‹ Œuvres choisies (volume 2)Chapitre 27 sur 68 · MARX · texte numérisé non relu

MARX

ET LANEUE RHEINISCHE ZEITUNG

Lorsque la révolution de février eut éclaté, le Parti communiste allemand, comme nous l'appellions, se réduisait à un petit noyau, la Ligue des communistes, organisée en société de propagande secrète. Elle n'était secrète que parce qu'à l'époque il n'existait pas de liberté d'union et de rassemblement en Allemagne. A part les associations ouvrières à l'étranger, au sein desquelles la Ligue recrutait ses membres, elle avait une trentaine de communes ou sections en Allemagne même, sans compter les membres isolés qui résidaient en de nombreux endroits. Mais ce petit détachement de combat avait en la personne de Marx un chef de premier ordre à qui tous obéissaient de leur plein gré, et il possédait grâce à lui un programme théorique et tactique dont toute la valeur s'est conservée jusqu'à ce jour : le Manifeste du Parti communiste.

C'est la partie tactique du programme qui nous intéresse ici en premier lieu. En voici les thèses générales :

«Les communistes ne forment pas un parti distinct opposé aux autres partis ouvriers.

Ils n'ont point d'intérêts qui les séparent de l'ensemble du prolétariat.

Ils n'établissent pas de principes particuliers sur lesquels ils voudraient modeler le mouvement ouvrier.

Les communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur deux points : 1° Dans les différentes luttes nationales des prolétaires, ils mettent en avant et font valoir les intérêts

indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat. 2° Dans les différentes phases que traverse la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité.

Pratiquement, les communistes sont donc la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fraction qui stimule toutes les autres ; théoriquement, ils ont sur le reste du prolétariat l'avantage d'une intelligence claire des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien1.»

Au sujet du Parti allemand en particulier, il est dit :

« En Allemagne, le Parti communiste lutte d'accord avec la bourgeoisie, toutes les fois que la bourgeoisie agit révolutionnairement, contre la monarchie absolue, la propriété foncière féodale et la petite bourgeoisie.

Mais, à aucun moment, il ne néglige d'éveiller chez les ouvriers une conscience claire et nette de l'antagonisme violent qui existe entre la bourgeoisie et le prolétariat, afin que, l'heure venue, les ouvriers allemands sachent convertir les conditions politiques et sociales, créées par le régime bourgeois, en autant d'armes contre la bourgeoisie, afin que, sitôt les classes réactionnaires d'Allemagne détruites, la lutte puisse s'engager contre la bourgeoisie elle-même.

C'est vers l'Allemagne que se tourne surtout l'attention des communistes parce qu'elle se trouve à la veille d'une révolution bourgeoise », etc. (Manifeste, chapitre IV2).

Jamais programme tactique ne s'est mieux confirmé. Avancé à la veille de la révolution, il a triomphé de l'épreuve ; et depuis lors, toutes les fois qu'un parti ouvrier s'en est écarté dans son activité, il a payé chacun de ces écarts. Aujourd'hui encore, près de quarante ans après, il sert de fil conducteur à tous les partis ouvriers, résolus et conscients, de Madrid à St-Pétersbourg.

Les événements de février à Paris ont hâté la révolution allemande imminente et modifié de ce fait son caractère. Au lieu de vaincre par ses propres moyens, la bourgeoisie allemande a vaincu dans le sillage d'une révolution ouvrière française. Avant d'avoir réglé leur compte à ses anciens adversai-

1 L'italique, dans cette citation, est d'Engels. Voir pp. 33-34 du I^r volume de la présente édition. (N.R.)

2 Ibid., pp. 55-56. (N.R.)

res : la monarchie absolue, la propriété foncière féodale, la bureaucratie, la petite bourgeoisie poltronne, elle a dû affronter un nouvel ennemi : le prolétariat. Mais aussitôt s'est manifestée l'influence des rapports économiques beaucoup plus arriérés qu'en France et en Angleterre et des relations de classes, également très arriérées, qui en résultaient.

La bourgeoisie allemande, qui commençait à peine à créer sa grande industrie, n'avait ni la force, ni le courage, ni le besoin pressant de conquérir la domination inconditionnée dans l'Etat ; le prolétariat, aussi peu développé, formé dans une servitude spirituelle totale, inorganisé et incapable même de s'organiser lui-même, ne sentait que confusément l'opposition profonde entre ses intérêts et ceux de la bourgeoisie. C'est pourquoi, tout en étant au fond, pour elle, un adversaire redoutable, il demeurait son appendice politique. Effrayée non point par ce qu'était le prolétariat allemand mais par ce qu'il menaçait de devenir à l'instar du prolétariat français, la bourgeoisie ne voyait son unique salut que dans un compromis, si lâche qu'il puisse être, avec la monarchie et la noblesse ; quant au prolétariat, encore inconscient de son propre rôle historique, il était contraint de remplir pour le moment, dans sa grande majorité, les fonctions de l'aile d'extrême gauche de la bourgeoisie. Les ouvriers allemands devaient s'assurer d'abord les droits qui leur étaient nécessaires pour s'organiser en parti de classe : liberté de la presse, d'association et de réunion, droits que la bourgeoisie était obligée elle-même de conquérir pour sa propre domination, mais que, par crainte des ouvriers, elle commençait à leur contester. Les deux ou trois centaines de membres isolés de la Ligue se sont perdus dans l'immense masse mise en branle. Le prolétariat allemand est donc apparu pour la première fois dans l'arène politique comme un parti démocratique extrémiste.

C'est ce qui a déterminé notre drapeau quand nous avons entrepris de fonder un grand journal en Allemagne. Ce drapeau ne pouvait être que celui de la démocratie, mais d'une démocratie qui révélait partout, à la moindre occasion, son caractère spécifiquement prolétarien, qu'elle ne pouvait pas encore inscrire une fois pour toutes sur son drapeau. Si nous ne l'avions pas voulu, si nous avions refusé de nous rallier au mouvement à son aile existante, la plus avancée, prolétarienne en fait, pour

le stimuler, nous n'aurions pas eu d'autre solution que de prêcher le communisme dans une feuille de chou et de fonder une petite secte au lieu d'un grand parti. Or, le rôle de prédicateurs dans le désert ne nous convenait plus : ce n'est point pour cela que nous avions si bien étudié les utopistes et rédigé notre programme.

A notre arrivée à Cologne, les démocrates et certains communistes préparaient déjà la fondation d'un grand journal. On voulait le faire strictement local et nous exiler, nous autres, à Berlin. Mais nous avons eu le dessus en 24 heures, surtout grâce à Marx ; le journal était à nous ; en revanche, nous avons consenti à prendre Heinrich Burgers dans la rédaction. Celui-ci a écrit un seul article (au n° 2), qui ne fut suivi d'aucun autre.

Nous avions précisément besoin d'être à Cologne et non à Berlin. Premièrement, Cologne était le chef-lieu de la Rhénanie qui avait vécu la révolution française, assimilé par le Code Napoléon la conception moderne du droit, développé chez elle la plus grande industrie, et qui était sous tous les rapports la région la plus évoluée de l'Allemagne. Nous connaissions trop bien, pour l'avoir vu de nos yeux, le Berlin de ce temps-là, avec sa bourgeoisie naissante, sa petite bourgeoisie audacieuse en paroles, mais lâche et servile, ses ouvriers très peu évolués, ses innombrables bureaucrates, sa valetaille de nobles et de courtisans, avec tout son caractère de simple « résidence ». Mais ressentie!, c'est qu'à Berlin régnait le déplorable droit prussien et que les procès politiques étaient menés par des juges professionnels, tandis que sur le Rhin on avait le Code Napoléon qui ignorait les procès relatifs à la presse, parce qu'il se fondait sur l'existence de la censure ; on ne comparaissait en cour d'assises que pour les crimes politiques, et non pour les délits. A Berlin, après la révolution, le jeune Schlceffel avait été condamné à un an de prison pour une vétille, alors que sur le Rhin nous bénéficiions d'une liberté de presse absolue, dont nous avons usé jusqu'au bout.

Nous débutâmes le 1er juin 1848 avec un très modeste capital-actions, dont une petite partie seulement était versée ; les actionnaires eux-mêmes, au demeurant, étaient rien moins que sûrs. La plupart nous abandonnèrent sitôt après le premier numéro, et il n'en resta plus un seul à la fin du mois.

La rédaction avait pour toute constitution la dictature de Marx. Un grand quotidien qui doit paraître à heure fixe ne peut exposer systématiquement ses idées sous un autre régime. Et puis, dans cette question, la dictature de Marx était pour nous quelque chose de naturel, d'indiscutable, et nous l'acceptions bénévolement. C'est surtout grâce à sa perspicacité et à son attitude ferme que le journal devint l'organe de presse allemand le plus en vogue des années révolutionnaires.

Le programme politique de la Neue Rheinische Zeitung comportait deux points essentiels : une république allemande démocratique, une et indivisible, et la guerre contre la Russie, qui incluait la résurrection de la Pologne.

La démocratie petite-bourgeoise était alors divisée en deux fractions : celle du Nord de l'Allemagne qui souhaitait un empereur de Prusse démocratique, et celle du Sud qui voulait transformer le pays en une république fédérale, pareille à la Suisse. Nous avions à combattre les deux. La prussification de l'Allemagne était aussi contraire aux intérêts du prolétariat que la perpétuation de son morcellement en une quantité de petits Etats. Les intérêts du prolétariat exigeaient impérieusement la réunion définitive de l'Allemagne en une nation unique, seul moyen de dégager de tous les obstacles hérités du passé le champ de bataille où le prolétariat et la bourgeoisie allaient se mesurer. Cependant le prolétariat n'avait aucun intérêt à voir le pays unifié sous la direction de la Prusse : l'Etat prussien avec ses lois, ses traditions et sa dynastie était le seul ennemi intérieur sérieux de la révolution, que celle-ci devait donc écraser ; en outre, la Prusse ne pouvait unifier l'Allemagne qu'en la déchirant par l'exclusion de l'Autriche allemande. La décomposition de l'Etat prussien, la dislocation de l'Etat autrichien, la réunion effective de l'Allemagne en tant que république, tel était le seul programme révolutionnaire que nous pouvions adopter pour le moment. Et il était à réaliser par une guerre contre la Russie, uniquement. Je reviendrai là-dessus.

Le ton du journal n'était, du reste, nullement solennel, grave ni exalté. Nous n'avions que des adversaires méprisables et nous les traitions tous, sans exception, avec le maximum de mépris. La monarchie conspiratrice, la camarilla, l'aristocratie, la Kreuzzeitung, bref la « réaction » entière, qui suscitait une si forte indignation morale chez le philistin, ne s'attirait de notre

part que railleries et sarcasmes. Mais nous ne ménagions pas davantage les idoles neuves, érigées par la révolution : les ministres de mars, les assemblées de Francfort et de Berlin, leur gauche comme leur droite. Le premier numéro du journal commençait par un article qui persiflait la nullité du Parlement de Francfort1, l'inutilité de ses discours interminables, le néant de ses lâches résolutions. Cela nous coûta la moitié de nos actionnaires. Le parlement de Francfort n'était même pas un club de discussions ; on n'y discutait guère, le plus souvent on prononçait des dissertations académiques, préparées d'avance, et l'on adoptait des résolutions destinées à enthousiasmer le philistin allemand, mais qui n'intéressaient personne.

L'assemblée de Berlin avait plus de valeur : elle s'opposait à une force réelle, ses débats et ses résolutions ne planaient pas dans le vide, dans les hauteurs célestes de l'assemblée de Francfort. Aussi lui accordait-on plus d'attention. Mais ses idoles de gauche, Schulze-Delitzsch, Behrends, Elsner, Stein, etc., furent aussi vivement pris à partie que les Francfortois ; nous dénoncions implacablement leur indécision, leur timidité, leur mesquinerie, en montrant comment ils trahissaient pas à pas la révolution par leurs compromis. Cela terrifiait naturellement les petits bourgeois démocratiques, qui venaient de fabriquer ces idoles pour leur propre usage. Mais cette terreur nous prouvait que nous faisions mouche.

Nous intervenions de même contre l'illusion petite-bourgeoise, que l'on s'ingéniait à propager et selon laquelle la révolution se serait terminée aux journées de mars et qu'il n'y aurait plus qu'à en récolter les fruits. Pour nous, février et mars ne pouvaient avoir l'importance d'une véritable révolution que dans le cas où ils seraient non pas l'aboutissement, mais le point de départ d'un mouvement révolutionnaire prolongé, dans lequel, tout comme dans le grand bouleversement français, le peuple grandit au cours de sa propre lutte, les partis se différencient de plus en plus, jusqu'à ce qu'ils correspondent parfaitement aux classes principales : bourgeoisie, petite bourgeoi-

1 Assemblée nationale de toute l'Allemagne. Fut fondée après la révolution de mars 1848. Au lieu d'organiser les masses pour une lutte décisive contre l'absolutisme et le morcellement du pays, le Parlement de Francfort réduisit son activité à des débats stériles sur la constitution de l'Empire. (N.R.)

sie, prolétariat, et dans lequel le prolétariat conquiert les positions une à une dans une série de batailles. C'est pourquoi nous intervenions aussi contre la petite bourgeoisie démocratique partout où elle cherchait à dissimuler son opposition de classe au prolétariat par cette phrase favorite : « Nous voulons tous la même chose au fond, les divergences ne sont que l'effet d'un malentendu. » Mais moins nous permettions à la petite bourgeoisie de se faire une idée fausse de notre démocratie prolétarienne, plus elle devenait humble et conciliante à notre égard. Plus on met de violence et de résolution à l'attaquer, plus elle devient traitable, plus elle fait de concessions au parti ouvrier. Nous en avons eu la preuve.

Enfin, nous démasquions le crétinisme parlementaire (selon l'expression de Marx) de diverses assemblées dites nationales. Ces messieurs ont laissé échapper tous les instruments du pouvoir, restitués — - bénévolement en partie - — aux gouvernements. A côté de gouvernements réactionnaires revigorés, il existait à Berlin et à Francfort des assemblées débiles qui se figuraient néanmoins que leurs résolutions impuissantes bouleverseraient le monde. Tous, y compris l'extrême-gauche, souffraient de cette illusion idiote. Et nous leur répétions : votre victoire parlementaire coïncidera avec votre véritable défaite.

C'est ce qui arriva à Berlin comme à Francfort. Lorsque la «gauche» obtint la majorité, le gouvernement dispersa l'assemblée ; il pouvait se le permettre, l'assemblée ayant perdu la confiance du peuple.

Après avoir lu par la suite le livre de Bougeart sur Mardi1, je vis que sous maints rapports nous avions suivi inconsciemment le grand exemple de l'ami du peuple authentique (non falsifié par les royalistes) et que les hurlements de rage et la falsification de l'histoire, en vertu de laquelle on ne connut pendant près d'un siècle qu'une image altérée de Marat, s'expliquaient seulement par le fait qu'il avait impitoyablement arraché le masque des idoles de l'époque: Lafayette, Bailly et autres, dévoilant en leur personne des traîtres finis à la révolution, ainsi que par le fait que, tout comme nous, il ne considérait pas la révolution terminée et voulait qu'on la déclarât permanente.

1 II s'agit du livre Marat, l'ami du peuple, paru à Paris en 1865. (N.R.)

Nous proclamions que le courant représenté par nous ne pourrait engager la lutte pour atteindre les véritables objectifs de notre parti que lorsque le plus extrême des partis existant en Allemagne serait au pouvoir : nous formerions alors l'opposition.

Mais les événements veillèrent à ce que la passion ardente résonnât à côté de la raillerie envers les adversaires allemands. L'insurrection des ouvriers parisiens en juin 1848 nous trouva à notre poste. Au premier coup de feu, nous prîmes résolument parti pour les insurgés. Après leur défaite, Marx honora la mémoire des vaincus par un de ses articles les plus vigoureux1.

C'est alors que nos derniers actionnaires nous quittèrent. Mais nous avions la satisfaction de constater qu'en Allemagne et presque dans toute l'Europe, notre journal était le seul à tenir levé le drapeau du prolétariat écrasé, au moment où la bourgeoisie et la petite bourgeoisie de tous les pays accablaient les vaincus de leurs odieuses calomnies. •

Notre politique étrangère était simple : prise de position en faveur de tout peuple révolutionnaire, appel à la guerre générale de l'Europe révolutionnaire contre le puissant appui de la réaction européenne : la Russie. Depuis le 24 février2 il était clair pour nous que la révolution n'avait qu'un seul ennemi vraiment redoutable : la Russie, et que pour cet ennemi la nécessité d'entrer en lutte devenait plus pressante à mesure que le mouvement prenait des proportions européennes. Les événements de Vienne, de Milan, de Berlin devaient retarder l'agression de la Russie, mais la perspective en paraissait d'autant plus certaine qu'augmentaient les chances de voir la Russie entraînée dans la révolution. Or, si l'on parvenait à entraîner l'Allemagne dans une guerre contre la Russie, ce serait la fin des Habsbourg et des Hohenzollern et la révolution triompherait sur toute la ligne.

Cette politique se poursuit à travers tous les numéros du journal jusqu'au moment de l'intrusion réelle des Russes en Hongrie, qui confirma entièrement nos prévisions et joua un rôle décisif dans la défaite de la révolution.

1 Voir Karl Marx, La Révolution de juin. (N.R.)

2 Louis-Philippe ayant été renversé, Nicolas 1er de Russie ordonna le 7 mars (24 février ancien style) la mobilisation partielle pour préparer la lutte contre la révolution en Europe. (N.R.)

Lorsqu'au printemps de 1849 la bataille décisive approcha, le langage du journal devint plus violent et plus passionné à chaque numéro. Wilhelm Wolff rappela aux paysans de Silésie dans Le milliard silésien (huit articles) comment, lors de leur exemption des redevances féodales, les hobereaux aidés du gouvernement les avaient trompés aussi bien pour l'argent que pour les terres, et réclamaient un milliard de thalers de dédommagement.

En même temps parut au mois d'avril, en plusieurs éditoriaux, l'ouvrage de Marx Le travail salarié et le capital1 qui précisait le but social de notre politique. Chaque numéro, chaque édition spéciale indiquait la grande bataille en préparation, l'aggravation des antagonismes en France, en Italie, en Allemagne, en Hongrie. Les éditions spéciales d'avril et de mai, surtout, appelaient le peuple à se tenir prêt au combat.

Dans toute l'Allemagne on s'étonnait de notre action hardie à l'intérieur d'une citadelle prussienne de premier ordre, avec sa garnison de 8 000 hommes et son poste de garde ; mais d'un autre côté, 8 fusils et 250 cartouches dans la salle de rédaction et les bonnets rouges de jacobins que portaient les compositeurs, transformaient notre local, aux yeux des officiers, en une forteresse qui ne se laisse pas prendre du premier assaut.

Le coup vint enfin, le 18 mai 1849.

L'insurrection de Dresde et d'Elberfeld fut réprimée, celle d'Iserlohn encerclée ; la province Rhénane et la Westphalie étaient hérissées de baïonnettes qui, après avoir dompté la Rhénanie prussienne, devaient marcher sur le Palatinat et le pays de Bade. C'est alors seulement que le gouvernement osa s'attaquer à nous. La moitié des rédacteurs furent traduits en justice ; les autres, en tant que non prussiens, étaient passibles de bannissement. Il n'y avait rien à faire là-contre, le gouvernement était soutenu par tout un corps d'armée. Obligés de rendre notre forteresse, nous nous retirâmes toutefois avec armes et bagages, musique en tête et brandissant le drapeau du dernier numéro rouge, dans lequel nous mettions en garde les ouvriers de Cologne contre les révoltes sans espoir et leur disions :

1 Voir pp. 62-101 du 1er volume de la présente édition. (N.R.)

« En vous faisant leurs adieux, les rédacteurs de la Neue Rheinische Zeitung vous remercient du témoignage de votre sympathie. Leur dernier mot sera toujours et partout : Emancipation de la classe ouvrière ! »

C'est ainsi que la Neue Rheinische Zeitung cessa d'exister un peu avant l'expiration de sa première année. Lancée presque sans ressources — la modique somme qu'on lui avait promise ne fut pas versée, comme je l'ai dit — elle atteignait en septembre déjà un tirage de près de 5 000. Suspendue par l'état de siège décrété à Cologne, elle eut tout à refaire au milieu d'octobre. Mais en mai 1849, bien que mise à l'index, elle avait de nouveau 6 000 abonnés, alors que la Kolnische Zeitung, de son propre aveu, n'en avait guère plus de 9 000. Aucun journal allemand, ni avant ni après, n'eut autant de force et d'influence et ne sut électriser les masses prolétariennes comme le fit la Neue Rheinische Zeitung.

Et c'est avant tout à Marx qu'elle le devait.

Le coup assené, la rédaction se dispersa. Marx partit à Paris où se préparait le dénouement qui eut lieu le 13 juin 18491 ; Wilhelm Wolff prit sa place au Parlement de Francfort au moment où cette assemblée devait choisir entre la dissolution et le ralliement à la révolution ; et moi, je me rendis dans le Palatinat pour servir comme aide de camp dans le corps franc de Willich.

Rédigé par Engels en février et au début de mars 1884

Paru dans le Sozialdemokrat du 13 mars 1884

Imprimé d'après le texte du journal

Traduit de l'allemand

1 Le 13 juin 1849, le parti petit-bourgeois de la Montagne organisa à Paris une manifestation pacifique contre l'envoi des troupes françaises en Italie pour y écraser la révolution. La Constitution française interdisait l'emploi des forces de la République contre la liberté d'un autre peuple. Dispersée par la troupe, cette manifestation échoua, ce qui démontra la faillite de la démocratie petite-bourgeoise en France. Après le 13 juin, de nombreux leaders de la Montagne, ainsi que des démocrates petitsbourgeois étrangers liés avec eux furent arrêtés et déportés ou contraints d'émigrer. (N.R.)

Avec la condamnation des communistes de Cologne, en 1852, le rideau tombe sur la première période du mouvement ouvrier autonome allemand. Cette période est, de nos jours, presque oubliée. Elle s'étendit cependant de 1836 à 1856 ; et, en raison de la dissémination des ouvriers allemands à l'étranger, le mouvement se fit sentir dans presque tous les Etats civilisés. Bien plus. L'actuel mouvement ouvrier international est au fond la continuation directe du mouvement allemand d'alors, qui fut en somme le premier mouvement ouvrier international, et d'où sont sortis beaucoup d'hommes qui prirent, dans l'Association internationale des travailleurs, le rôle directeur. Et les principes théoriques que, dans le Manifeste communiste de 1848, la Ligue des communistes inscrivit sur son drapeau, forment aujourd'hui le lien international le plus fort de tout le mouvement prolétarien d'Europe et d'Amérique.

Pour l'histoire d'ensemble de ce mouvement, il n'existe jusqu'ici qu'une seule source principale. C'est ce qu'on appelle le livre noir: Die Kommunistenverschwôrungen des 19. Jahrhunderts, par Wermuth et Stieber. Berlin, en deux parties, 1853 et 1854. Ce factum, dû à deux hommes qui comptent parmi les plus misérables canailles policières de notre siècle, n'est qu'un ramassis de mensonges et fourmille de faux commis volontairement; il sert encore aujourd'hui de source ultime, pour l'étude de cette époque, à tous les écrits non communistes.

Ce que je puis donner ici n'est qu'une esquisse, et encore cette esquisse ne parle-t-elle que de ce qui se rapporte directement à la Ligue même et est absolument indispensable pour l'intelligence des présentes Révélations1. J'espère qu'il me sera permis un jour de mettre en œuvre la riche documentation que nous avons, Marx et moi, réunie pour servir à l'histoire de cette jeunesse glorieuse du mouvement ouvrier international.

En 1834, les réfugiés allemands fondèrent à Paris la Ligue secrète républicaine démocratique des proscrits. En 1836, il s'en détacha les éléments les plus extrêmes, pour la plupart prolétariens, qui fondèrent une nouvelle ligue secrète, la Ligue des justes. La ligue-mère, où il n'était resté que les éléments les plus engourdis, à la Jakob Venedey, fut bientôt plongée en plein sommeil ; et lorsque la police, en 1840, en éventa quelques sections en Allemagne, ce n'était plus à peine qu'une ombre. La nouvelle ligue, par contre, eut un développement relativement rapide. A l'origine, c'était un rejeton allemand du communisme ouvrier français, inspiré de réminiscences de Babeuf, qui se développait à cette époque même à Paris ; la communauté des biens était réclamée comme une conséquence nécessaire de l'« égalité». Les buts étaient identiques à ceux des sociétés parisiennes secrètes de ce temps : partie association de propagande, partie association de conjuration, Paris restant cependant toujours le centre de l'action révolutionnaire, bien que l'on ne se défendît nullement de fomenter à l'occasion des troubles en Allemagne. Mais, comme Paris restait le champ de bataille décisif, la Ligue n'était alors, en fait, que la section allemande des sociétés secrètes françaises, surtout de la Société des saisons, fondée par Blanqui et Barbes, avec laquelle elle était en relations étroites. Les Français déclenchèrent l'insurrection le 12 mai 18392 ; les sections de la Ligue emboîtèrent le pas et furent entraînées ainsi dans la défaite commune.

1 Engels a écrit le présent ouvrage comme une introduction à la troisième édition du livre de Marx Révélations sur le procès des communistes de Cologne. (N.R.)

2 Société des saisons, organisation conspiratrice des socialistes républicains, qui exerça son activité à Paris de 1837 à 1839 sous la direction de Blanqui et de Barbes.

Parmi les Allemands, on avait arrêté notamment Karl Schapper et Heinrich Bauer. Le gouvernement de Louis-Philippe se contenta de les expulser après une assez longue détention. Tous deux se rendirent à Londres. Schapper, originaire de Weilburg (Nassau), adhéra en 1832, alors qu'il étudiait les sciences forestières à Giessen, à la conspiration ourdie par Georg Buchner, prit part, le 3 avril 1833, à l'assaut de la grand-garde de Francfort, put passer la frontière et participa, en février 1834, à l'expédition de Mazzini en Savoie. D'une taille de géant, énergique et résolu, toujours prêt à mettre en jeu l'existence et la vie bourgeoises, il était le type du révolutionnaire de profession tel qu'il joua un rôle entre 1830 et 1840. Malgré une certaine lourdeur de la pensée, il n'était pas du tout inaccessible à une compréhension théorique meilleure, comme il l'a prouvé d'ailleurs par son évolution de « démagogue1 » au communiste ; une fois la vérité reconnue, il y tenait avec d'autant plus d'entêtement. C'est précisément à cause de cela que sa passion révolutionnaire emportait parfois sa raison; mais il a toujours, dans la suite, compris et franchement avoué son erreur. C'était un homme dans toute la force du terme, et ce qu'il a fait pour la fondation du mouvement ouvrier allemand restera inoubliable.

Heinrich Bauer, de Franconie, était cordonnier ; c'était un petit homme vif, éveillé, spirituel, qui cachait dans son petit corps beaucoup de finesse et de décision.

Arrivés à Londres où Schapper, qui avait été typographe à Paris, essaya de gagner sa vie comme professeur de langues, tous deux renouèrent les fils rompus de l'Association et firent de Londres le centre de la Ligue. A eux se joignit à Londres, s'il ne l'avait déjà fait à Paris, Joseph Moll, horloger, originaire de Cologne. C'était un hercule de taille moyenne, — que de fois Schapper et lui n'ont-ils pas défendu victorieusement la porte

L'insurrection du 12 mai 1839 à Paris où le rôle principal fut joué par les ouvriers révolutionnaires, fut préparée par la Société des saisons ; la révolte ne s'étant pas appuyée sur les masses, elle fut écrasée par les troupes gouvernementales et la garde nationale (N.R.)

1 C'est ainsi que les milieux réactionnaires d'Allemagne appelaient depuis 1819 les intellectuels et les membres des associations sportives estudiantines participant au mouvement d'opposition. Ce mouvement, apparu après les guerres de Napoléon, s'opposait au régime réactionnaire en vigueur dans les Etats allemands et organisait des manifestations en faveur de l'unification de l'Allemagne. Les « démagogues » furent persécutés par la réaction. (N.R.)

d'une salle contre la poussée de centaines d'adversaires, — un homme qui, du moins l'égal de ses deux compagnons pour l'énergie et la décision, les surpassait tous deux en intelligence. Il n'était pas seulement un diplomate né, comme en témoignent les succès des nombreuses missions dont il fut chargé ; il s'entendait aussi, plus que les autres, aux matières théoriques. C'est en 1843 que je les connus tous les trois à Londres. C'étaient les premiers prolétaires révolutionnaires que j'eusse vus. Et bien que, sur des points de détail, il y eût alors grande divergence entre nos idées, — à leur communisme égalitaire borné1 j'opposais encore une bonne part d'orgueil philosophique non moins borné, — je n'oublierai jamais l'impression imposante que ces trois hommes véritables firent sur moi qui n'étais encore qu'en train de devenir un homme.

A Londres, comme dans des proportions moindres en Suisse, ils profitèrent de la liberté d'association et de réunion. Dès le 7 février 1840, ils fondèrent l'Association légale des ouvriers allemands pour la propagation de l'instruction, société qui existe encore aujourd'hui. Cette société servit à la Ligue de terrain de recrutement de nouveaux membres. Et les communistes étant, comme toujours, les membres les plus actifs et les plus intelligents de l'Association, il va de soi que toute la direction fut entre les mains de la Ligue, qui eut bientôt plusieurs communes, ou, comme on disait alors, « ateliers » à Londres. On suivit la même tactique, si nette et si précise, en Suisse et ailleurs. Partout où l'on pouvait fonder des associations ouvrières, on les utilisait de la même façon. Dans les pays où les lois n'autorisaient pas ces créations, on fréquentait les sociétés de gymnastique, de chant, etc. La liaison était en majeure partie maintenue par les membres qui allaient et venaient continuellement et qui, en cas de besoin, remplissaient le rôle d'émissaires. Dans les deux sens, la Ligue fut grandement soutenue par la sagesse des gouvernements qui, en expulsant tout ouvrier indésirable, — et neuf fois sur dix celui-ci faisait partie de l'Association, — le transformaient en émissaire.

La Ligue reconstituée prit une extension considérable. En Suisse notamment Weitling, Auguste Bêcher (très belle intelli-

1 Par communisme égalitaire je n'entends, comme je l'ai déjà dit, que le communisme qui s'appuie exclusivement ou surtout sur la revendication de l'égalité. (Note d'Engels.)

genee, mais qui, comme tant d'Allemands, fut la victime de sa propre inconsistance intérieure), et d'autres, avaient créé une forte organisation affiliée plus ou moins au système communiste de Weitling. Ce n'est ni le moment ni le lieu de faire la critique du communisme de Weitling. Mais, quant à l'importance qu'il revêt en tant que première manifestation théorique indépendante du prolétariat allemand, je souscris encore aujourd'hui à ce que Marx a dit dans le Vorwdrts parisien de 1844 : « Où donc la bourgeoisie (allemande), sans excepter ses philosophes et ses savants, pourrait-elle présenter un ouvrage comparable à celui de Weitling : Garanties de l'harmonie et de la liberté sur Y émancipation de la bourgeoisie, — l'émancipation politique? Compare-t-on la médiocrité timide et terre à terre de la littérature politique allemande avec ce début littéraire, énorme et brillant, des ouvriers allemands ; compare-t-on ces bottes de géant du prolétariat à son aurore avec les tout petits souliers éculés de la bourgeoisie politique allemande, on ne peut faire autrement que prédire une taille gigantesque au Cendrillon. » Cette taille gigantesque, le Cendrillon allemand la possède aujourd'hui, et il n'a pas fini de grandir.

Il existait également en Allemagne de nombreuses sections, naturellement de caractère plus éphémère ; mais celles qui naissaient compensaient et au-delà celles qui disparaissaient. Ce ne fut qu'au bout de sept ans, en 1846, que la police découvrit à Berlin (Mentel) et à Magdebourg (Beck) une trace de la Ligue, mais sans pouvoir la poursuivre plus loin.

Weitling, qui se trouvait encore à Paris en 1840, y avait également, avant de partir pour la Suisse, regroupé les éléments dispersés.

Le noyau de la Ligue était formé par les tailleurs. Partout il y avait des tailleurs allemands, en Suisse, à Londres, à Paris. Dans cette dernière ville, la langue allemande prédominait à tel point dans ce corps de métier, que j'y ai connu, en 1846, un tailleur norvégien, passé directement par mer de Drontheim en France et qui, en dix-huit mois, avait fort bien appris l'allemand, mais pour ainsi dire pas un mot de français. En 1847, deux des communes de Paris se composaient surtout de tailleurs, et une autre d'ouvriers ébénistes.

Depuis que le centre de gravité avait été transféré de Paris à Londres, un autre facteur fut mis en relief : d'allemande qu'elle

était la Ligue se transforma peu à peu en ligue internationale. Dans la société ouvrière, en dehors des Allemands et des Suisses, se rencontraient également des membres appartenant à toutes les nationalités qui se servaient principalement de la langue allemande dans leurs relations avec les étrangers, notamment des Scandinaves, des Hollandais, des Hongrois, des Tchèques, des Slaves du Sud, et aussi des Russes et des Alsaciens. En 1847, un grenadier de la garde anglaise assistait régulièrement en uniforme aux séances. La société ne tarda pas à prendre le titre de : Cercle d'étude ouvrier communiste. Sur les cartes de membre, la devise : « Tous les hommes sont frères » se trouvait reproduite en vingt langues au moins, bien que, par-ci parlà, non sans faute. A l'exemple de la société légale, la société secrète, elle aussi, prit bientôt un caractère plus international, d'abord dans un sens encore restreint : en pratique, parce que les membres appartenaient à des nationalités différentes, en théorie, parce qu'on avait compris que, pour être victorieuse, toute révolution devait être européenne. On n'alla pas plus loin ; mais les bases étaient jetées.

Par l'intermédiaire des combattants du 12 mai 1839, réfugiés à Londres, on se tenait en relations étroites avec les révolutionnaires français. De même avec les Polonais, radicaux. Il va de soi que l'émigration polonaise officielle était, ainsi que Mazzini, adversaire plutôt qu'allié de la Ligue. A cause du caractère spécifiquement anglais de leur mouvement, les chartistes anglais furent laissés de côté comme non-révolutionnaires. Ce n'est que plus tard que, par mon intermédiaire, les dirigeants londoniens de la Ligue entrèrent en relations avec eux.

A d'autres points de vue encore, le caractère de la Ligue s'était modifié avec les événements. Bien que l'on considérât toujours, à juste titre du reste, Paris comme la ville-mère de la révolution, on s'était pourtant libéré de la sujétion aux conspirateurs parisiens. Au fur et à mesure qu'elle gagnait du terrain, la Ligue prenait davantage conscience d'elle-même. On sentait qu'on prenait de plus en plus racine dans la classe ouvrière allemande, et que ces ouvriers avaient la mission historique d'être le porte-drapeau des ouvriers du nord et de l'est de l'Europe. On avait, en Weitling, un théoricien communiste que l'on pouvait hardiment mettre en parallèle avec ses concurrents français de l'époque. Enfin, l'on avait appris, par l'expérience

du 12 mai, qu'il fallait renoncer momentanément aux tentatives d'émeutes. Si Ton continuait néanmoins à s'interpréter tout événement comme un présage de la tempête imminente ; si l'on maintenait en somme les anciens statuts à demi conspirateurs, la faute en était surtout à l'ancien entêtement révolutionnaire, qui commençait déjà à se heurter à la nouvelle compréhension plus judicieuse.

Par contre, la doctrine sociale de la Ligue, quelque imprécise qu'elle fût, avait un très grand défaut, provenant des conditions même du moment. Les membres de la Ligue, ceux du moins qui étaient des ouvriers, étaient presque exclusivement des artisans proprement dits. La plupart du temps l'homme qui les exploitait n'était lui-même, dans les grandes villes, qu'un petit patron. L'exploitation même de la couture en grand, de ce qu'on appelle actuellement la confection, par la transformation du métier en industrie à domicile au compte d'un grand capitaliste, commençait à peine à Londres. D'une part, l'exploiteur de ces artisans était un petit patron ; et, d'autre part, tout le monde espérait devenir un jour petit patron. Et en outre l'artisan allemand de ce temps-là était encore infecté d'une foule d'idées héritées des anciennes corporations. Et ce qui leur fait le plus grand honneur, c'est que, eux, qui n'étaient pas encore des prolétaires dans toute l'acception du terme, qui ne constituaient qu'un élément complémentaire de la petite bourgeoisie, mais en train d'évoluer vers le prolétariat moderne, sans être toutefois en opposition directe avec la bourgeoisie, c'est-à-dire le grand capital, c'est que ces artisans furent capables d'anticiper instinctivement leur développement futur et de se constituer, bien que ce ne fût pas encore avec une pleine conscience, en parti du prolétariat. Mais il était également inévitable que leurs vieux préjugés d'artisans vinssent à tout instant leur donner un crocen-jambe, dès qu'il s'agirait de critiquer par le détail la société existante, c'est-à-dire d'étudier des faits économiques. Et je ne crois pas qu'à cette date la Ligue ait compté un seul adhérent ayant jamais lu un traité d'économie. Mais cela n'avait pas grande importance. Pour le moment, l'égalité, la fraternité et la justice suffisaient à faire franchir tout obstacle théorique.

Entre-temps, à côté du communisme de la Ligue et de Weitling, il s'en était constitué un autre, essentiellement différent. A Manchester, j'avais rendu compte, de la façon la plus

nette, que les faits économiques, auxquels les historiens n'ont, jusqu'à nos jours, attribué qu'un rôle secondaire, quand ils leur en attribuaient un, constituent, du moins dans le monde moderne, une force historique décisive ; qu'ils forment le fondement sur lequel s'élèvent les actuels antagonismes de classe ; que ces antagonismes de classe, dans les pays où la grande industrie en a favorisé le plein épanouissement, donc notamment en Angleterre, constituent à leur tour la base de la formation des partis politiques, des luttes de parti, et par conséquent de toute l'histoire politique. Non seulement Marx avait abouti à la même idée, mais, dès 1844, il l'avait généralisée dans les Deutsch- Franzôsische Jahrbiicheri et exposé qu'en somme ce n'est pas l'Etat qui conditionne et règle la société bourgeoise, mais la société bourgeoise qui conditionne et règle l'Etat, qu'il faut donc expliquer la politique et l'histoire par les conditions économiques et leur évolution, et non inversement. Lorsqu'en été 1844 j'allai voir Marx à Paris, nous constatâmes notre complet accord dans toutes les questions théoriques ; et c'est de cette époque que date notre collaboration. Quand nous nous retrouvâmes à Bruxelles au printemps 1845, Marx avait déjà, sur les principes ci-dessus, complètement construit sa théorie matérialiste de l'histoire, et nous nous mîmes à développer par le détail et dans les directions les plus diverses notre nouvelle conception. Mais cette découverte, qui bouleverse la science historique et qui est, comme on le voit, essentiellement l'œuvre de Marx, et dont je ne puis m'attribuer qu'une très faible part, était d'une importance directe pour le mouvement ouvrier de l'époque. Le communisme chez les Français et les Allemands, le chartisme chez les Anglais, n'avaient plus l'air de quelque chose de purement accidentel qui aurait pu tout aussi bien ne pas exister. A dater de ce moment, ces mouvements se présentaient comme un mouvement de la classe opprimée des temps modernes, le prolétariat, comme les formes plus ou moins développées de la lutte historiquement nécessaire du prolétariat contre la classe dirigeante, la bourgeoisie ; comme les formes de la lutte de classe, mais différentes de toutes les anciennes luttes de classe par ce point spécial : la classe opprimée actuelle, le prolétariat,

1 Revue publiée en 1844 à Paris par Marx et l'hégélien de gauche Arnold Ruge. (N.R.)

ne peut réaliser son émancipation sans émanciper en même temps toute la société de la division en classes, sans l'émanciper par conséquent des luttes de classe. Par communisme, on n'entendait plus la construction, par un effort d'imagination, d'un idéal social aussi parfait que possible, mais la compréhension de la nature, des conditions et des buts généraux adéquats de la lutte menée par le prolétariat.

Mais notre intention n'était nullement de chuchoter, au moyen de gros volumes, ces nouveaux résultats scientifiques aux oreilles du monde savant. Au contraire. Tous deux, nous étions déjà profondément engagés dans le mouvement politique, nous comptions un certain nombre de partisans parmi les intellectuels, dans l'Ouest de l'Allemagne notamment, et nous étions largement en contact avec le prolétariat organisé. Nous avions l'obligation de donner à notre conception une base scientifique. Mais il ne nous importait pas moins de gagner à notre conviction le prolétariat européen, à commencer par celui d'Allemagne. Dès que nous eûmes tout tiré au clair, nous nous mîmes à l'ouvrage. Nous fondâmes, à Bruxelles, une association ouvrière allemande, et nous nous emparâmes de la Deutsche Briisseler Zeitung qui nous servit d'organe jusqu'à la révolution de février. Nous étions en relation avec la fraction révolutionnaire des chartistes anglais par l'intermédiaire de Julian Harnay, rédacteur de l'organe central du mouvement, The Northern Star, dont j'étais un des collaborateurs. Nous avions en outre formé une espèce de cartel avec les démocrates de Bruxelles (Marx était vice-président de la Société démocratique1) et les social-démocrates français de la Réforme2, où je publiais des renseignements sur le mouvement anglais et allemand. Bref, nos relations avec les organisations radicales et prolétariennes ainsi qu'avec les journaux de même nuance étaient tout à fait au gré de nos désirs.

Vis-à-vis de la Ligue des justes, notre situation était la suivante. Nous connaissions naturellement l'existence de la Ligue : en 1843, Schapper m'avait offert d'en faire partie; mais j'avais alors, cela va de soi, décliné sa proposition. Cela ne nous em-

1 La Société démocratique, organisation internationale groupant les démocrates belges et les émigrés politiques à Bruxelles. Fondée en septembre 1847. (N.R.)

2 Quotidien, publié à Paris de 1843 à janvier 1850. (N.R.)

pécha pas de rester en correspondance constante avec le groupe de Londres et d'entretenir des relations plus étroites encore avec le docteur Ewerbeck, alors à la tête des sections de Paris. Sans nous mêler des affaires intérieures de la Ligue, nous étions tenus au courant de tout événement important. D'autre part, nous agissions de vive voix, par lettres, par la presse sur les opinions théoriques des membres les plus importants de la Ligue. Nous recourions également, dans le même but, à diverses circulaires lithographiées que, dans des occasions particulières, où il s'agissait des affaires intérieures du parti communiste en formation, nous envoyions à nos amis et correspondants. Dans ces circulaires, il nous arrivait parfois de mettre la Ligue elle-même en jeu. Voici un exemple. Un jeune étudiant westphalien, Hermann Kriege, partit en Amérique, s'y présenta comme émissaire de la Ligue, s'associa avec ce fou de Harro Harring, pour révolutionner, grâce à la Ligue, l'Amérique du Sud. Il avait même fondé un journal où il prêchait, au nom de la Ligue, un communisme fondé sur l'amour, débordant d'amour, farci de rêverie amoureuse. Nous répliquâmes par une circulaire qui ne manqua pas son effet : Kriege disparut de la scène de la Ligue.

Plus tard, Weitling vint à Bruxelles. Mais ce n'était plus le jeune et naïf ouvrier tailleur qui, stupéfait de ses talents personnels, cherchait à se rendre compte de ce que pouvait bien être une société communiste. C'était le grand homme persécuté, à cause de sa supériorité, par des envieux, et flairant partout des rivaux, des ennemis secrets, des pièges ; le prophète traqué de pays en pays, qui avait en poche une recette toute prête pour réaliser le ciel sur la terre, et s'imaginait que tout un chacun ne songeait qu'à lui voler sa panacée. A Londres, il s'était déjà brouillé avec les gens de la Ligue ; et à Bruxelles, où Marx et sa femme lui témoignèrent, plus que d'autres, une patience surhumaine, il ne pouvait s'entendre avec personne. Aussi ne tardat-il pas à se rendre en Amérique pour essayer d'y jouer au prophète.

Toutes ces circonstances contribuèrent à l'évolution qui, sans bruit, s'accomplissait au sein de la Ligue et notamment parmi les dirigeants de Londres. Ils se rendaient de plus en plus compte que l'ancienne conception du communisme, tant du simple communisme égalitaire des Français que du commu-

nisme préconisé par Weitling, était insuffisante. Weitling avait essayé de ramener le communisme au christianisme primitif ; mais, en dépit de certaines particularités géniales qui se rencontrent dans son Evangile des pauvres pécheurs, sa tentative n'avait abouti en Suisse qu'à remettre le mouvement en majeure partie entre les mains de fous tels qu'Albrecht, et puis de faux prophètes tels que Kuhlmann. Le «vrai socialisme», que diffusaient quelques gens de lettres, transcription de formules socialistes françaises en un mauvais allemand hégélien et une sentimentale rêverie amoureuse (voir, dans le Manifeste communiste, le chapitre sur le socialisme allemand ou le «vrai» socialisme), socialisme que Kriege et la lecture des ouvrages appropriés avaient introduit dans la Ligue, ne pouvait manquer, à cause de sa veulerie et de sa déliquescence, de soulever le cœur des vieux révolutionnaires de la Ligue. Constatant que les anciennes idées théoriques ne tenaient plus debout, constatant en outre qu'elles conduisaient dans la pratique à de véritables aberrations, on comprenait tous les jours davantage à Londres qu'avec notre nouvelle théorie nous étions, Marx et moi, dans le vrai. Ce qui contribua, sans aucun doute, à faire rapidement prendre corps à cette idée, c'est la présence, parmi les dirigeants de Londres, de deux hommes infiniment plus capables que tous ceux que nous avons cités jusqu'ici d'aequé* rir des notions théoriques ; c'étaient le peintre miniaturiste Karl Pfaender, de Heilbronn, et le tailleur Georg Eccarius, de la Thuringe1.

Bref, au printemps 1847, Moll s'en fut trouver Marx à Bruxelles et vint ensuite me voir à Paris, pour nous inviter, au nom de ses compagnons et à plusieurs reprises, à entrer dans la Ligue. Ils étaient, nous disait-il, convaincus de l'exactitude absolue de notre conception autant que de la nécessité de soustraire la Ligue aux anciennes formes et traditions de conspiration. Si nous voulions adhérer, on nous donnerait l'occasion,

1 Pfaender est mort, à Londres, il y a huit ans environ. C'était un homme d'une finesse toute particulière, spirituel, ironique, dialectique. Comme l'on sait, Eccarius fut plus tard, durant de longues années, secrétaire général de l'Association internationale des travailleurs, dont le Conseil général comprenait entre autres les anciens membres de la Ligue : Eccarius, Pfaender, Lessner, Lochner, Marx et moi-même. Dans la suite, Eccarius s'est consacré de façon exclusive au mouvement corporatif anglais. (Note d'Engels.)

dans un congrès de la Ligue, de développer notre communisme critique dans un manifeste, qui serait ensuite publié comme manifeste de la Ligue ; et nous pourrions également intervenir afin de remplacer l'organisation surannée de la Ligue par une organisation nouvelle, telle que la réclamaient l'époque et le but poursuivi.

Qu'il fallût, dans la classe ouvrière allemande, une organisation, ne fût-ce que pour la propagande, et que cette organisation, dans la mesure où elle n'était pas uniquement locale, ne pût être, même hors de l'Allemagne, qu'une organisation secrète, nous n'en doutions pas. Or, la Ligue constituait précisément une organisation de ce genre. Ce que nous avions jusqu'alors critiqué dans la Ligue, les représentants de la Ligue en reconnaissaient actuellement le côté défectueux et le sacrifiaient. Et l'on nous invitait nous-mêmes à collaborer à la réorganisation. Pouvionsnous refuser? Evidemment non. Nous entrâmes donc dans la Ligue. A Bruxelles, Marx constituait une commune de la Ligue avec nos meilleurs amis, tandis que je rendais visite aux trois communes de Paris.

En été 1847, le premier congrès de la Ligue se réunit à Londres. W. Wolff y représentait les communes de Bruxelles et moi celles de Paris. On y mena d'abord à bonne fin la réorganisation de la Ligue. Toutes les anciennes appellations mystiques datant du temps des conspirations furent supprimées, et la Ligue s'organisa en communes, cercles, cercles directeurs, comité central et congrès, et prit dès lors le nom de «Ligue des communistes ». « Le but de la Ligue, c'est le renversement de la bourgeoisie, le règne du prolétariat, la suppression de la vieille société bourgeoise fondée sur les antagonismes de classes et la fondation d'une nouvelle société sans classes et sans propriété privée. » Tel est le premier article. L'organisation ellemême était absolument démocratique, avec des dirigeants élus et toujours révocables ; ce seul fait barrait le chemin à toutes les velléités de conspiration qui exigent une dictature, et transformait la Ligue, du moins pour les temps de paix ordinaires, en une simple société de propagande. Ces nouveaux Statuts — tel était maintenant le procédé démocratique — furent soumis aux sections pour discussion, puis débattus à nouveau au deuxième congrès qui les adopta définitivement le 8 décembre

1847. On les trouve dans l'ouvrage de Wermuth et Stieber, vol. I, p. 239, annexe X.

Le deuxième congrès se tint fin novembre et début décembre de la même année. Marx y assista et, dans des débats assez longs, — la durée du congrès fut de dix jours au moins, — défendit la nouvelle théorie. Toutes les contradictions et tous les points litigieux furent tirés au clair ; les principes nouveaux furent adoptés à l'unanimité et l'on nous chargea, Marx et moi, de rédiger le Manifeste. Nous le fîmes sans retard aucun. Quelques semaines avant la révolution de février, nous expédiâmes le Manifeste à Londres, aux fins d'impression. Il a fait, depuis lors, le tour du monde ; on l'a traduit dans presque toutes les langues, et il sert aujourd'hui encore, dans les pays les plus divers, de guide au mouvement prolétarien. L'ancienne devise de la Ligue : « Tous les hommes sont frères », avait été remplacée par le nouveau cri de guerre : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » qui proclamait ouvertement le caractère international de la lutte. Dix-sept ans plus tard, ce cri de guerre remplissait le monde, comme cri de guerre de l'Association internationale des travailleurs, et aujourd'hui le prolétariat militant de tous les pays l'a inscrit sur son drapeau.

La révolution de février éclata. Le comité central, dont Londres avait été jusqu'alors le siège, transféra tout aussitôt ses pouvoirs au cercle directeur de Bruxelles. Mais cette décision fut connue à Bruxelles au moment où la ville subissait déjà un état de siège effectif et où les Allemands en particulier ne pouvaient plus se réunir nulle part. Nous étions justement tous sur le point de nous rendre à Paris. Le nouveau comité central décida donc de se dissoudre également, de remettre tous ses pouvoirs à Marx et de lui donner plein pouvoir pour constituer immédiatement à Paris un nouveau comité central. Les cinq personnes qui avaient pris cette résolution (3 mars 1848) venaient à peine de se séparer que la police envahit le domicile de Marx, arrêta celui-ci et le mit en demeure de partir le lendemain pour la France, où il avait précisément l'intention de se rendre.

Et nous ne tardâmes pas à nous retrouver tous à Paris. Et c'est là que fut rédigé le document suivant, signé des membres du nouveau comité central ; on le répandit dans tout l'Allemagne. Même de nos jours, plus d'un peut encore en faire son profit.

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