglais à Londres en 1892

L'homme qui a donné le premier au socialisme et, par suite, à tout le mouvement ouvrier contemporain une base scientifique, Karl Marx, est né à Trêves en 1818. Il étudia tout d'abord le droit à Bonn et à Berlin, mais il se consacra bientôt exclusivement à l'étude de l'histoire et de lia philosophie et, en 1842, il était sur le point de se faire nommer chargé de cours de philosophie, lorsque le mouvement politique qui prit naissance après la mort de Frédéric-Guillaume III le fit se diriger vers une autre carrière. Avec sa coopération, les chefs de la bourgeoisie libérale de Rhénanie, les Camphausen, Hansemann et autres, avaient fondé à Cologne la Gazette rhénane, et Marx dont la critique des débats de la Diète provinciale rhénane avait fait le plus grand bruit, fut appelé en automne 1842 à la direction de cette feuille. Naturellement, la Gazette rhénane était soumise à la censure, mais celle-ci n'en put jamais venir à bout1. La Gazette rhénane arrivait presque toujours à faire passer les articles qu'elle considérait nécessaires, on commençait par présenter au censeur le menu fretin à rayer jusqu'à ce qu'il finît par céder de lui-même ou qu'il y fût obligé par la menace de ne pas faire paraître le journal le lendemain. Avec dix journaux qui auraient

1 Le premier censeur de la Gazette rhénane fut le conseiller de police Dolleschall, celui-là même qui censura un jour dans la Gazette de Cologne une annonce de la traduction de la Divine Comédie de Dante, par Philalèthes (qui devint plus tard le roi Jean de Saxe) avec cette remarque : « On ne doit pas jouer la comédie avec les choses divines. » (Note d'Engels.)

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eu le même courage que la Gazette rhénane et dont les éditeurs auraient voulu sacrifier quelques centaines de thalers en frais supplémentaires de plomb, la censure, dès 1843, aurait été rendue impossible en Allemagne. Mais les propriétaires de journaux allemands étaient des philistins mesquins, peureux, et la Gazette rhénane mena toute seule la bataille. A cause d'elle, de nombreux censeurs se virent relever de leurs fonctions. On finit par lui imposer une double censure : après la première censure, le journal était soumis encore une fois au préfet, qui devait le censurer définitivement. Mais tout cela ne servit de rien. Aussi, au début de 1843, le gouvernement déclara qu'il n'y avait rien à faire avec ce journal et il l'interdit sans plus de forme.

Marx, qui dans cet intervalle avait épousé la sœur de von Westphalen, le futur ministre réactionnaire, alla s'installer à Paris, où il publia avec A. Ruge les Annales franco-allemandes, dans lesquelles il commença la série de ses écrits socialistes par une Critique de la philosophie du droit de Hegel. Puis il publia avec F. Engels la Sainte Famille, contre Bruno Bauer et consorts, critique satirique d'une des dernières formes dans lesquelles s'était égaré l'idéalisme philosophique allemand de cette époque.

L'étude de l'économie politique et de l'histoire de la grande Révolution française laissait encore du temps à Marx pour s'attaquer à l'occasion au gouvernement prussien. Celui-ci s'en vengea en obtenant du ministère Guizot au printemps de 1845 — c'est M. Alexandre von Humboldt qui, dit-on, servit d'intermédiaire — son expulsion de France. Marx alla se fixer à Bruxelles et y publia en langue française, en 1847, Misère de la philosophie, une critique de la Philosophie de la misère de Proudhon et en 1848 un Discours sur le libre-échange. En même temps, il trouva l'occasion de fonder à Bruxelles une Association ouvrière allemande et commença ainsi à faire de l'agitation pratique. Cette dernière devint encore plus importante pour lui à partir du moment où il entra avec ses amis politiques, en 1847, dans la Ligue des communistes, société secrète qui existait depuis de longues années. Toute cette institution en fut complètement bouleversée. L'association, jusqu'alors plus ou moins clandestine, devint une organisation ordinaire de propagande communiste restant secrète seulement lorsqu'elle ne pouvait faire autrement ; ce fut la première organisation du

Parti social-démocrate allemand. La Ligue exista partout où se trouvaient des associations ouvrières allemandes ; presque dans toutes ces associations d'Angleterre, de Belgique, de France et de Suisse ainsi que dans un très grand nombre d'associations d'Allemagne, les dirigeants étaient des membres de la Ligue, et la participation de celle-ci au mouvement ouvrier allemand qui prenait naissance alors fut considérable. Mais en même temps notre Ligue fut aussi la première à mettre en relief le caractère international de tout le mouvement ouvrier et à prouver également ce caractère dans la pratique, car elle comptait parmi ses adhérents des Anglais, des Belges, des Hongrois, des Polonais, etc., et, à Londres en particulier, elle organisa des réunions ouvrières internationales.

La transformation de la Ligue s'accomplit dans deux congrès qui se tinrent en 1847 et dont le second décida de rassembler et de publier les principes du Parti dans un manifeste que Marx et Engels furent chargés de rédiger. C'est ainsi que prit naissance le Manifeste du Parti communiste, qui parut pour la première fois en 1848, quelque temps avant la révolution de Février, et qui depuis a été traduit dans presque toutes les langues européennes.

Le Journal allemand de Bruxelles1 auquel Marx collaborait et dans lequel il dénonçait sans pitié la béatitude policière de sa patrie, avait de nouveau incité le gouvernement prussien à user de son influence pour faire pression en vue de l'expulsion de Marx, d'ailleurs vainement. Mais lorsque la révolution de Février provoqua, à Bruxelles aussi, des mouvements populaires et qu'un changement de régime en Belgique parut imminent, le gouvernement belge arrêta Marx sans plus de façon et l'expulsa. Dans cet intervalle, le gouvernement provisoire de France l'avait fait inviter par Flocon à revenir à Paris, et Marx se rendit à cet appel.

A Paris, il s'opposa avant tout au bluff qui se répandait parmi les Allemands et qui consistait à vouloir organiser en France les ouvriers allemands en légions armées pour aller en Allemagne faire la révolution et instaurer la République. D'une part, c'était à l'Allemagne à faire elle-même sa révolution ;

1 Deutsche Brùsseler Zeitung, organe des émigrés politiques allemands à Bruxelles, parut de 1847 à février 1848. A partir de septembre 1847 le journal fut dirigé par Marx et Engels. (N.R.)

d'autre part, chaque légion révolutionnaire étrangère qui se formait en France était à l'avance trahie par les Lamartine du gouvernement provisoire, lesquels la dénonçaient au gouvernement qu'il fallait renverser, comme cela se produisit aussi en Eelgique et dans le grand-duché de Bade.

Après la révolution de mars, Marx partit à Cologne où il fonda la Nouvelle Gazette rhénane, qui dura du 1er janvier 1848 au 19 juin 1849. Ce journal était le seul qui, au sein du mouvement démocratique d'alors, soutint le point de vue du prolétariat, notamment en prenant parti sans réserve pour les insurgés de juin 1848 à Paris, ce qui lui fit perdre presque tous ses actionnaires. C'est en vain que la Kreuzzeitung^ signala le « cynisme monstrueux2 » avec lequel la Nouvelle Gazette rhénane attaquait tout ce qui était sacré, depuis le roi et le vicaire de l'Empire jusqu'au gendarme, et cela dans une ville prussienne fortifiée qui avait alors 8 000 hommes de garnison. C'est en vain que les philistins libéraux de Rhénanie, devenus soudain réactionnaires, tempêtèrent, c'est en vain que l'état de siège proclamé à Cologne dans l'automne de 1848 entraîna une suspension prolongée de la feuille ; c'est en vain que le ministère de la Justice du Reich à Francfort dénonça aux fins de poursuites judiciaires, articles sur articles au procureur de Cologne, le journal continua à être rédigé et imprimé en toute tranquillité en face du corps de garde principal, et sa diffusion et sa renommée ne firent que croître au fur et à mesure que les attaques du gouvernement et de la bourgeoisie devenaient plus violentes. Lorsque le coup d'Etat prussien éclata en novembre 1848, la Nouvelle Gazette rhénane invita le peuple, par un appel en tête de chaque numéro, à refuser les impôts et à riposter à la violence par la violence. Pour cet appel ainsi que pour un autre article, elle fut traduite au printemps de 1849 devant les jurés, qui l'acquittèrent par deux fois. Finalement, lorsque les insurrections de mai 1849 eurent été écrasées à Dresde et en Rhénanie, et lorsque la Prusse entreprit contre le soulèvement du Palatinat et du grand-duché de Bade une campagne où furent

1 II s'agit du quotidien monarchiste Neue Preussische Zeitung (Nouveau Journal Prussien) publié à Berlin depuis 1848. Le titre du journal portait l'effigie d'une croix. (N.R.)

2 Le journal porte littéralement: «un Chimborasso de cynisme» (le Chimborasso est l'un des plus hauts sommets de l'Amérique du Sud). (N.R.)

concentrées et mobilisées des troupes considérables, le gouvernement se crut assez fort pour recourir à la violence et il interdit la Nouvelle Gazette rhénane. Le dernier numéro, imprimé en rouge, parut le 19 mai.

Marx se rendit de nouveau à Paris, mais déjà quelques semaines après la manifestation du 13 juin 1849, il fut mis par le gouvernement français dans l'alternative de se fixer en Bretagne ou de quitter la France. Il prit ce dernier parti et alla s'installer à Londres, où il ne cessa depuis lors d'habiter.

On essaya en 1850 de poursuivre la publication de la Nouvelle Gazette rhénane sous forme de revue (à Hambourg), mais au bout de quelque temps il fallut y renoncer, la réaction se faisant de plus en plus violente. Immédiatement après le coup d'Etat de décembre 1851 en France, Marx publia le 18 Brumaire de Louis Bonaparte (Boston 1852 ; 2e édition, Hambourg 1869, parue peu avant la guerre). En 1853, il écrivit ses Révélations sur le procès des communistes de Cologne (qui parurent d'abord à Bâle, ensuite à Boston, puis tout dernièrement à Leipzig).

Après la condamnation des membres de la Ligue des Communistes à Cologne, Marx ne s'occupa plus d'agitation politique et se consacra, d'une part, pendant dix ans, à l'étude des riches trésors que renfermait la bibliothèque du British Muséum en matière d'économie politique, et, d'autre part, à sa collaboration au New York Tribune1 qui publia de lui, jusqu'au début de la guerre civile américaine, non seulement des correspondances signées, mais aussi de nombreux leaders sur la situation en Europe et en Asie. Ses attaques contre Lord Palmerston, appuyées sur l'étude approfondie des documents officiels anglais, furent réimprimées à Londres sous forme de pamphlets.

Le premier fruit de ses études économiques, qui durèrent de longues années, fut la Contribution à la critique de Véconomie politique, premier fascicule, qui parut en 1859 (Berlin, Duncker). Cet ouvrage contient le premier exposé systématique de la théorie de la valeur de Marx ainsi que sa théorie de la monnaie. Pendant la guerre italienne, Marx combattit, dans le journal allemand Dos Volk2 paraissant à Londres, le bonapar-

1 Le New York Daily Tribune, quotidien démocratique qui parut à New York de 1841 à 1924 ; Marx y collabora de 1851 à 1862. (N.R.)

2 Le journal allemand Das Volk (le Peuple) parut à Londres de mai à août 1859 avec la collaboration active de Marx. (N.R.)

tisme qui se donnait des allures libérales et jouait au libérateur des nationalités opprimées, ainsi que la politique prussienne d'alors qui cherchait à pêcher en eau trouble sous le couvert de la neutralité. A cette occasion il eut également à attaquer M. Karl Vogt, qui était alors à la solde de Louis-Napoléon et qui, sur les directives du prince Napoléon (Plon-Plon), faisait alors de l'agitation pour la neutralité, voire même pour la sympathie de l'Allemagne à l'égard du second Empire. Aux calomnies les plus infâmes et sciemment controuvées que Vogt entassa contre lui, Marx répondit par Monsieur Vogt (Londres 1860), ouvrage dans lequel il dévoila les Vogt et consorts de la bande impérialiste de faux démocrates, et où il démontra, par des preuves directes et indirectes, que Vogt avait été acheté par le second Empire. C'est ce qui fut confirmé exactement dix années plus tard ; dans la liste des pensionnés de Bonaparte trouvée aux Tuileries en 1870 et publiée par le gouvernement de septembre, il y avait à la lettre V : « Vogt, à lui verser en août 1859. . . 40 000 francs ».

Enfin, en 1867, parut à Hambourg: le Capital, critique de V économie politique, 1er volume, l'œuvre principale de Marx, qui expose les fondements de ses opinions économico-socialistes et les traits principaux de sa critique de la société actuelle, du mode de production capitaliste et de ses conséquences. La deuxième édition de ce livre qui fait époque parut en 1872. L'auteur s'occupe actuellement de la préparation du deuxième tome.

Sur ces entrefaites, le mouvement ouvrier avait repris une telle force dans plusieurs pays d'Europe que Marx put songer à réaliser un désir qu'il nourrissait depuis longtemps : la fondation d'une association ouvrière groupant les pays les plus évolués de l'Europe et de l'Amérique, association qui devait pour ainsi dire incarner, aux yeux des ouvriers eux-mêmes comme aux yeux des bourgeois et des gouvernements, le caractère international du mouvement socialiste et encourager ainsi et fortifier le prolétariat en même temps qu'effrayer ses ennemis. Le 28 septembre 1864, une réunion publique, qui eut lieu à Saint-Martin's Hall à Londres en faveur de la Pologne, dont une nouvelle insurrection venait d'être durement réprimée par la Russie, fournit l'occasion de présenter la chose qui fut accueillie avec enthousiasme. L'Association internationale des travailleurs était fondée, un conseil général provisoire ayant son siège

à Londres fut élu par l'assemblée, et l'âme de ce conseil général et de ceux qui suivirent jusqu'au congrès de La Haye fut Marx lui-même. C'est Marx qui rédigea presque tous les documents publiés par le conseil général de l'Internationale, depuis V Adresse inaugurale de 1864 jusqu'à Y Adresse sur la guerre civile en France en 1871. Décrire toute l'activité de Marx dans l'Internationale, ce serait écrire l'histoire même de cette association, qui vit encore d'ailleurs dans le souvenir des ouvriers d'Europe. La chute de la Commune de Paris mit l'Internationale dans une situation impossible. Elle était poussée au premier plan de l'histoire européenne au moment où toute possibilité d'action pratique couronnée de succès lui était partout enlevée. Les événements qui l'avaient élevée au rang de septième grande puissance, lui interdisaient en même temps de mobiliser ses forces combattantes et de les mettre en action sous peine de défaite inévitable et de refoulement du mouvement ouvrier pour des dizaines d'années. En outre, de différents côtés, des éléments se mettaient en avant, cherchant à exploiter à des fins de vanité personnelle ou de pure ambition le renom si soudainement accru de l'Association, sans compréhension de la véritable situation de l'Internationale ou sans en tenir compte. Il fallait prendre une décision héroïque, ce fut à nouveau Marx qui la prit et la fit triompher au congrès de La Haye. Par une résolution solennelle, l'Internationale déclina toute responsabilité pour les menées des bakouninistes, qui formaient le centre de ces éléments bornés et louches ; puis, vu l'impossibilité, devant la réaction générale, de satisfaire aux exigences plus élevées qui lui étaient assignées et de maintenir sa pleine activité autrement que par une série de sacrifices qui auraient fatalement saigné à blanc le mouvement ouvrier — étant donné cette situation — l'Internationale se retira provisoirement de la scène, en transférant son conseil général en Amérique. La suite des événements a prouvé combien cette décision, alors et depuis souvent critiquée, était juste. D'une part, on coupait court à toute tentative de se livrer au nom de l'Internationale à des putschs inutiles ; d'autre part, la continuation de rapports étroits entre les partis ouvriers socialistes des différents pays prouva que la conscience de lia communauté d'intérêts et de la solidarité du prolétariat de tous les pays, éveillée par l'Internationale, sait s'imposer aussi sans l'existence en forme d'une as-

sociation internationale dont les liens étaient pour le moment devenus une chaîne.

Après le congrès de La Haye, Marx retrouva enfin la tranquillité et les loisirs nécessaires pour reprendre ses travaux théoriques. Espérons qu'il pourra sans trop tarder donner à l'impression le deuxième tome du Capital.

Parmi les nombreuses et importantes découvertes par lesquelles Marx a inscrit son nom dans l'histoire des sciences, nous ne pouvons en souligner ici que deux seulement.

La première est la révolution accomplie par lui dans la conception générale de l'histoire mondiale. Toute la conception antérieure de l'histoire reposait sur cette idée que les raisons dernières de tous les changements historiques doivent être cherchées dans les idées changeantes des hommes et que, de tous les changements historiques, les plus importants, ceux qui dominent toute l'histoire, sont les changements politiques. Mais on ne se demandait pas d'où viennent les idées aux hommes et quelles sont les raisons déterminantes des changements politiques. Seule, la nouvelle école des historiens français et, en partie aussi, des historiens anglais en était venue à la conviction que, depuis le moyen âge au moins, la force motrice, dans l'histoire européenne, était la lutte entre la bourgeoisie, en voie de croissance, et la féodalité pour la domination sociale et politique. Or Marx démontra que, jusqu'à nos jours, toute l'histoire est une histoire de luttes de classe, qu'il ne s'agit dans toutes les luttes politiques, simples et complexes, que de la domination sociale et politique de classes sociales, du maintien de cette domination pour les classes anciennes et de la conquête du pouvoir pour les classes qui s'élèvent. Mais comment naissent et se maintiennent ces classes ? Toujours en vertu des conditions matérielles, tangibles, dans lesquelles la société à un moment donné produit et échange ce qui est nécessaire à sa vie. La domination féodale du moyen âge reposait sur l'économie de petites communautés paysannes se suffisant à ellesmêmes, qui produisaient presque tout ce dont elles avaient besoin, ignoraient à peu près l'échange et étaient protégées contre l'étranger par la noblesse belliqueuse qui leur conférait une cohésion nationale, ou du moins politique. Lorsque les villes grandirent et qu'il se forma une industrie artisanale distincte et un commerce d'abord purement national, puis international, la

bourgeoisie urbaine se développa et, dans sa lutte contre la noblesse, conquit sa place dans le régime féodal en tant que classe sociale privilégiée. Mais la découverte de nouveaux continents, à partir du milieu du XVe siècle, fournit à la bourgeoisie les moyens d'étendre son activité commerciale et un nouveau champ pour son industrie. Le métier fut supplanté dans les branches les plus importantes par la manufacture qui, à son tour, fut refoulée par la fabrique grâce à la grande industrie devenue possible après les inventions du siècle dernier, notamment de la machine à vapeur. Cette dernière, à son tour, réagit sur le commerce en supplantant dans les pays arriérés l'ancien travail à la main, en créant dans les pays plus évolués les moyens actuels et nouveaux de communication, les machines à vapeur, les chemins de fer et le télégraphe électrique. Ainsi la bourgeoisie concentrait de plus en plus entre ses mains les richesses et la puissance sociales, alors qu'elle resta longtemps encore écartée du pouvoir politique qui se trouvait entre les mains de la noblesse et de la royauté appuyée sur la noblesse. Mais à un certain degré de développement — en France, par exemple, après la grande Révolution — la bourgeoisie conquit aussi le pouvoir politique et devint à son tour la classe gouvernante en face du prolétariat et des petits paysans. De ce point de vue tous les phénomènes historiques s'expliquent de la façon la plus simple si l'on a à chaque moment une connaissance suffisante de la situation économique de la société qu'ignorent complètement nos spécialistes de l'histoire. De même les concepts et les idées de chaque période historique s'expliquent de la façon la plus simple par les conditions de vie économiques de cette période et par les rapports sociaux et politiques qui en dépendent. Pour la première fois l'histoire était posée sur son véritable terrain. Le fait tangible, mais jusqu'alors complètement négligé, que les hommes, avant tout, doivent manger, boire, s'abriter et se vêtir, c'est-à-dire travailler avant de pouvoir lutter pour le pouvoir, s'occuper de politique, de religion et de philosophie, ce fait tangible obtenait enfin droit de cité dans l'histoire.

Pour l'idée socialiste, cette nouvelle conception de l'histoire était extrêmement importante. Elle démontrait que toute l'histoire jusqu'alors se mouvait dans des antagonismes et des luttes de classes, qu'il y eut toujours des classes dominantes et

dominées, exploiteuses et exploitées, et que la grande majorité des hommes fut toujours condamnée à un dur labeur et à peu de joie. Pourquoi cela ? Tout simplement parce qu'à toutes les étapes antérieures du développement de l'humanité la production était encore si faible que le développement historique ne pouvait se produire que sous cette forme antagonique ; que le progrès historique était au fond réservé à l'activité d'une petite minorité privilégiée, tandis que la grande masse restait condamnée à gagner par son travail ses maigres moyens de subsistance ainsi que ceux toujours plus abondants d'une petite minorité privilégiée. Mais cette étude de l'histoire qui explique de façon naturelle et raisonnable la domination de classe existante, explicable jusqu'ici par la seule méchanceté des hommes, conduit aussi à la conviction que, vu le développement si formidable atteint actuellement par les forces productives, il ne reste plus aucun prétexte, tout au moins dans les pays les plus avancés, de diviser les hommes en dominateurs et en dominés, en exploiteurs et en exploités ; que la grande bourgeoisie au pouvoir a rempli sa mission historique, que non seulement elle n'est plus capable de diriger la société, mais qu'elle est devenue un obstacle au développement de la production, comme le démontrent les crises commerciales, et principalement la dernière grande faillite1, et la dépression de l'industrie dans tous les pays ; que la direction historique est passée au prolétariat, classe qui, en vertu de sa situation sociale, ne peut s'affranchir qu'en supprimant toute domination de classe, toute servitude et toute exploitation en général ; que les forces productives sociales, s'échappant des mains de la bourgeoisie, n'attendent que le moment où le prolétariat uni, s'en emparera pour instaurer un régime qui permettra à tous les membres de la société de participer non seulement à la production, mais aussi à la répartition et à la gestion des richesses sociales et grâce à l'exploitation rationnelle de toute la production augmentera les forces productives sociales et leurs produits de façon à assurer à chacun dans des proportions toujours croissantes la satisfaction de tous ses besoins raisonnables.

1 II s'agit de la crise économique aiguë de 1873 qui gagna l'Autriche, l'Allemagne, les Etats-Unis, l'Angleterre, la France, les Pays-Bas, la Belgique, l'Italie, la Russie et certains autres pays. (N.R.)

La deuxième découverte importante de Karl Marx est l'explication enfin donnée des rapports du Capital et du Travail, autrement dit la démonstration de la façon dont s'accomplit l'exploitation de l'ouvrier par le capitaliste au sein de la société actuelle, dans le mode de production capitaliste existant. Depuis que l'économie politique avait établi que seul le travail est la source de toute richesse et de toute valeur, on devait inévitablement se demander comment il se fait que le salarié ne reçoit pas toute la valleur produite par son travail et qu'il lui faut en abandonner une partie au capitaliste ? C'est en vain que les économistes bourgeois et les socialistes se sont efforcés de donner une réponse scientifique valable à cette question jusqu'au moment où Marx apparut avec sa solution. Cette solution était la suivante : lie mode de production capitaliste actuel irn^ plique l'existence de deux classes sociales : d'un côté, celle des capitalistes, qui sont en possession des moyens de production et de subsistance ; de l'autre, celle^e^^mlétaires qui, exclus de toute possession, ne peuvent vendre qu'une seule marchandise : jèuinFôTT^nie^ra^HTtr^ qui, par conséquent, sont obligés de vendre cette force de travail pour obtenir des moyens de subsistance. Mais la valeur d'une marchandise est déterminée par la quantité de travail socialement nécessaire à sa production ainsi qu'à sa reproduction ; donc, la valeur de la force de travail d'un homme moyen pendant un jour, un mois, une année, est déterminée par la quantité de travail qui est incorporée dans la quantité de produits nécessaires à l'entretien de cette force de travail pendant un jour, un mois, une année. Admettons que les produits nécessaires à un ouvrier pour un jour exigent six heures de travail pour leur production, ou, ce qui revient au même, que le travail qui y est incorporé représente une quantité de travail de six heures. Dans ce cas, la valeur de la force de travail pour un jour s'exprimera par la somme d'argent nécessitant également six heures de travail. Admettons encore que le capitaliste qui occupe notre ouvrier lui paie cette somme, c'est-à-dire la valeur totale de sa force de travail. Si l'ouvrier travaille six heures par jour pour le capitaliste, il rembourse complètement au capitaliste ses dépenses : six heures de travail pour six heures de travail. Mais alors il ne resterait rien pour le capitaliste. Aussi celui-ci, raisonne-t-il tout autrement : j'ai acheté, dit-il, la force de travail de cet ouvrier non pas pour six

heures, mais pour toute une journée. Par suite, il fait travailler l'ouvrier, suivant les circonstances, 8, 10, 12, 14 heures, et même davantage, de sorte que le produit de la septième, de la huitième heure et des heures suivantes est le produit d'un travail non payé et s'en va dans la poche du capitaliste. Ainsi l'ouvrier au service du capitaliste, non seulement reproduit la valeur de sa force de travail payée par le capitaliste, mais produit encore la plus-value que le capitaliste commence par s'approprier et qui, ultérieurement, en vertu de lois économiques déterminées, se répartit sur toute la classe capitaliste et forme la principale source d'où découlent la rente foncière, le profit, l'accumulation capitaliste, en un mot toutes les richesses consommées ou accumulées par les classes oisives. Mais c'est la démonstration que les richesses acquises par les capitalistes actuels proviennent de l'appropriation d'un travail d'autrui non payé, tout comme celles des propriétaires d'esclaves ou des seigneurs féodaux qui exploitaient le travail des serfs, et que toutes ces formes d'exploitation ne se distinguent que par la diversité des façons de s'approprier le travail non payé. Mais c'était aussi chasser de leurs derniers retranchements les classes possédantes arguant hypocritement que le Droit et l'Equité, l'Egalité des droits et des devoirs, l'Harmonie générale des intérêts régnent dans l'ordre social actuel. La société bourgeoise d'aujourd'hui n'était pas moins démasquée que celles qui l'avaient précédée comme une institution gigantesque d'exploitation de l'immense majorité du peuple par une minorité infime, qui ne cesse de diminuer.

C'est sur -ces deux faits importants qu'est fondé le socialisme scientifique moderne. Dans le deuxième tome du Capital, ces découvertes scientifiques et d'autres qui ne sont guère moins importantes concernant le système social capitaliste seront plus amplement exposées, et ainsi les côtés de l'économie politique qui n'ont pas été traités dans le premier tome seront l'objet d'un bouleversement complet. Puisse Marx être bientôt en mesure de publier ce deuxième tome.

Rédigé par Engels en juin 1877 Pour préparer la présente édition,

on a utilisé la traduction publiée Publié au Volkskalender, paru à par le Bureau d'Editions, Paris

Brunswick, en 1878 1935

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